Je suis tombé sur un essai de George Mack, The Adults Don't Exist, publié en juin 2026. L'idée m'a suivi plusieurs jours, ce qui est mon seul critère fiable pour juger un texte.
Sa thèse tient en peu de mots : la catégorie « adulte » telle qu'on l'imaginait enfant — des gens compétents, sûrs d'eux, qui savent — n'existe pas. Il n'y a que d'anciens enfants qui improvisent, y compris dans les pièces les plus importantes du monde. Mack appelle ça le syndrome de l'adulte, par analogie avec le syndrome de Paris : le choc de découvrir que la réalité ne ressemble pas à l'image qu'on s'en était faite.
Il illustre ça avec des exemples que je trouve imparables. Isaac Newton, qui a compris les lois du mouvement, a perdu sa fortune dans une bulle spéculative à 58 ans. Et, plus vertigineux : durant les négociations nucléaires entre Reagan et Gorbatchev, l'agenda présidentiel américain était en partie calé sur des horoscopes, via l'astrologue que Nancy Reagan appelait plusieurs fois par jour.
Soixante mille têtes nucléaires sur la table. Un calendrier code couleur fourni par une astrologue.
Pourquoi ça marche
L'erreur classique, quand on encaisse ce choc, c'est de chercher un autre adulte : si ce n'est pas mes parents, alors c'est le patron, le politique, l'expert, le gourou. Mack compare ça au touriste déçu par Paris qui se persuade que Londres sera parfaite. On déplace l'autel, on ne le démonte pas.
Ce qui rend l'argument utile, c'est sa conséquence pratique. S'il n'existe pas de classe d'adultes, alors il n'existe pas non plus de moment d'autorisation. Personne ne va se retourner vers toi pour dire « c'est bon, tu es prêt ». Ce moment n'arrive jamais, parce que le dispositif qui le délivrerait n'existe pas.
Van Gogh le formulait ainsi : « Je fais toujours ce que je ne sais pas faire, afin d'apprendre comment le faire. » On ne devient pas sa version plus sage et plus expérimentée en attendant. On la fabrique, mal, en commençant.
Je le vérifie à mon échelle. Quand j'ai commencé mon agrégateur d'actualité scientifique, je n'étais pas « qualifié » pour le faire. J'ai commencé quand même, et la compétence est arrivée en cours de route — jamais avant.
Sauf qu'on vient de se fabriquer un nouvel adulte
Et c'est là que je décroche du texte pour aller ailleurs, parce que Mack écrit en 2026 et qu'il manque, à mon avis, le chapitre le plus actuel de sa propre démonstration.
On a passé un siècle à projeter une compétence imaginaire sur des humains. On vient d'inventer quelque chose de bien plus adapté à cette projection : une machine qui parle comme un adulte.
Regarde ce qui trahit l'humain dans l'essai de Mack : les mains qui tremblent pendant la présentation, la grand-mère qui avoue chercher encore, l'historique de recherche qu'on ne montre à personne. Ce sont des fissures. C'est par là qu'on aperçoit qu'il n'y a personne aux commandes.
Une IA n'a aucune de ces fissures. Elle ne tremble pas, ne rougit pas, ne marque pas d'hésitation avant de répondre, n'a ni fatigue ni orgueil visible. Elle produit un ton assuré, propre, articulé — exactement la surface qu'on imaginait enfant chez les adultes, et qui n'a jamais existé chez eux.
L'IA est le premier adulte convaincant qu'on ait jamais construit. Non pas parce qu'elle sait davantage, mais parce qu'elle a été débarrassée de tout ce qui, chez un humain, révélait l'imposture.
Le problème n'est pas l'erreur, c'est l'absence de signaux
Qu'un modèle se trompe ne me choque pas. Newton s'est trompé, la Maison-Blanche s'est fiée à un horoscope. L'erreur est la norme.
Ce qui change, c'est que l'erreur arrive sans aucun indice. Avec un humain, tu finis par percevoir quelque chose : une voix qui monte, une réponse trop rapide, un regard fuyant, une réputation. Ces signaux sont imparfaits, mais ils existent, et on a passé deux cent mille ans à apprendre à les lire.
Un modèle génératif énonce une information fausse avec exactement la même assurance qu'une information juste. Il n'y a pas de tremblement dans la voix. La technologie a supprimé le seul mécanisme de correction gratuit dont on disposait.
Le calendrier de l'astrologue avait au moins le mérite d'être manifestement absurde. Une réponse d'IA fausse, elle, est parfaitement bien rédigée.
Et pourtant, c'est un formidable outil d'agentivité
Je ne veux pas finir en pessimiste, parce que ce serait passer à côté de l'essentiel.
Si le message de Mack est « arrête d'attendre la permission », alors l'IA est objectivement l'un des meilleurs outils jamais inventés pour ça. Elle démolit l'excuse du je ne suis pas qualifié. Tu ne connais pas ce langage, ce domaine, ce format ? Tu peux commencer quand même, aujourd'hui, et apprendre en faisant — précisément la méthode Van Gogh, avec un accélérateur.
L'IA est donc les deux choses à la fois : le plus puissant multiplicateur d'agentivité et le plus puissant anesthésiant d'agentivité. Ce qui départage les deux n'est pas l'outil, c'est la posture. Est-ce que je m'en sers pour commencer des choses que je n'osais pas commencer ? Ou est-ce que je m'en sers pour ne plus avoir à décider ?
Ma conclusion
La bonne posture face à une IA est exactement celle que Mack recommande face aux humains admirés : s'en servir, apprendre d'elle, ne l'adorer jamais.
Rencontre tes héros, dit-il en substance — découvre que Superman est Clark Kent. Le problème, avec une machine, c'est qu'elle n'a pas de Clark Kent. Il n'y a pas de version fatiguée en pyjama à découvrir derrière la cape. Il faut donc faire à la main ce que l'intuition faisait toute seule : douter, recouper, vérifier.
Les adultes n'existent pas. L'IA n'en est pas un non plus. Et c'est plutôt une bonne nouvelle — parce que si personne n'a de réponse toute faite, alors la tienne vaut la peine d'être tentée.