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Les adultes n'existent pas (II) : Nietzsche, Stiegler et la pensée confisquée

Je reviens sur l'essai de George Mack, parce qu'il me manquait l'essentiel : pourquoi la recherche de repères s'arrête toujours au même endroit — au moment précis où le système nous absorbe.

J'ai écrit il y a quelques jours un billet sur The Adults Don't Exist de George Mack. Sa thèse : la classe d'adultes compétents qu'on imaginait enfant n'existe pas, il n'y a que d'anciens enfants qui improvisent, donc personne ne viendra jamais t'autoriser à commencer.

Je le maintiens. Mais en y repensant, quelque chose clochait — un texte psychologique appliqué à un problème qui ne l'est pas seulement. Mack décrit très bien ce qu'on ressent. Il ne dit rien de ce qui produit cette situation.

Or je crois que ce n'est pas un accident individuel. Voici mon hypothèse : l'humain cherche des points de repère, et cette recherche ne s'arrête pas quand il trouve. Elle s'arrête au moment exact où il est inséré dans le système. À partir de là, la pensée ne travaille plus pour lui — elle travaille pour l'ensemble qui l'a absorbé, et pour la perpétuation de cet ensemble.

Deux livres disent ça mieux que moi, à cent trente ans d'écart.

Nietzsche : celui qui a cessé de chercher

Dans le prologue d'Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche décrit une figure qu'il redoute plus que tout : le dernier homme. Ce n'est pas un méchant, c'est pire — c'est celui qui a arrêté. Il a inventé son petit bonheur, il a son plaisir pour le jour et son plaisir pour la nuit, il cligne des yeux et ne comprend même plus la question. Il ne tend plus rien au-delà de lui-même. Il est confortable, et il est fini.

Le dernier homme est exactement ce que je décris : quelqu'un dont la recherche s'est arrêtée non par découverte, mais par insertion réussie.

Et Nietzsche nomme ce qui produit cette insertion. Dans le chapitre De la nouvelle idole, il vise l'État — « le plus froid de tous les monstres froids ». Sa formule décisive est celle du mensonge fondateur : l'État prétend être le peuple. Il se présente comme le chemin vers la vie, alors qu'il organise surtout sa propre continuation. Il distribue des valeurs, des honneurs, un langage, et ceux qui les acceptent se croient libres au moment même où ils deviennent interchangeables.

C'est là que le raccordement avec Mack devient intéressant. Mack dit : les adultes n'existent pas, arrête de chercher un nouvel adulte. Nietzsche va plus loin — il explique pourquoi on cherche toujours un nouvel adulte. Parce que la structure en produit en continu. Tue Dieu, l'État prend la place. Conteste l'État, le marché prend la place. Le trône ne reste jamais vide.

Et Zarathoustra en tire la seule conclusion cohérente : il ordonne à ses disciples de le perdre pour se trouver eux-mêmes. Le maître qui exige qu'on le quitte — c'est la définition même d'un repère qui refuse de devenir idole.

Parenthèse : le symptôme

Petit détour révélateur. Il existe une publication qui s'appelle The Micro-Philosopher, tenue par Paul Musso. Son propos affiché : apprendre aux gens à penser par eux-mêmes et à se construire une philosophie personnelle, dans un monde qui, selon lui, est conçu pour détruire l'esprit humain. Plus de 12 000 abonnés.

Je ne me moque pas — le constat est juste. Mais l'objet lui-même est le meilleur diagnostic de l'époque : il faut désormais s'abonner à une newsletter pour réapprendre à penser seul. Le remède est vendu dans la boutique du problème. Zarathoustra ordonnait de le perdre ; le format contemporain, lui, demande de cliquer sur « s'abonner » chaque semaine.

Ce n'est pas une contradiction, c'est le signe qu'une capacité s'est perdue quelque part et qu'on doit maintenant la racheter. Reste à savoir comment elle s'est perdue. Nietzsche n'avait pas les outils pour répondre. Stiegler, si.

Stiegler : la pensée qu'on nous a retirée des mains

Bernard Stiegler (1952-2020) a écrit Qu'appelle-t-on panser ?, en deux tomes — L'immense régression, puis La leçon de Greta Thunberg. Le titre est un contrepoint au Qu'appelle-t-on penser ? de Heidegger, avec un « e » devenu « a », dans un geste hérité de Derrida dont Stiegler fut l'élève.

Le jeu de mots porte toute la thèse. Si la pensée est aujourd'hui désarmée, c'est qu'elle a cessé de se concevoir comme soin — comme pansement. Penser, ce n'est pas produire des opinions ; c'est prendre soin de quelque chose.

Sa contribution décisive, c'est le mécanisme. Stiegler reprend la critique marxienne de la prolétarisation et l'étend bien au-delà de l'ouvrier : la technologie contemporaine prolétarise tout le monde, y compris les chercheurs et les scientifiques, devenus selon sa formule « asservis aux black boxes ». La prolétarisation n'est pas la pauvreté — c'est la perte du savoir, transférée dans un dispositif technique qu'on ne maîtrise plus.

Le geste se répète depuis deux siècles : le savoir-faire de l'artisan passe dans la machine, le savoir-vivre passe dans le marketing, et maintenant le savoir-théoriser passe dans le calcul. À chaque étape, on gagne en efficacité et on perd une capacité. C'est ce que Stiegler appelle l'Entropocène : notre époque n'est pas seulement celle de l'empreinte humaine, c'est celle d'une production massive de désordre — écologique, mais aussi mental et social. Et ce qui lutte contre l'entropie, ce sont précisément les savoirs.

Voilà la réponse que Nietzsche ne pouvait pas formuler. La recherche de repères ne s'arrête pas par lâcheté. Elle s'arrête parce que les organes qui la rendaient possible ont été externalisés dans des dispositifs qui appartiennent à d'autres. Stiegler avait une formule pour ces entités prises dans une structure qui les dépasse : elles sont soumises à un droit qu'elles ne produisent pas.

L'IA, au croisement exact des trois

Et c'est ici que tout converge, parce que l'IA occupe simultanément les trois positions.

Pour Mack, elle est le premier adulte convaincant jamais fabriqué : aucune main qui tremble, aucune hésitation, aucun historique de recherche gênant. Toute la surface, sans aucune fissure par où voir qu'il n'y a personne.

Pour Nietzsche, elle est la nouvelle idole. Le trône n'est jamais vide : Dieu, l'État, le marché — et maintenant une entité qui a le seul attribut qui manquait aux précédentes, une voix qui répond personnellement. Elle ne dit pas « je suis le peuple », elle dit quelque chose de plus efficace : je suis la réponse.

Pour Stiegler, elle est l'aboutissement de la prolétarisation. La black box par excellence : elle produit du savoir apparent sans transmettre aucun savoir, et elle rend l'accès si confortable que la capacité s'atrophie sans qu'on s'en aperçoive. Le dernier homme, industrialisé.

Ma thèse de départ trouve là sa forme complète. La pensée ne sert plus l'homme : elle sert la reproduction du système qui l'héberge. Simplement, ce système ne s'appelle plus une nation. Il s'appelle une infrastructure de calcul, et il n'a même plus besoin de frontières.

Sauf que Stiegler ne conclut pas là — et moi non plus

C'est ce qui sauve tout le raisonnement de la posture réactionnaire.

Chez Stiegler, la technique est un pharmakon : poison et remède à la fois, jamais l'un sans l'autre. L'écriture détruisait déjà la mémoire selon Platon, et c'est pourtant elle qui a permis la philosophie. Ce qui décide, ce n'est pas l'outil, c'est ce qu'on organise autour. D'où son mot d'ordre : la bifurcation.

Et cette conclusion rejoint étrangement Nietzsche. Dans les trois métamorphoses de l'esprit, Zarathoustra décrit le chameau qui porte les valeurs qu'on lui a données, le lion qui les refuse — et l'enfant, qui seul crée. Le lion ne suffit jamais : dire non à l'idole ne fabrique rien. Il faut l'innocence de celui qui recommence.

Or c'est exactement là que Mack atterrissait sans le savoir : on ne devient pas sa version plus sage, on la fabrique. L'enfant nietzschéen et l'ancien enfant de Mack sont la même figure.

Alors la question à poser à une IA n'est pas « est-ce qu'elle a raison ». C'est : est-ce que son usage me rend capable, ou est-ce qu'il me dispense d'être capable ? Le pharmakon ne se juge pas dans l'outil, il se juge dans la dose, le cadre, et ce qu'on continue d'apprendre à faire soi-même.

Les adultes n'existent pas. Les idoles, elles, se remplacent toutes seules — et à une vitesse qui s'accélère. Le seul geste qui reste disponible est celui de l'enfant : recommencer, sans permission.