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    <title>Journal — Simon Courtois</title>
    <link>https://simoncourtois.com/</link>
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    <description>Notes sur le code, les jeux vidéo, la philo — et tout ce qu'il y a entre les trois.</description>
    <lastBuildDate>Tue, 06 Oct 2026 19:39:29 GMT</lastBuildDate>
    <language>fr</language>
    <generator>Lume v3.2.5</generator>
    <author>
      <name>Simon Courtois</name>
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    </author>
    <item>
      <title>14 % des profs utilisent l'IA : le retard n'est pas l'outil</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/le-retard-n-est-pas-l-outil/</link>
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      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        La France a déjà un tuteur adaptatif gratuit en seconde et une IA d'État souveraine. Mais 9 % de ses profs ont été formés à l'IA, contre 38 % dans l'OCDE. Le débat qu'il faut ouvrir n'est pas « pour ou contre l'IA à l'école » : c'est qui apprend à s'en servir, et pour qui.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p><strong>14 %.</strong> C'est la part des enseignants français qui utilisent l'intelligence artificielle dans leur travail, selon l'enquête TALIS 2024 de l'OCDE. La moyenne des pays de l'OCDE est de 36 %. La France est dernière du classement (<a href="https://www.cafepedagogique.net/2025/10/07/talis-2024-une-formation-des-enseignants-defaillante/">Café pédagogique</a>, <a href="https://www.ei-ie.org/fr/item/31815:utilisation-de-lintelligence-artificielle-ce-quil-faut-retenir-de-lenquete-internationale-talis-2024">Internationale de l'Éducation</a>).</p>
<p>On pourrait en conclure que l'école française refuse l'IA, ou que les outils n'existent pas. Ce serait faux sur les deux points. Les outils existent, certains sont gratuits et publics. Ce qui manque, c'est autre chose — et c'est ce qu'il faut mettre sur la table maintenant, avant que l'écart ne se creuse entre les élèves qui apprennent à se servir de l'IA chez eux et ceux qui ne l'apprendront nulle part.</p>
<p>Cet article défend une idée simple : <strong>le retard de l'école française face à l'IA n'est pas technique, il est humain et institutionnel.</strong> Et il propose d'ouvrir un débat précis, avec des questions précises, dans le mois qui vient.</p>
<h2>Les outils existent déjà</h2>
<p>C'est le point que presque personne ne connaît — et il y a de bonnes chances que tu ne le connaissais pas non plus. Depuis septembre 2024, tous les élèves de seconde ont accès gratuitement à <strong>MIA Seconde</strong>, un outil développé par une entreprise française, EvidenceB, pour le ministère. Son principe est exactement celui qu'on imagine quand on rêve d'une IA éducative : un test de positionnement d'abord, puis un parcours personnalisé parmi environ 20 000 exercices conçus par des enseignants et des chercheurs, en mathématiques et en français. Selon son cofondateur, l'outil règle la difficulté « légèrement au-dessus » de ce que l'élève maîtrise, sans le décourager ni l'ennuyer (<a href="https://www.cidj.com/actualite/mia-l-outil-d-intelligence-artificielle-pour-booster-le-niveau-des-lyceens">CIDJ</a>).</p>
<p>Depuis juin 2026, l'État met aussi à disposition de tous ses agents, enseignants compris, un <strong>assistant IA souverain et gratuit</strong>, hébergé dans l'infrastructure publique, qui n'utilise pas les données des utilisateurs pour s'entraîner. Une version spécialisée pour les enseignants doit être déployée progressivement pendant l'année 2026-2027 (<a href="https://ent2d.ac-bordeaux.fr/disciplines/sti-college/2026/06/19/assistant-ia-souverain-pour-les-personnels-de-leducation-nationale/">académie de Bordeaux</a>).</p>
<p>Et le ministère a publié un cadre d'usage : les élèves du premier degré sont sensibilisés à l'IA sans manipuler eux-mêmes les outils génératifs (<a href="https://www.laclasse.fr/actualites/ia-elisabeth-borne-annonce-un-outil-ia-dedie-aux-enseignants">La Classe</a>).</p>
<p>Autrement dit, la France a déjà, sur le papier, ce que beaucoup réclament : un tuteur adaptatif public et une IA d'État. Ce qui manque, c'est ailleurs. Et deux choses frappent. D'abord, je n'ai trouvé <strong>aucune évaluation publique des résultats de MIA Seconde</strong>, deux ans après son déploiement : on ne sait pas si les élèves qui l'utilisent progressent. Ensuite, l'assistant souverain est réservé aux adultes. Pour les élèves, en dehors de MIA, il n'existe pas d'IA publique conçue pour apprendre — il reste les outils grand public, conçus pour répondre.</p>
<h2>Saluer l'initiative, mesurer l'écart</h2>
<p>Il faut d'abord saluer ce qui a été fait. Mettre gratuitement un outil d'entraînement personnalisé entre les mains de tous les élèves de seconde, construire une IA d'État hébergée en France, qui ne revend pas les données des professeurs et ne dépend pas d'une entreprise étrangère : peu de pays l'ont fait. Le choix de modèles ouverts, que l'État peut faire tourner sur ses propres serveurs, est un vrai choix de souveraineté, pas un détail.</p>
<p>Mais il faut aussi le dire franchement : <strong>ce qu'on met aujourd'hui entre les mains des élèves n'est pas à la hauteur de ce dont un élève a besoin, ni de ce qui existe ailleurs.</strong> Pour le vérifier, j'ai comparé ce dont dispose le système éducatif français avec ce qui se fait de mieux dans le monde.</p>
<p><strong>Ce que reçoivent les élèves.</strong> MIA Seconde n'est pas une IA générative. C'est un moteur d'exercices adaptatifs, une technique plus ancienne qui choisit des exercices dans une banque selon les réponses de l'élève ; il ne dialogue pas, n'explique pas autrement, ne répond pas à une question imprévue. Les spécialistes du numérique éducatif s'en sont en partie détournés depuis la fin des années 2010, et quelques semaines après sa généralisation, à l'automne 2024, l'outil ne touchait selon <em>Le Monde</em> que « quelques dizaines de milliers » d'élèves sur les quelque 800 000 visés (<a href="https://www.ekole.fr/blog/mia-seconde-a-lheure-de-chatgpt-le-tuteur-sous-intelligence-artificielle-de-leducation-nationale-est-il-deja-obsolete">Le Monde, repris par Ekole</a>). Les élèves du primaire, eux, ne doivent pas utiliser d'IA générative du tout. Il n'existe donc, pour un collégien ou un lycéen français, <strong>aucune IA conversationnelle publique</strong> conçue pour apprendre.</p>
<p><strong>Ce que reçoivent les adultes.</strong> L'assistant de l'État s'appuie sur l'infrastructure Albert, qui propose plusieurs modèles ouverts : gpt-oss-120b d'OpenAI, Gemma 4 de Google, des modèles de Mistral AI, DeepSeek V4 Flash (<a href="https://guides.ia.numerique.gouv.fr/albert-api/modeles/available-models">documentation Albert</a>). L'État ne précise pas lequel fait tourner l'assistant.</p>
<p><strong>Comment ces modèles se situent dans le monde.</strong> L'indice d'intelligence d'Artificial Analysis, l'un des classements indépendants les plus suivis, note les modèles sur une batterie de tests de raisonnement, de mathématiques, de connaissances et de code (<a href="https://artificialanalysis.ai/leaderboards/models">Artificial Analysis</a>) :</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Modèle</th>
<th>Disponible pour l'État français</th>
<th>Indice d'intelligence</th>
<th>Part du meilleur modèle (mon calcul)</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Claude Opus 5.5 (meilleur modèle mondial en octobre 2026)</td>
<td>Non</td>
<td><strong>58</strong></td>
<td>100 %</td>
</tr>
<tr>
<td>DeepSeek V4 Flash</td>
<td>Oui (Albert)</td>
<td>35</td>
<td>60 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Gemma 4 31B</td>
<td>Oui (Albert)</td>
<td>15</td>
<td>26 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Mistral Medium 3.5</td>
<td>Version antérieure, accès restreint</td>
<td>14</td>
<td>24 %</td>
</tr>
<tr>
<td>gpt-oss-120b</td>
<td>Oui (Albert)</td>
<td>12</td>
<td>21 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Mistral Small 4</td>
<td>Version antérieure (Small 3.2)</td>
<td>11</td>
<td>19 %</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Le meilleur modèle accessible dans l'infrastructure publique atteint environ 60 % du niveau mondial ; la plupart des autres, un quart à un cinquième. Et ces modèles-là sont réservés aux agents, pas aux élèves.</p>
<p><strong>Ce que la pédagogie demande.</strong> Il existe aussi des tests spécifiques à l'enseignement. Le <em>Pedagogy Benchmark</em>, construit à partir d'examens de formation professionnelle d'enseignants, a évalué 97 modèles : leurs scores vont de 28 % à 89 % (<a href="https://arxiv.org/abs/2506.18710">arXiv, 2025</a>). Selon ses auteurs, les meilleurs modèles atteignent désormais près de 90 %, quand des humains se situent autour de 50 % et GPT-3.5, en 2022, à 52 % (<a href="https://www.fab-ai.org/initiatives/ai-for-education/edtech-quality/benchmarks/about">Fab AI</a>). L'écart entre un modèle de pointe et un modèle moyen n'est pas un détail technique : c'est la différence entre un tuteur qui comprend pourquoi l'élève se trompe et un outil qui répète la règle.</p>
<p>Le constat est donc double. <strong>L'initiative est juste ; l'outil est en retard d'une génération.</strong> Un élève qui veut un vrai tuteur conversationnel ira le chercher sur une application grand public — celle-là même qui, sans garde-fous, le fait reculer à l'examen. La question n'est pas de renoncer à la souveraineté, mais de lui donner les moyens d'être au niveau : des modèles plus puissants, une version réglée en mode tuteur, ouverte aux élèves, et évaluée.</p>
<h2>Le retard est dans la formation</h2>
<p>Pourquoi alors si peu de professeurs s'en servent-ils ? Les chiffres de TALIS 2024 sont sans ambiguïté :</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Indicateur</th>
<th>France</th>
<th>Moyenne OCDE</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Enseignants utilisant l'IA dans leur travail</td>
<td><strong>14 %</strong></td>
<td>36 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Enseignants formés à l'IA au cours de l'année</td>
<td><strong>9 %</strong></td>
<td>38 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Non-utilisateurs citant un manque de compétences</td>
<td>79 %</td>
<td>75 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Enseignants jugeant l'équipement technique insuffisant</td>
<td>50 %</td>
<td>37 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Nouveaux enseignants jugeant leur formation initiale de qualité</td>
<td><strong>53 %</strong></td>
<td>75 %</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Sources : <a href="https://www.cafepedagogique.net/2025/10/07/talis-2024-une-formation-des-enseignants-defaillante/">Café pédagogique</a>, <a href="https://www.ei-ie.org/fr/item/31815:utilisation-de-lintelligence-artificielle-ce-quil-faut-retenir-de-lenquete-internationale-talis-2024">Internationale de l'Éducation</a>.</p>
<p>Le chiffre qui compte est le deuxième. À Singapour, 76 % des enseignants ont été formés à l'IA dans l'année ; en France, 9 %. Et l'OCDE relève un lien fort entre formation et usage. On ne peut pas reprocher à quelqu'un de ne pas utiliser un outil qu'on ne lui a jamais appris à utiliser.</p>
<p>C'est là que je dois corriger ma propre intuition de départ. J'avais tendance à voir des profs sans imagination, pliés au programme, qui manquent d'anticipation. Le manque d'anticipation est réel — mais il est d'abord celui de l'institution. Un professeur recruté à bac+5, avec un master, n'est pas incapable d'imaginer un cours avec l'IA. Il n'a simplement reçu ni le temps, ni la formation, ni souvent le matériel pour le faire.</p>
<p>Et l'institution a d'autres urgences. À la session 2026, <strong>446 postes du CAPES externe sont restés vacants</strong> faute de candidats admis, dont <strong>17 % des postes de mathématiques</strong> — alors même que le concours est désormais ouvert dès la licence, à bac+3, pour élargir le vivier (<a href="https://www.snes.edu/article/concours-2026-la-penurie-malgre-la-reforme/">SNES</a>). Un système qui peine à recruter assez de professeurs a du mal à former ceux qu'il a. C'est une explication, pas une excuse : c'est précisément parce que les professeurs manquent qu'il faudrait leur donner des outils qui démultiplient leur temps.</p>
<h2>Ce que l'IA fait vraiment à l'apprentissage</h2>
<p>Avant de demander « plus d'IA à l'école », il faut savoir ce qu'elle fait réellement aux élèves. Deux études récentes, faites dans des conditions réelles, donnent une réponse nette.</p>
<p><strong>En Turquie</strong>, des chercheurs de l'université de Pennsylvanie ont suivi près de 1 000 lycéens en mathématiques. Un groupe avait accès à ChatGPT tel quel ; un autre à une version « tuteur », conçue avec des enseignants pour donner des indices plutôt que des réponses. Pendant les exercices, le premier groupe a fait <strong>48 % mieux</strong> que le groupe sans IA, le second <strong>127 % mieux</strong>. Mais à l'examen, sans IA, le groupe ChatGPT a fait <strong>17 % moins bien</strong> que celui qui n'avait jamais eu d'IA. Le groupe tuteur, lui, n'a rien perdu (<a href="https://knowledge.wharton.upenn.edu/article/without-guardrails-generative-ai-can-harm-education/">Knowledge at Wharton</a> ; étude publiée dans <a href="https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.2422633122">PNAS</a>). Une IA qui donne les réponses fait croire à l'élève qu'il a appris ; il n'a rien appris.</p>
<p><strong>Au Nigeria</strong>, un programme de la Banque mondiale a proposé à des élèves de neuf lycées publics douze séances de tutorat par IA en anglais, en salle informatique, <strong>avec un professeur qui introduisait le sujet et guidait les échanges</strong>. En six semaines, le gain d'apprentissage a atteint environ <strong>0,3 écart-type</strong>, l'équivalent de près d'un an et demi d'apprentissage habituel, avec un rapport coût-bénéfice parmi les meilleurs des programmes éducatifs évalués (<a href="https://voxdev.org/topic/education/how-ai-tutors-improved-learning-nigeria">VoxDev</a>).</p>
<p>Les deux études disent la même chose : <strong>l'IA fait progresser quand elle est conçue pour apprendre et encadrée par un professeur ; elle fait régresser quand elle est utilisée comme une machine à réponses.</strong> Ce n'est pas un argument contre l'IA à l'école. C'est un argument pour une IA scolaire distincte des outils grand public, et pour des professeurs formés à l'utiliser.</p>
<h2>À quoi pourrait ressembler un cours</h2>
<p>Pour sortir des généralités, voici un exemple de processus. C'est une proposition, pas un dispositif existant — mais chaque étape repose sur des outils qui existent déjà.</p>
<p><strong>1. Le diagnostic (10 minutes).</strong> En début de séquence, chaque élève passe un court test sur la notion à venir. L'IA le génère à partir du programme ; le professeur le relit et l'ajuste.</p>
<p><strong>2. Le profil (fait par l'IA, validé par le prof).</strong> L'IA ne donne pas une note : elle décrit, pour chaque élève, ce qui est acquis, ce qui ne l'est pas, et l'erreur typique. Le professeur voit sa classe en trois ou quatre groupes réels, au lieu d'une moyenne.</p>
<p><strong>3. Le récit.</strong> Le cours commence par l'histoire de la méthode. Pour le théorème de Thalès, par exemple : selon la tradition rapportée par les auteurs antiques, Thalès aurait mesuré la hauteur d'une pyramide d'Égypte à partir de son ombre, en comparant avec l'ombre d'un bâton. Puis l'usage concret : mesurer la hauteur du lycée avec l'ombre d'un camarade et un téléphone. La notion n'est plus une formule à retenir ; c'est la solution à un problème que quelqu'un s'est vraiment posé.</p>
<p><strong>4. L'entraînement en mode tuteur.</strong> Chaque groupe s'entraîne avec une IA réglée pour donner des indices, jamais la réponse, à son niveau. Le professeur circule et reprend en direct les blocages que le profil avait annoncés.</p>
<p><strong>5. La vérification sans IA.</strong> La séquence se termine par une évaluation en classe, sans outil — exactement ce que l'étude turque montre comme indispensable pour savoir si l'élève a appris ou s'il a seulement été aidé.</p>
<p>Ce processus ne remplace pas le professeur. Il lui rend du temps — celui de la correction, de la préparation des exercices différenciés — pour le consacrer à ce qu'aucune machine ne fait aussi bien : raconter, expliquer autrement, repérer l'élève qui décroche.</p>
<h2>Raconter plutôt que réciter</h2>
<p>Je suis convaincu qu'un professeur qui raconte, comme un conteur, l'origine d'une méthode et ce qu'elle a permis de faire, donne plus envie d'apprendre qu'un professeur qui déroule le programme. La recherche me donne en partie raison, avec une condition importante.</p>
<p>Le psychologue cognitif Daniel Willingham, dans <em>Why Don't Students Like School?</em>, explique que notre mémoire traite les récits de façon privilégiée : une histoire, avec ses causes, son conflit et sa résolution, se retient mieux qu'une liste d'informations. Mais une méta-analyse de 58 études portant sur plus de 7 500 élèves montre aussi l'inverse : les « détails séduisants » — anecdotes, images ou blagues intéressantes mais sans lien avec ce qu'il faut apprendre — font baisser l'apprentissage, parce qu'ils détournent l'attention (<a href="https://www.sciencedaily.com/releases/2020/03/200319103223.htm">ScienceDaily</a>).</p>
<p>La différence est essentielle. L'histoire de Thalès et de la pyramide n'est pas une décoration : elle <strong>est</strong> le théorème, posé comme un problème réel. L'anecdote amusante sur la vie privée d'un mathématicien, elle, distrait. Le bon conteur n'est pas celui qui divertit ; c'est celui dont le récit porte la notion. Et c'est là que l'IA peut aider le professeur : retrouver l'origine d'une méthode, ses usages concrets, des exemples adaptés à une classe — à condition que le professeur vérifie, parce qu'une IA invente aussi des anecdotes.</p>
<h2>Supprimer les devoirs n'est pas une solution</h2>
<p>Il y a une réaction que je trouve particulièrement révélatrice : renoncer aux devoirs à la maison parce que les élèves les font faire par une IA. Je n'ai pas trouvé d'enquête française chiffrée sur ce point ; on dispose de témoignages d'enseignants, qui décrivent « un avant et un après » l'arrivée de l'IA dans les devoirs et les exposés (<a href="https://www.slate.fr/tech-internet/recours-intelligence-artificielle-lycee-enseignants-adaptation-education-france-chatgpt-ia-generative-devoirs-apprentissage">Slate</a>). La seule donnée chiffrée que j'ai trouvée vient d'Estonie : 49 % des enseignants y ont modifié leurs pratiques depuis l'arrivée de l'IA, principalement en réduisant les devoirs.</p>
<p>Le problème est réel. Mais supprimer les devoirs, c'est constater qu'un outil existe et choisir de ne pas s'en occuper. D'autres formes sont possibles :</p>
<ul>
<li><strong>Le devoir avec IA tuteur et trace</strong> : l'élève travaille avec une IA scolaire réglée pour ne pas donner les réponses, et le professeur voit le chemin, pas seulement le résultat.</li>
<li><strong>Le devoir « explique ton erreur »</strong> : l'élève reçoit une copie fausse, éventuellement produite par une IA, et doit trouver et expliquer les fautes. Une IA qui fait le travail à sa place ne l'aide pas ; il faut comprendre.</li>
<li><strong>Le devoir qui se termine en classe</strong> : on prépare chez soi, on rédige ou on explique à l'oral en classe, comme les professeurs le font déjà pour le grand oral.</li>
</ul>
<p>Aucune de ces formes n'est miraculeuse. Mais toutes partent du principe inverse de la suppression : puisque l'IA est là, autant apprendre à l'élève à s'en servir pour apprendre.</p>
<h2>Une IA publique pour les élèves : une question d'égalité</h2>
<p>C'est le point qui me tient le plus à cœur, et je le dis comme je le pense. Si l'école ne met pas une IA éducative de qualité dans les mains de tous les élèves, ce sont les familles qui le feront — celles qui peuvent payer un abonnement, celles qui savent guider leur enfant pour qu'il s'en serve comme d'un tuteur et non comme d'une machine à recopier. Laisser l'IA éducative au seul marché, à une époque où elle pourrait justement réduire l'écart entre élèves favorisés et défavorisés, ce serait passer à côté de ce que cette époque permet. Je n'aime pas l'idée que, dans cette nouvelle ère, la chance d'apprendre dépende encore de ce que les parents peuvent acheter.</p>
<p>Il faut être honnête sur deux choses. D'abord, l'outil gratuit ne suffit pas : MIA Seconde est gratuit, mais un élève qui n'a personne pour l'encourager à s'en servir le soir en profitera moins qu'un autre. L'égalité d'accès n'est pas l'égalité d'usage — c'est une hypothèse raisonnable, que je n'ai pas pu chiffrer. Ensuite, public ne veut pas dire fabriqué par l'État : MIA a été conçu par une entreprise privée pour le ministère. La question n'est pas « public ou privé », mais « qui fixe les règles pédagogiques, et qui y a accès ».</p>
<p>J'ai décrit dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/lycees-bloques-qui-a-lache-en-premier/">l'article sur les blocages des lycées</a> une école qui perd une heure de cours sur dix, et des métiers de bureau parmi les plus exposés à l'IA. Les deux sujets se rejoignent : le risque de l'IA pour cette génération n'est pas une fatalité, c'est une école qui ne l'arme pas pour s'en servir.</p>
<h2>Le débat à ouvrir</h2>
<p>Ce débat ne devrait pas porter sur « pour ou contre l'IA à l'école » : elle y est déjà, par les téléphones des élèves. Il devrait porter sur trois questions précises, qu'on peut poser dès le mois qui vient — dans les conseils pédagogiques, les associations de parents, les syndicats, les consultations du ministère :</p>
<ol>
<li><strong>Faut-il ouvrir aux élèves du secondaire une IA publique en mode tuteur</strong>, sur le modèle de l'assistant souverain des agents, avec des garde-fous pédagogiques et une évaluation indépendante de ses effets ?</li>
<li><strong>Comment passer de 9 % à une majorité d'enseignants formés</strong>, et sur quel temps — pris sur les heures de cours, ou ajouté et rémunéré ?</li>
<li><strong>Que deviennent les devoirs</strong> : les supprime-t-on, ou les repense-t-on autour d'une IA qui aide à apprendre au lieu de faire à la place ?</li>
</ol>
<p>Ces trois questions ont une réponse mesurable. C'est ce qui les rend utiles. Si tu es élève, parent ou professeur, ce sont elles qu'il faut poser, à voix haute, là où tu as une voix.</p>
<h2>Points forts</h2>
<ul>
<li><strong>Le diagnostic repose sur des chiffres internationaux comparables.</strong> TALIS 2024 place la France dernière de l'OCDE pour l'usage de l'IA par les enseignants et très loin pour la formation.</li>
<li><strong>Les preuves sur l'apprentissage sont expérimentales.</strong> Les études turque et nigériane comparent des groupes d'élèves dans des conditions réelles ; elles ne reposent pas sur des opinions.</li>
<li><strong>L'article ne réclame pas ce qui existe déjà.</strong> Il part des outils en place — MIA Seconde, l'assistant souverain — et pointe ce qui manque : l'évaluation, l'accès des élèves, la formation.</li>
<li><strong>Les propositions sont concrètes et vérifiables.</strong> Un processus de cours en cinq étapes, trois formes de devoirs, trois questions de débat.</li>
</ul>
<h2>Points faibles</h2>
<p><strong>1. TALIS mesure surtout le collège.</strong> L'enquête porte principalement sur les enseignants du premier cycle du secondaire. Les lycées, notamment avec MIA Seconde, peuvent être un peu en avance sur ces chiffres.</p>
<p><strong>2. Les deux études ne sont pas la France.</strong> La Turquie et le Nigeria ont des systèmes scolaires différents ; l'étude turque ne porte que sur les mathématiques, l'étude nigériane sur l'anglais et sur six semaines. Rien ne garantit les mêmes effets dans une classe française.</p>
<p><strong>3. MIA Seconde n'a pas d'évaluation publique.</strong> Je m'appuie sur son principe, pas sur ses résultats. S'il s'avérait inefficace, l'argument « les outils existent » perdrait une partie de sa force.</p>
<p><strong>4. Le processus de cours est une proposition.</strong> Il n'a été testé nulle part sous cette forme. Il suppose un temps de préparation, un équipement et une IA en mode tuteur accessible aux élèves — trois choses qui manquent aujourd'hui.</p>
<p><strong>5. L'IA pose des questions que l'article ne traite pas.</strong> La protection des données des mineurs, que la CNIL encadre, la consommation d'énergie, la dépendance à un fournisseur, et le risque d'anecdotes inventées dans les récits générés.</p>
<p><strong>6. Le récit a ses limites.</strong> Toutes les notions ne se prêtent pas à une histoire, et un professeur qui raconte mal fait perdre du temps. La recherche sur les « détails séduisants » montre que l'effet peut s'inverser.</p>
<p><strong>7. Mon rejet du marché est une opinion.</strong> L'idée qu'une IA éducative doive être publique pour être juste est une conviction personnelle. On peut défendre qu'une concurrence encadrée produirait de meilleurs outils, plus vite — MIA en est d'ailleurs un exemple hybride.</p>
<p><strong>8. Le benchmark mesure l'intelligence générale, pas la qualité d'un tuteur.</strong> L'indice d'Artificial Analysis, établi par une entreprise privée, teste le raisonnement et les connaissances, pas la capacité à faire apprendre un élève. Un modèle plus petit, bien réglé pour la pédagogie, peut être un meilleur tuteur qu'un modèle géant utilisé tel quel. Et l'État ne dit pas quel modèle fait tourner son assistant : je compare l'éventail disponible, pas l'outil exact.</p>
<p><strong>9. Le chiffre d'usage de MIA date de 2024.</strong> Les « quelques dizaines de milliers » d'élèves rapportés par <em>Le Monde</em> correspondent à l'automne 2024, juste après la généralisation ; l'usage a pu progresser depuis. Le ministère n'a pas publié de chiffre récent que j'aie pu trouver.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>La France n'a pas d'abord un problème d'outils, même si les siens ont une génération de retard. Elle a un tuteur adaptatif gratuit en seconde, une IA d'État souveraine, un cadre d'usage — une initiative à saluer, mais des modèles qui plafonnent entre un cinquième et 60 % du niveau mondial, et aucune IA conversationnelle publique pour les élèves. Elle a un problème de <strong>passage à l'échelle humaine</strong> : 9 % de professeurs formés, des postes non pourvus, aucune évaluation publique de ce qui a été déployé, et des élèves laissés face à des outils grand public qui les font reculer à l'examen.</p>
<p>Le choix n'est pas entre l'IA et le professeur. Il est entre une IA laissée au marché, utilisée seul et comme machine à réponses — celle qui fait perdre 17 % à l'examen —, et une IA scolaire en mode tuteur, entre les mains de professeurs formés qui savent raconter et vérifier — celle qui fait gagner un an et demi en six semaines. La première creuse l'écart entre ceux qui ont quelqu'un pour les guider et les autres. La seconde peut le réduire.</p>
<p>Le test est simple : d'ici la rentrée 2027, le ministère devrait pouvoir dire combien de ses enseignants ont été formés à l'IA, et si MIA Seconde fait réellement progresser les élèves. S'il ne le peut pas, le débat aura été évité. Et si moins de la moitié des professeurs sont formés, on aura choisi, sans le dire, de laisser chaque famille se débrouiller. C'est la suite logique de ce que je décrivais dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/les-adultes-n-existent-pas-et-l-ia-non-plus/">« Les adultes n'existent pas. L'IA non plus. »</a> : un outil ne vaut que par les adultes qui apprennent aux plus jeunes à s'en servir. Et j'en ai fait l'expérience moi-même, comme je le racontais dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/1069-mots/">« 1 069 mots »</a> : ce n'est pas l'outil qui change tout, c'est la posture de celui qui s'en sert.</p>
]]>
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      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Tue, 06 Oct 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>Lycées bloqués : ce n'est pas la jeunesse qui a lâché la première</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/lycees-bloques-qui-a-lache-en-premier/</link>
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      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        « 34 élèves dans la classe, parfois on n'a même pas de chaise. » En dix jours, plus de 400 lycées ont été touchés, et six lectures du mouvement s'affrontent en ligne. Chacune contient une part de vrai. Aucune ne suffit seule.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>« On est un peu un lycée pauvre… (Notre emploi du temps), c'est 8H00-18H00 le lundi et le mardi, on est 34 élèves dans la classe, parfois on n'a même pas de chaise ni de tables libres. » C'est un lycéen du Val-de-Marne, fin septembre 2026, cité par <a href="https://citoyens.com/2026/premiers-mouvements-lyceens-et-quelques-blocus-dans-lacademie-de-creteil,25-09-2026.html">citoyens.com</a>. Quelques jours plus tard, plus de 400 lycées étaient touchés par des blocages en France.</p>
<p>En parallèle, un autre mouvement s'est déroulé sur les réseaux. Sous le mot-dièse #lycéens, des milliers de publications ont circulé : des vidéos de feux et de camions de pompiers, des chants, des bâtiments abîmés, et autant d'explications concurrentes. Pour les uns, ce sont des élèves qui réclament enfin ce qu'on leur doit. Pour d'autres, une jeunesse des quartiers populaires et de l'immigration qui casse pour le plaisir, sans parents pour la tenir, et qui n'aurait de toute façon aucune place dans le monde qui vient.</p>
<p>Cet article ne choisit pas un camp d'avance. Il prend chacune de ces lectures, regarde ce qu'elle affirme et ce qu'elle suppose, et la confronte aux chiffres disponibles. Mais il défend une thèse, en trois temps.</p>
<p><strong>D'abord, l'impression.</strong> Ces blocages donnent le sentiment d'être le fait des classes populaires, de l'immigration, des précaires — d'une jeunesse qui n'aurait de toute façon aucune chance dans le monde qui vient. Cette impression n'est pas sortie de nulle part, et il faut la regarder en face plutôt que la balayer.</p>
<p><strong>Ensuite, la responsabilité.</strong> Si cette jeunesse est en difficulté, c'est d'abord parce que la France l'a laissée de côté, politiquement et localement, depuis des décennies. La faute n'est pas celle d'une classe, mais d'un pays qui n'a pas été à la hauteur de l'engagement qu'il avait pris envers elle.</p>
<p><strong>Enfin, le cercle.</strong> Ce que montrent les images les plus dures, ce sont des adolescents qui détruisent les lieux mêmes de leur enfance — l'école, le quartier —, parfois sur le mode du jeu. Derrière eux, des parents sans temps et sans autorité, qui n'ont eux-mêmes rien reçu de leurs propres parents, oubliés avant eux. Un cercle qui se reproduit d'une génération à l'autre.</p>
<p>Et par-dessus ce cercle, un danger plus large : <strong>la montée des extrêmes, qui se nourrissent chacun des pires images de l'autre.</strong></p>
<h2>Ce qui s'est passé</h2>
<p>Le mouvement commence le 21 septembre au lycée Antoine-de-Saint-Exupéry de Créteil, sur une question très précise : des postes de professeurs non pourvus. Il gagne une dizaine de lycées du Val-de-Marne et de Seine-Saint-Denis, puis le reste du pays — Lille, Lyon, Grenoble, Tours, Marseille.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Indicateur</th>
<th>Chiffre</th>
<th>Source</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Lycées touchés le 30 septembre (chiffre du ministère)</td>
<td>356, soit environ 1 sur 10</td>
<td><a href="https://laclepublique.fr/national/articles/2026/2026-09-30-lycees-blocages-violences/">La Clé publique</a></td>
</tr>
<tr>
<td>Dont totalement bloqués la veille</td>
<td>45 (et 46 tentatives)</td>
<td><a href="https://laclepublique.fr/national/articles/2026/2026-09-30-lycees-blocages-violences/">La Clé publique</a></td>
</tr>
<tr>
<td>Interpellations le 30 septembre</td>
<td>625</td>
<td><a href="https://laclepublique.fr/national/articles/2026/2026-09-30-lycees-blocages-violences/">La Clé publique</a></td>
</tr>
<tr>
<td>Élèves et personnels blessés depuis le début</td>
<td>119</td>
<td><a href="https://laclepublique.fr/national/articles/2026/2026-09-30-lycees-blocages-violences/">La Clé publique</a></td>
</tr>
<tr>
<td>Policiers et gendarmes blessés le 30 septembre</td>
<td>83</td>
<td><a href="https://laclepublique.fr/national/articles/2026/2026-09-30-lycees-blocages-violences/">La Clé publique</a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>La violence n'est pas une invention médiatique. Il y a eu des feux, des jets de projectiles, des blessés graves — un lycéen a été grièvement blessé à l'œil à Tours (<a href="https://www.cafepedagogique.net/2026/10/01/lyceens-mobilises-ce-quils-disent-ce-quon-leur-repond/">Café pédagogique</a>). Mais il faut regarder ce que dit le tableau : sur 356 lycées touchés, quelques dizaines seulement sont totalement bloqués, et tous ne connaissent pas d'incidents graves. Le rectorat de Créteil précise que « des lycéens y participent et parfois des jeunes de l'extérieur qui viennent et qu'on a du mal à identifier ». Au lycée Auguste-Blanqui de Saint-Ouen, ils étaient « une quinzaine, venus d'une autre ville », selon <a href="https://citoyens.com/2026/premiers-mouvements-lyceens-et-quelques-blocus-dans-lacademie-de-creteil,25-09-2026.html">citoyens.com</a>.</p>
<h2>Six lectures d'un même mouvement</h2>
<p>Sur les réseaux comme dans les déclarations publiques, six façons de raconter ces blocages se sont installées en quelques jours. Chacune part d'un fait réel. Le travail consiste à remonter de ce qu'elle affirme vers ce qu'elle suppose, puis à vérifier.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Lecture</th>
<th>Ce qu'elle affirme</th>
<th>Ce qui la soutient</th>
<th>Ce qu'elle laisse de côté</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td><strong>Les revendications</strong></td>
<td>Les élèves réclament des professeurs, des chaises, des bâtiments décents</td>
<td>Une heure de cours sur dix non assurée (DEPP), le rectorat parle d'« éléments très concrets »</td>
<td>La violence d'une minorité, qui existe</td>
</tr>
<tr>
<td><strong>L'effet de mode</strong></td>
<td>Le mouvement se propage par imitation sur TikTok et Snapchat</td>
<td>Une vidéo a dépassé 800 000 vues en 48 heures ; des revendications variables d'un lycée à l'autre (<a href="https://news-wall.news/actualite-info-divertissement/blocus-dans-les-lycees-france/6732/">News Wall</a>)</td>
<td>L'imitation n'explique pas pourquoi les griefs trouvent un écho partout</td>
</tr>
<tr>
<td><strong>L'instrumentalisation politique</strong></td>
<td>Un parti attise le mouvement à sept mois de la présidentielle</td>
<td>Des élus de La France insoumise sont venus devant des lycées bloqués ; 55 % des sondés y croient</td>
<td>Le mouvement est parti d'un lycée de Créteil, sur des postes non pourvus, avant toute récupération</td>
</tr>
<tr>
<td><strong>Les violences urbaines</strong></td>
<td>Il s'agit d'abord d'un problème d'ordre public</td>
<td>625 interpellations en une journée, des blessés, des incendies</td>
<td>Sur 356 lycées touchés, 45 totalement bloqués la veille ; la plupart sans incident grave</td>
</tr>
<tr>
<td><strong>L'identité</strong></td>
<td>La casse viendrait de jeunes issus de l'immigration, avec une dimension religieuse</td>
<td>Des vidéos virales, et des propos antisémites signalés à Carpentras</td>
<td>Les données disponibles sur les violences urbaines récentes montrent des auteurs très majoritairement français, nés en France</td>
</tr>
<tr>
<td><strong>Le déclassement</strong></td>
<td>Cette jeunesse n'aura de toute façon pas sa place à l'ère de l'IA</td>
<td>Le décrochage scolaire est réel dans les quartiers prioritaires ; les emplois de bureau visés par beaucoup de lycéens sont parmi les plus exposés à l'IA</td>
<td>Le risque touche toute une génération de lycéens, pas seulement ceux des quartiers populaires ; être exposé ne veut pas dire être remplacé</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Aucune de ces lectures n'est inventée. Mais chacune prend un morceau du tableau et le présente comme le tableau entier.</p>
<p>La lecture du déclassement mérite qu'on s'y arrête, parce que c'est la plus proche de la thèse de cet article — et celle dont elle s'éloigne le plus à l'arrivée. Dans sa version la plus partagée, elle dit à peu près ceci : on ment à ces jeunes sur leur niveau, ils obtiendront un bac sans valeur, iront dans des filières sans débouchés, et n'auront aucune place sur le marché du travail à l'ère de l'intelligence artificielle ; ils sont malheureux, et le pays va vers la révolte ou l'éclatement. Le diagnostic rejoint en partie celui des chiffres : une école publique qui ne tient plus sa promesse, des élèves à qui l'on ne dit pas la vérité sur ce qu'ils ont appris. Mais la conclusion part dans l'autre sens. Elle fait de ces jeunes le problème — trop faibles pour le lycée, à orienter ailleurs, à trier — là où les chiffres désignent d'abord l'institution qui ne leur a pas donné de quoi réussir. Sur l'IA, en revanche, elle touche un point réel — mais pas celui qu'elle croit. Un lycéen, en voie générale ou dans un bac professionnel tertiaire comme la gestion ou le commerce, se prépare bien à un métier de bureau. Or ce sont précisément ces emplois que l'IA générative expose le plus : selon l'Organisation internationale du travail, les postes administratifs figurent parmi les plus concernés (<a href="https://news.un.org/fr/story/2025/05/1155736">ONU Info, mai 2025</a>). Une étude sur la France va plus loin : contrairement aux révolutions techniques précédentes, ce sont les cadres, les métiers les plus qualifiés, qui sont les plus exposés, et environ 20 % de l'emploi cumule une forte exposition et une faible protection contre l'automatisation (<a href="https://www.hec.edu/sites/default/files/documents/Exposition%20%C3%A0%20l%E2%80%99intelligence%20artificielle%20g%C3%A9n%C3%A9rative%20et%20emploi_A%20Bergeaud.pdf">Bergeaud, 2024</a>).</p>
<p>Deux conséquences. D'abord, la menace ne pèse pas spécialement sur les jeunes des quartiers populaires : elle pèse sur toute la génération qui vise un bureau, y compris celle des lycées les plus favorisés. Ensuite, exposition ne veut pas dire disparition — l'OIT parle surtout de métiers transformés. Ce qui départagera les gagnants et les perdants, c'est la capacité à se servir de l'outil plutôt qu'à être remplacé par lui : lire vite et bien, écrire, raisonner, vérifier. C'est exactement ce que transmet mal une école qui perd une heure de cours sur dix. Le danger de l'IA pour ces lycéens n'est donc pas une fatalité de classe ; c'est une école qui ne les arme pas.</p>
<p>La suite de l'article reprend les morceaux un par un.</p>
<h2>Ce qu'ils réclament : une chaise et un professeur</h2>
<p>Avant de juger la forme, il faut écouter le fond. Au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, 2 000 élèves, un lycéen raconte à <a href="https://nvo.fr/la-vie-devant-soi-mais-pas-de-prof-a-saint-denis-au-coeur-du-mouvement-des-lyceens/">NVO</a> : « Nous faisons classe dans des préfabriqués. Or, c'est impossible de pouvoir y travailler correctement. Les températures y dépassent largement les 40°C en été et peuvent descendre en dessous de 10°C l'hiver ! » Une autre : « Nous ne faisons pas ce blocus pour nous amuser. »</p>
<p>Même le rectorat de Créteil le reconnaît : « il ne s'agit pas d'un mouvement politique, mais d'un mouvement d'élèves, sur des éléments très concrets propres à chaque établissement ».</p>
<p>Ces éléments concrets sont mesurés. Selon la direction des statistiques du ministère, <strong>9,8 % des heures d'enseignement n'ont pas été assurées</strong> dans le second degré public en 2024-2025, dont 7,5 points à cause d'absences non remplacées. Dans les 10 % d'établissements les plus touchés, la perte atteint <strong>19 %</strong> des heures — près d'une heure sur cinq (<a href="https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/document/education-nationaledepp-ni-2026-14pdf-515924.pdf">DEPP, note 26.14</a>). En lycée général et technologique, c'est 10,4 %.</p>
<p>Autrement dit, un élève qui bloque son lycée parce qu'il manque un professeur ne réclame pas un privilège. Il réclame le service qu'on lui doit, et que l'État lui-même reconnaît ne pas rendre à hauteur d'une heure sur dix.</p>
<h2>Une France servie en dernier</h2>
<p>Le mouvement n'a pas commencé n'importe où. Il est parti des deux départements où l'écart entre ce que la République promet et ce qu'elle livre est le mieux documenté.</p>
<p>En 2018, un rapport parlementaire sur l'action de l'État en Seine-Saint-Denis constatait que le collège le mieux doté du département l'était moins que le collège le moins bien doté de Paris (<a href="https://www.senat.fr/questions/base/2018/qSEQ18060363G.html">question au Sénat citant le rapport</a>). Cinq ans plus tard, le rapport de suivi relève toujours « un recours très important aux contractuels pour combler le manque d'effectifs titulaires » et des enseignants « souvent jeunes et peu expérimentés » (<a href="https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/rapports/cec/l16b1938_rapport-information.pdf">Assemblée nationale, novembre 2023</a>).</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Indicateur</th>
<th>Quartiers prioritaires</th>
<th>Ailleurs</th>
<th>Source</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Taux de chômage (2024)</td>
<td>16,6 %</td>
<td>7,5 % (moyenne nationale)</td>
<td><a href="https://anct.gouv.fr/ressources/publications/comprendre-situation-de-l-emploi-en-2024-dans-les-qpv-dossier-onpv">ONPV</a></td>
</tr>
<tr>
<td>Jeunes ni en emploi ni en formation (2024)</td>
<td>21,8 %</td>
<td>11,2 %</td>
<td><a href="https://anct.gouv.fr/ressources/publications/comprendre-situation-de-l-emploi-en-2024-dans-les-qpv-dossier-onpv">ONPV</a></td>
</tr>
<tr>
<td>Heures de cours perdues au collège</td>
<td>11 % (éducation prioritaire)</td>
<td>8 %</td>
<td><a href="https://www.cafepedagogique.net/2025/12/15/cour-des-comptes-10-des-heures-de-cours-non-remplaces-et-des-inegalites-territoriales-sociales-disciplinaires/">Cour des comptes, via Café pédagogique</a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>La Seine-Saint-Denis a un taux de pauvreté de <strong>28,4 %</strong> (<a href="https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/7936855/if_ind_10_Seine_Saint_Denis.pdf">Insee</a>). Et à l'échelle du pays, l'enquête PISA 2022 place la France parmi les systèmes où l'origine sociale pèse le plus sur les résultats : <strong>113 points d'écart en maths</strong> entre élèves favorisés et défavorisés, contre 93 en moyenne dans l'OCDE (<a href="https://www.cafepedagogique.net/2023/12/05/pisa-2022-la-france-encore-et-toujours-championne-des-inegalites-2/">Café pédagogique</a>).</p>
<p>Un lycéen l'a résumé ainsi : « C'est parce qu'on est en banlieue pauvre que l'Etat fait moins pour nos conditions de travail d'élèves. » La phrase est excessive sur un point — on va le voir dans les points faibles — mais sur le fond, les rapports parlementaires lui donnent raison depuis huit ans.</p>
<h2>Ce que montrent les vidéos</h2>
<p>Une grande partie du débat en ligne s'est concentrée sur un point : dans les vidéos les plus partagées des faits graves — incendies, bâtiments, camions de pompiers, chants —, beaucoup de commentateurs voient des jeunes d'origine nord-africaine, et en tirent une explication. La question mérite d'être posée franchement : est-ce que ça change la lecture ? La réponse est : <strong>ça change quelque chose, mais pas ce qu'on croit.</strong></p>
<p><strong>D'abord, une vidéo ne dit ni la nationalité ni l'histoire de quelqu'un.</strong> La France n'a pas de statistiques ethniques sur ces mouvements. Les seules données détaillées sur des violences urbaines récentes sont celles des émeutes de 2023, analysées par le Sénat : <strong>90 % des mineurs condamnés étaient français</strong>, et <strong>75 %</strong> de l'ensemble des condamnés étaient nés en France (<a href="https://www.senat.fr/rap/r23-521/r23-5219.html">Sénat, avril 2024</a>). Une apparence n'est pas une migration. Ces jeunes-là sont, dans leur immense majorité, des enfants de France. Pourquoi ne pas compter directement les vidéos de 2026 ? Parce qu'une vidéo montre des gestes, pas des papiers : on ne peut y lire ni une nationalité, ni un lieu de naissance, ni une situation familiale. Seuls les dossiers judiciaires le permettent, et ceux des 625 personnes interpellées le 30 septembre ne sont pas encore exploités. En attendant, les émeutes de 2023 restent le cas le plus proche où ce comptage a été fait.</p>
<p><strong>Ensuite, la géographie explique une grande part de ce qu'on voit.</strong> Le mouvement est parti de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, où vivent beaucoup de descendants de l'immigration maghrébine — pas par hasard, mais par ségrégation. Selon l'enquête Trajectoires et Origines de l'Ined et de l'Insee, publiée en mai 2026, <strong>36 %</strong> des personnes d'origine maghrébine vivent dans des quartiers à forte concentration d'immigrés non européens, contre <strong>6 %</strong> de la population sans ascendance migratoire (<a href="https://www.ined.fr/sites/default/files/2026-05/DOSSIER%20PRESSE%20TEO2%2019%20mai%202026.pdf">Ined, TeO2</a>). Filmer les incidents les plus graves dans ces quartiers, c'est filmer les jeunes qui y vivent.</p>
<p><strong>Enfin, les vidéos sélectionnent le spectaculaire.</strong> Ce qui devient viral, c'est le feu, pas l'assemblée générale. Les lycées où le blocage s'est fait sans incident ne font pas de vidéo.</p>
<p>Avant d'en tirer quoi que ce soit, voici la grille que je me suis imposée pour chaque vidéo qui circule — elle vaut pour celles qu'on m'a envoyées comme pour les autres :</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Question à poser</th>
<th>Pourquoi elle compte</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td><strong>Qui publie ?</strong> Un média avec une rédaction, un compte d'agrégation d'« alertes », un compte militant ?</td>
<td>Un journal régional situe et date ses images ; un compte d'alertes vit du partage, un compte militant de la confirmation de ce que pense déjà son public.</td>
</tr>
<tr>
<td><strong>Où et quand ?</strong> Le lieu et la date sont-ils donnés, et vérifiables ?</td>
<td>Une vidéo d'une autre ville, d'un autre jour ou d'un autre événement change tout le sens. Les émeutes de 2023 ont laissé beaucoup d'images qui ressortent.</td>
</tr>
<tr>
<td><strong>Qui est à l'image ?</strong> Des lycéens devant leur lycée, ou des groupes extérieurs la nuit ?</td>
<td>Le rectorat lui-même distingue les élèves et « des jeunes de l'extérieur qui viennent et qu'on a du mal à identifier ». Ce ne sont pas les mêmes personnes, ni les mêmes motifs.</td>
</tr>
<tr>
<td><strong>Que montre le cadre, et que coupe-t-il ?</strong></td>
<td>Quinze secondes de feu ne disent rien de la matinée de blocage calme qui a précédé, ni de la revendication écrite sur la banderole.</td>
</tr>
<tr>
<td><strong>Quelle légende accompagne l'image ?</strong></td>
<td>C'est souvent la légende, pas l'image, qui désigne un coupable — « regardez qui », « la France de 2026 ». Une image prouve un acte ; elle ne prouve pas une origine, encore moins une cause.</td>
</tr>
<tr>
<td><strong>Combien de lycées ne sont pas filmés ?</strong></td>
<td>356 lycées touchés un même jour, quelques dizaines bloqués, une poignée de scènes graves : la vidéo montre l'exception, et la fait passer pour la règle.</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Voici ce que disent les images elles-mêmes, sans tri : d'abord les huit vidéos qui m'ont été envoyées comme représentatives des faits les plus graves, une par une, puis le fil #lycéens tel qu'il défile pendant plusieurs minutes. Je n'ai pas pu exploiter le son ; ce qui suit repose sur les images et sur les textes affichés.</p>
<h3>Les vidéos, une par une</h3>
<ol>
<li><strong>Un grand feu devant l'entrée d'un bâtiment en brique</strong>, en plein jour. Une foule d'adolescents en sac à dos, téléphones levés, regarde et filme. Repost d'un compte TikTok, sans lieu ni date.</li>
<li><strong>Des lycéens interviewés devant leur établissement</strong>, en Savoie, par un média local. Quelques poubelles déplacées en fond. Ils parlent face caméra, calmement.</li>
<li><strong>Une barricade en feu sous une épaisse fumée noire</strong>, devant une foule dense, filmée depuis une voiture. Aucun lieu, aucune date.</li>
<li><strong>Des poubelles en feu, une foule, un camion de pompiers.</strong> Légende : « Les dégâts du blocus à Coëtlogon à Rennes ». La presse locale confirme un feu devant ce lycée le 30 septembre au matin, et des barricades (<a href="https://www.titrespresse.com/23299842603/rennes-coetlogon-mercredi">titrespresse</a>).</li>
<li><strong>Des feux allumés au pied des rideaux métalliques d'immeubles</strong>, un groupe qui court, en plein soleil. Logo d'un média, sans ville indiquée.</li>
<li><strong>Un hall vitré entièrement en flammes</strong>, de nuit ou à l'aube, personne à l'image. Le même jour, plusieurs médias ont diffusé les images du hall du lycée Nelson-Mandela de Nantes en feu ; je n'ai pas pu vérifier qu'il s'agit de celles-ci.</li>
<li><strong>Un drapeau palestinien brandi, un autre drapeau qui brûle.</strong> Le média qui publie la vidéo a ajouté ses sous-titres : « Des propos antisémites sont scandés lors d'un blocus de lycée à Carpentras » et « On a brûlé Israël ! C'est qui les juifs ? On les piétine ! » (<a href="https://www.i24news.tv/fr/actu/france/artc-c-est-qui-les-juifs-on-les-pietine-des-propos-antisemites-signales-lors-du-blocage-d-un-lycee-a-carpentras">i24NEWS</a>). Si ces mots ont été prononcés, ce sont des propos antisémites, un délit, qui doivent être condamnés sans « mais ».</li>
<li><strong>Un homme coiffé d'un calot parle au mégaphone au milieu de lycéens.</strong> Légende : « oublier pas d'aller au jumu3a » (la prière du vendredi). Une autre publication la présente comme un appel à la prière lancé pendant un blocus à Sarcelles.</li>
</ol>
<h3>Le fil #lycéens, tel qu'il défile</h3>
<p>J'ai aussi parcouru le mot-dièse #lycéens sur X pendant plusieurs minutes, un soir de fin septembre. Voici ce qui défile, dans l'ordre, tel que les publications le présentent — sans vérification de chacune, et sans nommer les comptes :</p>
<ol>
<li>Une vidéo présentée comme une policière frappée à Paris pendant un blocage.</li>
<li>Une « alerte info » : un camion de pompiers détruit et incendié à Marseille.</li>
<li>À Nantes, devant le lycée La Joliverie, un jeune aurait pris feu en voulant incendier quelque chose — le message le désigne par une insulte.</li>
<li>Un jeune internaute s'adresse aux bloqueurs : bloquer les lycées, d'accord, les pancartes aussi, mais pas s'en prendre aux journalistes — « les gars vous dérapez là ».</li>
<li>Une députée de gauche moquée et insultée alors qu'elle tentait d'empêcher des jeunes de casser ; le message conclut que « la gauche commence à goûter aux conséquences ».</li>
<li>À Vénissieux, des lycéens auraient forcé la porte d'un fast-food, jeté des chaises et volé une caisse.</li>
<li>Un fil explicatif en anglais : Bordeaux, Rennes, Marseille, 625 interpellations en un jour, et les revendications — plus de professeurs, de meilleures conditions —, avec l'exemple du lycée Paul-Éluard de Saint-Denis.</li>
<li>Une insulte raciste explicite contre « ces jeunes », adressée à ceux qui ne seraient pas blancs.</li>
<li>À Avrillé, une vingtaine d'individus cagoulés seraient entrés dans un lycée, auraient volé des ordinateurs et allumé plusieurs incendies.</li>
<li>Une vidéo d'étudiants qui « débloquent » leur campus à Paris, face à des manifestants.</li>
<li>Des messages ironiques : des lycéens « aux cheveux blancs » dans les cortèges, une « fashion week » de la jeunesse de gauche, des jeunes qui incendient des buissons — « un buisson il peut quoi pour arranger la situation ? ».</li>
<li>Au Havre, des salariés de plusieurs entreprises industrielles et des syndicalistes formeraient un « mur de protection » devant un lycée, face à ce que le message appelle des « milices policières ».</li>
<li>Les élèves d'un grand lycée parisien manifestent en solidarité avec les lycées de banlieue « démunis », en chantant contre l'autoritarisme et les violences policières.</li>
<li>À Marseille, des flammes devant le lycée Honoré-Daumier ; ailleurs, un message indigné : « on ne touche pas un cheveu aux marins-pompiers ».</li>
<li>Une vidéo de policier, commentée comme une clé d'étranglement pratiquée sur une adolescente de 13 ans.</li>
<li>Un message présentant le mouvement comme une « intifada en France », orchestrée selon lui par le Hamas, un parti de gauche et l'Iran.</li>
<li>Une médiathèque neuve « de 3 millions d'euros » partie en fumée — les images datent des émeutes de juin 2023, mais circulent sous #lycéens, avec la conclusion que « les moyens et l'argent ne sont pas le problème ».</li>
<li>L'agression d'un journaliste de M6 devant un lycée de Marseille, condamnée par un député (<a href="https://www.ozap.com/actu/la-violence-nest-pas-acceptable-un-journaliste-de-m6-blesse-en-marge-des-blocus-des-lycees-le-groupe-annonce-porter-plainte/657241">Puremédias</a>).</li>
<li>Une surveillante qui aurait été frappée devant un lycée d'Annecy.</li>
<li>« Le mouvement n'est pas lycéen, il est politique, radicalisé et instrumentalisé par les réseaux militants d'extrême gauche. »</li>
<li>Un message selon lequel « société multiculturelle = société multi-conflictuelle ».</li>
<li>À Toulouse, « la situation dégénère totalement » aux abords du lycée des Arènes ; ailleurs, un manifestant armé d'un marteau, avec ce commentaire : qu'on ne s'étonne pas que les forces de l'ordre tirent au LBD.</li>
</ol>
<p>Mis bout à bout, sans rien retrancher, le fil raconte tout à la fois : des violences réelles contre des personnes et des bâtiments, des revendications sur les professeurs et les conditions d'études, des violences policières dénoncées, des jeunes qui rappellent les leurs à l'ordre, de la solidarité entre lycées, des insultes racistes, une lecture « intifada », une lecture « choc des civilisations », de l'ironie, et au moins une image recyclée d'une autre époque. Il couvre Paris, Marseille, Nantes, Lyon, Toulouse, Rennes, Bordeaux, Le Havre, Annecy. Personne, en le faisant défiler, ne voit le même mouvement.</p>
<p>Je n'ai pas cherché, et je ne chercherai pas, à deviner une origine à partir des visages. Une image peut montrer qui allume un feu ; elle ne dit ni sa nationalité, ni son histoire, ni pourquoi il l'a fait.</p>
<p>Appliquée honnêtement, cette grille ne fait pas disparaître ce qu'on voit : il y a bien des incendies, et des jeunes qui les allument. Elle empêche seulement de passer de « ces jeunes-là ont fait ça » à « c'est ça, le mouvement » — et de « ils ont cette tête-là » à « c'est pour ça qu'ils l'ont fait ».</p>
<p>Il y a pourtant un point où la question de l'origine compte vraiment. <strong>L'origine maghrébine n'explique pas la casse ; elle mesure un deuxième rejet.</strong> Un testing mené pour la Dares sur 9 600 candidatures a montré qu'un candidat au nom à consonance maghrébine a environ <strong>31,5 % de chances en moins</strong> d'être rappelé, à CV équivalent (<a href="https://www.ipp.eu/publication/discrimination-a-lembauche-des-personnes-dorigine-supposee-maghrebine-quels-enseignements-dune-grande-etude-par-testing/">IPP, Dares, ISM Corum, 2021</a>). L'enquête TeO2 montre que <strong>35 %</strong> des descendants d'immigrés maghrébins déclarent avoir subi une discrimination au cours des cinq dernières années, contre 14 % de la population sans ascendance migratoire, et qu'ils ont un risque de chômage supérieur de 6 points à diplôme comparable (<a href="https://www.ined.fr/sites/default/files/2026-05/DOSSIER%20PRESSE%20TEO2%2019%20mai%202026.pdf">Ined, TeO2</a>).</p>
<p>Autrement dit : ces jeunes ont été servis en dernier deux fois. Une fois parce qu'ils habitent un territoire pauvre, une fois parce que leur nom ou leur visage leur ferme des portes même quand ils ont le diplôme. Si on veut parler de leur origine, c'est ça qu'il faut dire.</p>
<h2>Le cercle : détruire ce qu'on a connu</h2>
<p>Le 1er octobre, le hall du lycée Nelson-Mandela de Nantes a brûlé pendant un blocage (<a href="https://www.ici.fr/pays-de-la-loire/loire-atlantique-44/nantes/mobilisation-des-lyceens-plusieurs-blocages-a-nantes-l-etablissement-nelson-mandela-en-proie-aux-flammes-3890996">ICI Loire-Atlantique</a>). Ce lycée a ouvert en septembre 2014 (<a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Lyc%C3%A9e_Nelson_Mandela_(Nantes)">Wikipédia</a>). Les élèves qui y sont aujourd'hui entraient alors à l'école primaire : le bâtiment qui a brûlé a exactement l'âge de leur scolarité.</p>
<p>C'est le point le plus troublant de ces deux semaines. Ce qui brûle d'abord, ce sont des halls de lycée, des poubelles devant l'école, les abords du quartier — les lieux mêmes de l'enfance de ceux qui sont là. Et il y a souvent, dans les vidéos, quelque chose qui ressemble à du jeu : on filme, on rit, on poste. Une partie des publications sous #lycéens s'en moque d'ailleurs ouvertement, en demandant ce qu'un buisson a bien pu faire pour mériter d'être incendié.</p>
<p>Ce jeu-là n'est pas anodin, et il n'est pas non plus seulement de la bêtise. Détruire en riant ce qu'on a connu petit, c'est le signe que ce lieu n'a jamais été transmis comme quelque chose qui vous appartient — que personne n'a dit, ou n'a eu le temps de dire, « ceci est à toi, et à ceux qui viendront après toi ». C'est là que commence le cercle.</p>
<h2>Le cercle : des parents qui n'ont pas eu le temps</h2>
<p>Reste la question de l'autorité des parents. Là, l'intuition tient mieux, à condition de bien la nommer.</p>
<p>En 2023, <strong>23 %</strong> des mineurs vivent en famille monoparentale, et ce chiffre monte à 32 % à 17 ans. Ces familles cumulent : 34 % des mères seules sont sans emploi, contre 24 % dans les familles traditionnelles, et 25 % vivent en logement surpeuplé, contre 11 % (<a href="https://www.insee.fr/fr/statistiques/8310621">Insee, 2025</a>). Et parmi les mineurs condamnés après les émeutes de 2023, <strong>près de 60 %</strong> venaient d'une famille monoparentale (<a href="https://www.senat.fr/rap/r23-521/r23-5219.html">Sénat</a>) — environ 2,6 fois leur part parmi l'ensemble des mineurs, d'après mon calcul (60 % contre 23 %).</p>
<p>Ce n'est pas la preuve d'une démission morale. C'est le portrait d'une mère seule, souvent précaire, qui ne peut pas être à la fois au travail, à la maison et au collège. Une autorité, ça demande du temps, et le temps est précisément ce que la précarité retire en premier.</p>
<p>Il faut dire clairement de quoi il s'agit, parce que c'est là que l'intuition de départ se retourne. Ce n'est pas que des parents ont démissionné. C'est qu'une génération entière d'adultes a été mise dans l'incapacité de se conduire en adultes — sans temps, sans revenus stables, sans transmission reçue elle-même — par un système qui a court-circuité la responsabilité d'une génération envers la suivante. Les plus jeunes sont abandonnés par les plus anciens, mais pas par la faute de ces anciens : par la faute de ce qui les a privés des moyens de tenir ce rôle. Être adulte, au fond, c'est craindre pour ceux qui ne le sont pas encore — qu'ils mangent, dorment, soient soignés, éduqués, sachent de quoi demain sera fait. Quand une société retire aux parents de quoi porter cette crainte, elle ne fabrique pas des parents irresponsables ; elle fabrique des enfants seuls.</p>
<p>Dans beaucoup de quartiers populaires, on peut décrire ce cercle sur trois générations — c'est une lecture, pas une statistique. Des grands-parents installés dans les grands ensembles des années 1960 et 1970, puis oubliés quand l'industrie qui les avait fait venir est partie. Des parents qui ont grandi dans ces mêmes quartiers, dans une école déjà moins dotée, et qui n'ont pas reçu ce qu'ils devraient aujourd'hui transmettre. Et des enfants qui grandissent sans adulte disponible, dans des établissements où une heure de cours sur dix saute. Chaque génération hérite moins de la précédente, et transmet moins à la suivante. L'Insee rappelle que la mobilité existe — environ 12 % des enfants des familles les plus modestes atteignent les revenus les plus élevés (<a href="https://blog.insee.fr/reproduction-des-inegalites-entre-generations/">blog de l'Insee</a>) —, mais pour la grande majorité, le point de départ pèse lourd.</p>
<p>C'est la thèse que je développais dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/les-adultes-n-existent-pas-2-nietzsche-stiegler/">« Les adultes n'existent pas (II) »</a>, appliquée cette fois à une cour de lycée. Les parents ne sont pas coupables : ils ont eux-mêmes été lâchés. Et quand la transmission casse à une génération, la suivante hérite de la casse.</p>
<h2>Pourquoi on cherche un coupable visible</h2>
<p>Il reste à comprendre pourquoi l'explication par l'origine — « ce sont les immigrés » — s'impose si vite dans le débat. Il y a là un mécanisme très ancien. Quand ce qui fait tenir un lieu est abîmé — une école, un quartier, une langue, un tissu de relations — et que personne ne prend la cause en charge, la société se met à chercher un bouc émissaire. Ce n'est presque jamais un choix délibéré : c'est la pente naturelle d'une communauté blessée qui ne sait plus nommer ce qui la blesse.</p>
<p>C'est un mécanisme, pas une accusation. Quand personne ne prend en charge la cause — un collège moins doté depuis vingt ans, une heure de cours sur dix qui saute, des préfabriqués à 40 °C —, le regard se porte sur ce qu'il voit : un visage dans une vidéo. C'est plus simple que de lire un rapport de la Cour des comptes. Et c'est exactement ce qui permet à la cause de durer. Je l'ai déjà décrit pour l'administration dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/trois-personnes-pour-changer-un-mail/">« Trois personnes pour changer un mail »</a> : la colère tombe sur celui qu'on voit, jamais sur celui qui a écrit la règle.</p>
<p>Cela ne veut pas dire que la violence est imaginaire. Quand les liens entre générations se défont, ce qui sortait autrefois en paroles, en projets, en apprentissages, ressort en pulsions brutes : régressions, addictions, recherche de coupables, et ces nouvelles formes d'hyperviolence que l'on voit dans les vidéos. Les poubelles qui brûlent font partie du tableau. Elles n'en sont pas la cause ; elles en sont le dernier maillon.</p>
<p>Ce que les adultes devraient faire est donc assez clair. Un appel au secours lancé par des adolescents est presque toujours inachevé, maladroit, fragile — et c'est précisément sur ce point qu'il appelle à être secouru. La responsabilité de ceux qui voient le risque est d'accompagner ceux qui le prennent, pas de les moquer, de les mépriser ou de les accabler. Accompagner ne veut pas dire tout approuver : c'est souvent d'abord critiquer. Mais une critique qui écoute — et qui, pour commencer, entend que des lycéens qui réclament un professeur font exactement ce que les adultes n'ont pas fait : prendre en charge leur propre avenir.</p>
<p>La réponse de l'État a pris l'autre chemin. Le ministre de l'Éducation a rappelé que revendiquer est un droit mais que frapper ou brûler n'en est pas un — ce qui est juste —, et le ministère de l'Intérieur a autorisé par circulaire une présence policière aux abords des lycées (<a href="https://www.cafepedagogique.net/2026/10/01/lyceens-mobilises-ce-quils-disent-ce-quon-leur-repond/">Café pédagogique</a>). Face aux violences, une réponse d'ordre public se comprend ; elle ne dit encore rien, en revanche, des chaises et des professeurs. Un lycéen de Saint-Denis l'a résumé en une phrase reprise en titre par <a href="https://www.france24.com/fr/france/20260929-on-demande-le-bac-%C3%A7a-nous-ram%C3%A8ne-la-bac-saint-denis-col%C3%A8re-lyc%C3%A9ens">France 24</a> : « On demande le bac, ça nous ramène la BAC. »</p>
<h2>Ce que la violence coûte au mouvement</h2>
<p>Il y a une dernière conséquence, et c'est elle qui devrait inquiéter les lycéens eux-mêmes : <strong>chaque poubelle qui brûle affaiblit leur propre revendication, et renforce ceux qui en contestent la légitimité.</strong></p>
<p>Le mécanisme est connu. Quand une société renonce à faire de ce qui abîme ses lieux de vie une vraie question — avec des causes, des responsables, des moyens —, elle abandonne cette question aux discours les plus réactifs. Et en l'abandonnant, elle abandonne du même coup la génération qui grandit dedans. En France, ce terrain du lieu, de l'enracinement et du « chez soi » a été largement occupé par le Rassemblement national, sur une conception figée de l'identité locale qui oublie que tout lieu s'est toujours constitué en accueillant ce qui venait d'ailleurs. Là où un sentiment d'abandon n'est pris en charge par personne, l'extrême droite trouve une aubaine.</p>
<p>Appliqué à septembre 2026, le mécanisme est limpide. Les lycéens réclament des professeurs et des chaises — une demande d'État, de service public, de plus de République. Mais les images qui circulent ne montrent pas les chaises ; elles montrent le feu. Et le feu ne raconte pas « l'école nous a lâchés » ; il raconte « l'ordre a lâché ». C'est un récit que le RN porte depuis des années, et la casse lui fournit des images, sept mois avant une élection présidentielle.</p>
<p>Ce n'est pas qu'une intuition. Le politiste Omar Wasow a analysé 275 000 titres de presse et les votes américains de la fin des années 1960. Les manifestations non violentes produisaient des titres sur les « droits civiques » ; les violentes, des titres sur les « émeutes ». Il estime qu'entre <strong>1,5 et 7,9 %</strong> des électeurs ont basculé vers Nixon, le candidat de « la loi et l'ordre », à cause des violences, et que les comtés proches de manifestations violentes ont voté plus à droite (<a href="https://ssir.org/articles/entry/protests_violence_and_political_change">Stanford Social Innovation Review</a>). Plus près de nous, l'approbation du mouvement des Gilets jaunes a perdu <strong>10 points en trois semaines</strong> après les violences de décembre 2018, et 78 % des Français déclaraient condamner ces violences (<a href="https://elabe.fr/gilets-jaunes-5janvier/">Elabe, janvier 2019</a>).</p>
<p>La bataille de l'interprétation a déjà commencé. Selon un sondage CSA du 30 septembre, commandé par Europe 1, CNews et le JDD, <strong>55 %</strong> des Français estiment que La France insoumise tente d'instrumentaliser la colère lycéenne — 77 % chez les proches du RN et de Reconquête (<a href="https://www.europe1.fr/societe/sondage-55-des-francais-estiment-que-les-lyceens-qui-bloquent-des-lycees-sont-instrumentalises-par-la-france-insoumise-1113968">Europe 1</a>). Le débat ne porte déjà plus sur les heures de cours perdues, mais sur qui manipule qui.</p>
<p>La nuance importante, c'est que <strong>ce n'est pas le blocage qui nuit au mouvement, c'est la violence.</strong> Une revue de la recherche publiée en 2025 sur les « effets de flanc radical » montre que les actions perturbatrices non violentes — bloquer une route, occuper un lieu — ne font en général pas baisser le soutien à une cause, et peuvent même renforcer ses porte-parole modérés. En revanche, presque tous les effets négatifs observés concernent des actions violentes (<a href="https://link.springer.com/article/10.1007/s42087-025-00485-y">Madsen et Chamberlain, 2025</a>). Bloquer son lycée pour réclamer un professeur peut gagner l'opinion. Brûler un camion de pompiers la perd, et déplace le débat des chaises manquantes vers le maintien de l'ordre.</p>
<p>Il faut aussi rappeler que ceux qui, devant ces images, se tourneront vers un discours d'ordre ne sont pas des ennemis des lycéens. Ce sont souvent des gens inquiets, à qui personne n'a montré les préfabriqués à 40 °C.</p>
<h2>Le vrai danger : la montée des extrêmes</h2>
<p>Il suffit de faire défiler le mot-dièse #lycéens pendant une soirée pour comprendre que le mouvement n'est déjà plus seul sur la scène. Deux récits opposés s'y répondent, et chacun se sert des pires images de l'autre comme preuve.</p>
<p><strong>D'un côté, la lecture identitaire se durcit.</strong> Des messages très partagés parlent de « nouvelle France » qu'on ne pourrait plus « canaliser », annoncent une « guerre civile » ou une « libanisation », décrivent les élèves de banlieue comme incultes, violents et haineux envers la France, ou voient dans les blocages un « choc des civilisations ». Plus bas dans le fil, certains franchissent la ligne et insultent ouvertement les lycéens sur leur couleur de peau. Dans une université parisienne, des étudiants ont affronté des manifestants pour « débloquer » leur campus (<a href="https://www.lejdd.fr/Societe/paris-des-etudiants-affrontent-des-manifestants-pour-debloquer-leur-universite-184926">JDD</a>), une action revendiquée en ligne par une organisation étudiante d'extrême droite.</p>
<p><strong>De l'autre, une lecture radicale s'installe aussi.</strong> Des publications parlent de « milices policières », d'autres présentent les blocages comme une « intifada » — et à Carpentras, des propos antisémites ont été signalés pendant un blocage. Un journaliste de M6 a été encerclé et frappé devant un lycée de Marseille, et la chaîne a porté plainte (<a href="https://www.ozap.com/actu/la-violence-nest-pas-acceptable-un-journaliste-de-m6-blesse-en-marge-des-blocus-des-lycees-le-groupe-annonce-porter-plainte/657241">Puremédias</a>) ; des personnels de l'Éducation nationale ont été blessés. Ces actes sont graves, et ils ne sont le fait ni de la majorité des lycéens ni de leurs revendications.</p>
<p>Entre ces deux pôles, ce qui disparaît, c'est précisément ce qui avait lancé le mouvement : 34 élèves par classe, des professeurs absents, des préfabriqués à 40 °C. Chaque extrême a besoin de l'autre. L'incendie d'un lycée nourrit le discours sur la « nouvelle France » ; ce discours, en retour, convainc une partie des jeunes visés que la République ne veut pas d'eux — et les pousse vers ceux qui leur proposent une identité de combat. C'est un cercle de plus, qui se greffe sur le premier.</p>
<p>Les chiffres disent que le terrain est sensible. En 2025, les forces de l'ordre ont enregistré <strong>9 737 crimes et délits à caractère raciste ou antireligieux</strong>, en hausse de 5 % ; les actes antimusulmans ont augmenté de <strong>88 %</strong>, les actes antisémites restent à un niveau élevé (1 320), et <strong>3 851 actes racistes et antisémites</strong> ont été signalés dans les établissements du second degré (<a href="https://www.cncdh.fr/actualite/lutte-contre-le-racisme-lantisemitisme-et-la-xenophobie-la-cncdh-publie-son-rapport-2025">CNCDH, rapport 2025</a>). Mais le même rapport montre que <strong>les jeunes générations sont nettement plus tolérantes que leurs aînées</strong>, jusqu'à 25 points d'écart sur certaines questions. Autrement dit, les extrêmes qui s'affrontent sous #lycéens ne représentent pas la jeunesse : ils se disputent sa représentation.</p>
<p>Il existe d'ailleurs des signaux inverses, moins viraux. Des publications montrent des élèves d'un grand lycée parisien manifestant en solidarité avec les lycées de banlieue, ou des salariés venus protéger un lycée au Havre ; je n'ai pas pu les vérifier, mais elles rappellent que le mouvement peut aussi relier ce que les extrêmes séparent.</p>
<p>Le danger n'est donc pas seulement électoral, même si l'échéance de 2027 rend tout cela plus inflammable. Il est dans l'installation d'un récit où une partie de la jeunesse française est désignée comme étrangère à son propre pays — par ceux qui la rejettent comme par ceux qui prétendent la défendre en l'enfermant dans une identité de combat. Ce récit-là, une fois installé, survit au mouvement qui l'a fait naître.</p>
<h2>Points forts</h2>
<ul>
<li><strong>Les revendications sont vérifiables.</strong> Les heures perdues, les classes à 34, les préfabriqués : tout ce que disent les lycéens est confirmé par la DEPP, la Cour des comptes et les rapports parlementaires. Ce n'est pas un ressenti.</li>
<li><strong>L'abandon est documenté depuis 2018.</strong> La sous-dotation de la Seine-Saint-Denis a fait l'objet d'un rapport transpartisan, puis d'un rapport de suivi. Personne ne peut dire qu'il ne savait pas.</li>
<li><strong>L'observation sur les vidéos n'est pas cachée.</strong> L'article la regarde en face et montre ce qu'elle indique vraiment : une discrimination mesurée par testing, pas une cause culturelle.</li>
<li><strong>Le cercle des parents est chiffré.</strong> La surreprésentation des familles monoparentales chez les mineurs condamnés en 2023 donne un appui concret à l'intuition sur l'autorité, sans la transformer en jugement moral.</li>
</ul>
<h2>Points faibles</h2>
<p><strong>1. Les données sur les auteurs datent de 2023, pas de 2026.</strong> Pour 2026, on sait combien de personnes ont été interpellées — 625 le seul 30 septembre, en majorité des mineurs selon la presse (<a href="https://www.rtbf.be/article/blocages-degradations-arrestations-de-mineurs-que-se-passe-t-il-dans-les-lycees-en-france-11792600">RTBF</a>) —, mais pas qui elles sont. Les vidéos ne comblent pas ce manque : elles montrent des actes et des lieux, ce que l'article exploite, mais pas une nationalité ni une histoire familiale. J'utilise donc les émeutes de 2023 comme le cas documenté le plus proche, en sachant que ce n'est pas le même événement : les émeutes faisaient suite à la mort d'un adolescent, les blocages partent de revendications scolaires. Quand la Justice publiera le profil des personnes poursuivies en 2026, ce sont ces chiffres-là qu'il faudra utiliser.</p>
<p><strong>2. Le problème des heures perdues n'est pas propre aux banlieues pauvres.</strong> La DEPP note « peu d'écart » de temps d'enseignement non assuré selon l'origine sociale des élèves, et les lycées généraux sont même un peu plus touchés que la moyenne. C'est pour ça que le mouvement s'est étendu à Lyon ou à Tours. Dire « l'État fait moins parce qu'on est pauvres » est vrai pour les dotations en Seine-Saint-Denis, moins vrai pour les remplacements.</p>
<p><strong>3. L'État n'a pas rien fait.</strong> Le dédoublement des classes en éducation prioritaire et la prime de fidélisation des enseignants en Seine-Saint-Denis existent, et le rapport de 2023 juge que la prime « fait la preuve de son efficacité ». Le problème est l'insuffisance, pas l'absence.</p>
<p><strong>4. La violence n'est pas qu'un symptôme.</strong> Un lycéen grièvement blessé à l'œil, des agents agressés, des camarades empêchés d'étudier : expliquer n'est pas excuser, et les victimes de ces violences sont souvent elles-mêmes des élèves des mêmes quartiers.</p>
<p><strong>5. La lecture « générationnelle » est une interprétation.</strong> L'idée d'une génération abandonnée par un système qui a privé les adultes de leur rôle est une grille philosophique, pas une donnée. Les chiffres sur les familles monoparentales et la précarité la rendent plausible ; ils ne la démontrent pas. On peut lire les mêmes blocages comme une simple crise de moyens, sans dimension générationnelle.</p>
<p><strong>6. Le « six générations » de l'OCDE est fragile.</strong> On entend souvent qu'il faudrait six générations à une famille pauvre pour atteindre le revenu moyen en France. L'Insee rappelle que ce chiffre est théorique et retombe à trois ou quatre générations avec d'autres hypothèses, et que la France est en position intermédiaire en Europe (<a href="https://blog.insee.fr/reproduction-des-inegalites-entre-generations/">blog de l'Insee</a>). Le cercle existe, mais il n'est pas aussi fermé qu'on le dit.</p>
<p><strong>7. L'IA ne menace pas spécialement ces jeunes : elle menace toute la génération.</strong> Les emplois de bureau et les métiers qualifiés, vers lesquels se dirigent la plupart des lycéens, sont les plus exposés à l'IA générative (<a href="https://news.un.org/fr/story/2025/05/1155736">ONU Info, mai 2025</a> ; <a href="https://www.hec.edu/sites/default/files/documents/Exposition%20%C3%A0%20l%E2%80%99intelligence%20artificielle%20g%C3%A9n%C3%A9rative%20et%20emploi_A%20Bergeaud.pdf">Bergeaud, 2024</a>). L'idée que les jeunes des quartiers populaires n'auraient « aucune chance » à l'ère de l'IA est donc à la fois vraie et trompeuse : vraie si l'école ne leur donne pas les bases pour s'en servir, trompeuse si l'on croit que le risque leur est propre. Et les études mesurent une exposition, pas encore des destructions d'emplois.</p>
<p><strong>8. Les vidéos et le fil sont un instantané.</strong> J'ai examiné image par image les huit vidéos qui m'ont été envoyées, sans le son, et parcouru le fil #lycéens un soir donné. Je rapporte ce que disent les publications sans pouvoir vérifier chacune ; certaines peuvent être fausses, sorties de leur contexte ou anciennes — au moins une image du fil date des émeutes de 2023. Ce n'est pas un échantillon représentatif, c'est ce qu'un lecteur voit en faisant défiler.</p>
<p><strong>9. L'effet électoral n'est pas encore mesurable.</strong> L'étude de Wasow porte sur les États-Unis de 1968, et la baisse de soutien aux Gilets jaunes sur un autre mouvement. Rien ne prouve encore que ces blocages feront monter le RN en 2027. Ce que je décris, c'est un mécanisme documenté ailleurs, pas un résultat. Et le sondage CSA, commandé par trois médias du même groupe, mesure une perception sur l'instrumentalisation par LFI, pas une intention de vote.</p>
<p><strong>10. Les lectures en ligne sont reconstituées.</strong> Je n'ai pas pu consulter directement les publications sur X : la plateforme bloque la lecture automatique. Les six lectures sont reconstituées à partir de la presse, des vidéos et des déclarations publiques. Elles résument des courants de discours ; elles ne prétendent pas citer ou représenter fidèlement un auteur en particulier.</p>
<p><strong>11. Une soirée de réseaux n'est pas l'opinion.</strong> La description des discours extrêmes repose sur un parcours du mot-dièse #lycéens et des comptes les plus partagés, un soir donné. Les algorithmes des réseaux mettent en avant les messages les plus clivants : ce que l'on voit en haut du fil surreprésente les extrêmes. La plupart des Français, et la plupart des lycéens, ne s'y expriment pas.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>Les six lectures qui circulent se ramènent, au fond, à deux. La première voit d'abord un problème d'ordre et d'origine : des jeunes, souvent issus de l'immigration, qui cassent. Elle s'appuie sur des images réelles, mais elle en tire une généralisation que les données disponibles ne confirment pas. La seconde voit une génération à qui l'on a promis une école, et qui constate qu'elle n'a ni chaise, ni professeur, ni parents disponibles, ni chances égales devant un employeur — et dont une minorité, faute d'adultes pour l'accompagner, passe de la revendication à la casse.</p>
<p>Les chiffres donnent raison à la seconde. Mais ils disent aussi que la minorité qui casse travaille contre la majorité qui réclame : chaque incendie efface une revendication et nourrit le récit de l'ordre perdu, celui dont le RN a fait son terrain. Le blocage peut servir le mouvement ; la violence le dessert, et renforce ceux qui contestent sa légitimité. <strong>Ce n'est pas la jeunesse qui a lâché la première : c'est le système qui devait la tenir, et dont les parents eux-mêmes ont été lâchés avant elle.</strong> L'origine qu'on croit voir dans les vidéos n'en est pas la cause ; elle est la marque d'un second abandon, mesuré par les testings. Et le plus grand risque n'est pas l'incendie d'un hall, qu'on reconstruira : c'est que les extrêmes des deux bords fassent de ces deux semaines la preuve de ce qu'ils disaient déjà, et que la question des chaises et des professeurs disparaisse derrière celle de l'identité.</p>
<p>Le test est simple. La DEPP publiera l'an prochain le taux d'heures non assurées pour 2025-2026. S'il reste autour de 10 %, avec des préfabriqués à 40 °C et des collèges de Seine-Saint-Denis toujours moins dotés que ceux de Paris, les prochains blocages ne seront pas une surprise. Ils seront la suite logique d'un court-circuit des responsabilités entre générations — et de ce que je décrivais dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/personne-n-est-en-charge-du-total/">« Tout le monde a raison, et personne n'est en charge du total »</a> : chacun défend sa part, et personne ne répond de la génération entière.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Thu, 01 Oct 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>Trois personnes pour changer un mail : qui paie la sécurité ?</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/trois-personnes-pour-changer-un-mail/</link>
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      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
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        Il m'a fallu passer par trois interlocuteurs pour mettre à jour une adresse mail. Chaque étape a sa raison, personne ne voit le parcours entier — et au bout, une voix sans timbre qui sait que ton problème ne sera pas réglé.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>Pour mettre à jour une adresse mail et pouvoir me reconnecter à un service public, j'ai dû passer par <strong>trois personnes au minimum</strong>. Pas trois clics : trois interlocuteurs, chacun compétent pour un morceau, aucun pour le tout. Une adresse mail. Le genre de modification qu'un site marchand te laisse faire seul en trente secondes.</p>
<p>Sur le moment, la réaction est simple : on marche sur la tête. Et celui qui prend ta colère, c'est la personne qui décroche — celle qui n'a écrit aucune des règles qu'elle t'applique.</p>
<p>Cet article essaie d'aller plus loin que la colère. Parce que chacune de ces étapes a une raison, et que c'est justement le problème : <strong>toutes les étapes sont justifiées une par une, et personne ne répond du parcours entier.</strong> Le résultat, c'est du gâchis au sens propre : du temps d'usager perdu, des droits abandonnés, et des agents qui s'usent à défendre des procédures qu'ils n'ont pas choisies.</p>
<h2>Ce n'est pas une impression : les chiffres de la complexité</h2>
<p>Commençons par vérifier que mon cas n'est pas une anecdote. Le Défenseur des droits a interrogé <strong>5 030 personnes</strong> avec Ipsos entre octobre 2024 et janvier 2025, résultats publiés le 13 octobre 2025 (<a href="https://www.banquedesterritoires.fr/en-2024-61-des-usagers-sondes-rencontrent-des-difficultes-dans-leurs-demarches-administratives">Banque des territoires</a>, <a href="https://www.maire-info.com/services-publics/les-difficultes-rencontrees-par-les-usagers-avec-les-services-publics-persistent-selon-le-defenseur-des-droits-article-30085">Maire-Info</a>).</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Indicateur</th>
<th>Résultat</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Usagers ayant rencontré des difficultés dans leurs démarches</td>
<td><strong>61 %</strong> (39 % en 2016)</td>
</tr>
<tr>
<td>Difficulté à joindre quelqu'un — premier problème cité</td>
<td><strong>72 %</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Documents redemandés alors qu'ils avaient déjà été fournis</td>
<td><strong>43 %</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Démarches jugées trop complexes</td>
<td><strong>46 %</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Personnes ayant renoncé à un droit sur cinq ans</td>
<td><strong>23 %</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Hausse des difficultés chez les cadres et professions intermédiaires</td>
<td><strong>+86 %</strong></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Deux lignes méritent qu'on s'y arrête.</p>
<p><strong>Les 43 % de documents redemandés</strong>, c'est exactement le symptôme d'un système où chaque maillon travaille pour lui-même : le service B ne sait pas ce que le service A a déjà reçu, ou n'a pas le droit de s'y fier.</p>
<p><strong>Les +86 % chez les cadres</strong>, c'est la réponse à ceux qui diraient que le problème vient des usagers qui ne savent pas se servir d'internet. Quand même les plus diplômés et les plus à l'aise bloquent davantage qu'avant, ce n'est plus l'usager qui est en cause, c'est le parcours.</p>
<p>Et derrière le parcours, il y a le stock de règles. Selon le Secrétariat général du gouvernement, la France compte <strong>366 999 articles</strong> de droit en vigueur, soit <strong>48,8 millions de mots</strong>, un record, et <strong>51 % de plus qu'en 2006</strong> (<a href="https://acteurspublics.fr/articles/le-secretariat-general-du-gouvernement-fait-etat-dun-niveau-record-de-linflation-normative/">Acteurs publics</a>). En 2025, les lois votées sont passées de 491 articles au dépôt à 1 018 à la publication : elles ont doublé pendant leur propre examen.</p>
<h2>Comment on en arrive là : la stigmergie</h2>
<p>Le mot vient de la biologie. En 1959, le zoologiste Pierre-Paul Grassé l'invente pour décrire la façon dont les termites construisent leurs nids : <strong>aucun termite n'a le plan.</strong> Chacun réagit à la trace laissée par le précédent — une boulette de terre ici appelle une autre boulette à côté — et l'ensemble émerge sans que personne l'ait voulu. La coordination passe par l'environnement, pas par une décision.</p>
<p>Chez les termites, ça produit des cathédrales ventilées. Dans une administration, le même mécanisme produit autre chose.</p>
<p>Un incident survient : un compte piraté, une fraude, une fuite. Le service concerné ajoute une règle — une vérification, une validation de plus, un interlocuteur supplémentaire. La règle est rationnelle, elle répond à un vrai problème. Puis un autre incident, ailleurs, dans un autre service, produit une autre règle. Chacune est une trace. Chacune appelle la suivante. <strong>Personne ne retire jamais rien, parce que retirer une règle, c'est prendre le risque d'être celui qui a ouvert la porte au prochain incident.</strong></p>
<p>Au bout de dix ans, le parcours pour changer une adresse mail traverse trois bureaux. Aucun des auteurs de ces règles n'a voulu ce résultat. Aucun n'en est responsable. C'est la même mécanique que celle que je décrivais dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/personne-n-est-en-charge-du-total/">« Tout le monde a raison, et personne n'est en charge du total »</a> : chaque décision est défendable isolément, et la somme n'appartient à personne.</p>
<p>Le sociologue Michel Crozier avait décrit ce mécanisme dès 1963, dans <em>Le Phénomène bureaucratique</em>, sous le nom de « cercle vicieux bureaucratique » : l'organisation répond à ses dysfonctionnements par des règles impersonnelles supplémentaires, qui produisent de nouveaux dysfonctionnements, qui appellent de nouvelles règles. Soixante ans plus tard, le compteur du Secrétariat général du gouvernement en donne la mesure.</p>
<h2>Ce que ces règles protègent vraiment</h2>
<p>Il faut être honnête ici, parce que c'est là que l'argument « on marche sur la tête » se fait démonter en une phrase.</p>
<p><strong>Changer l'adresse mail d'un compte, c'est la porte d'entrée classique du piratage.</strong> Celui qui contrôle ton mail contrôle la réinitialisation de ton mot de passe, donc ton compte. Si une seule personne au téléphone pouvait modifier ton adresse sur simple demande, n'importe qui pourrait appeler en se faisant passer pour toi.</p>
<p>Et ce n'est pas théorique. D'après le <a href="https://www.cybermalveillance.gouv.fr/tous-nos-contenus/actualites/top-10-cybermalveillances-particuliers-2025">bilan 2025 de Cybermalveillance.gouv.fr</a>, le dispositif public d'assistance aux victimes :</p>
<ul>
<li><strong>l'hameçonnage</strong> représente environ <strong>33 % des demandes d'assistance</strong> des particuliers, en hausse de 71 % sur un an ;</li>
<li><strong>le piratage de compte</strong> arrive deuxième, avec <strong>plus de 11 %</strong> des demandes.</li>
</ul>
<p>J'expliquais dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/4-heures-ou-12000-ans/">« Ton mot de passe : 4 heures ou 12 000 ans »</a> que la solidité d'un compte ne dépend presque jamais de toi. Ici, c'est le même constat vu de l'autre côté : l'administration sait que l'usager est la cible, et elle ajoute des barrages.</p>
<p>Le cas d'école, c'est le compte personnel de formation. Entre mars 2020 et mai 2022, la Caisse des dépôts a porté plainte pour <strong>27 millions d'euros de préjudice</strong>, avec <strong>32 400 signalements</strong> au seul premier semestre 2022 (<a href="https://www.publicsenat.fr/article/parlementaire/fraude-au-cpf-en-deux-ans-la-caisse-des-depots-a-porte-plainte-pour-27">Public Sénat</a>). En octobre 2022, l'État a imposé FranceConnect+ : photos de la pièce d'identité, vidéo de ton visage, validation en bureau de poste ou par courrier recommandé.</p>
<p>Résultat : les inscriptions en formation sont passées de <strong>204 829 à 95 866</strong> entre novembre 2021 et novembre 2022 (<a href="https://www.senat.fr/questions/base/2023/qSEQ230205026.html">question écrite au Sénat et réponse du ministère</a>). Soit <strong>53 % de moins</strong> — c'est mon calcul. Le ministère attribue une partie de cette baisse au retrait d'environ deux tiers des certifications jugées peu utiles, donc tout n'est pas l'effet du verrou. Mais le mécanisme est là, en chiffres : <strong>la fraude a été freinée, et des salariés honnêtes ont renoncé en route.</strong></p>
<p>C'est tout le problème. La sécurité a un coût, et ce coût ne disparaît pas : il se déplace.</p>
<h2>Le coût se déplace vers le bas</h2>
<p>Regarde qui paie, dans chacun des cas.</p>
<p><strong>L'usager paie en temps et en droits.</strong> Les 23 % de personnes qui ont renoncé à un droit sur cinq ans, ce sont des gens pour qui la procédure a coûté plus cher que ce qu'elle protégeait.</p>
<p><strong>L'agent au guichet paie en tensions.</strong> Le Baromètre des services publics 2025 (Harris Interactive, 24 433 personnes interrogées, <a href="https://www.transformation.gouv.fr/files/presse/Barom%C3%A8tre_des_services_publics_2025_Synth%C3%A8se_des_r%C3%A9sultats.pdf">synthèse</a>) donne une information qui devrait faire réfléchir tous ceux qui s'en prennent à la personne qui décroche :</p>
<ul>
<li>l'accueil « avec bienveillance et respect » obtient <strong>la meilleure note</strong> du baromètre : 71 % de satisfaits ;</li>
<li>la simplicité des démarches obtient <strong>la pire</strong> : 63 %.</li>
</ul>
<p>Autrement dit, les usagers jugent bien les agents et mal les procédures. Ils savent faire la différence quand on leur pose la question. Mais au téléphone, il n'y a qu'une personne en face — et c'est sur elle que tout retombe. Chez France Travail, près de <strong>16 000 signalements d'agressions et d'incivilités</strong> ont été recensés en 2023, en hausse de 12 % (<a href="https://www.weka.fr/actualite/emploi/article/france-travail-les-agressions-en-hausse-de-12-en-2023-179696/">Weka</a>). Environ <strong>44 par jour</strong> — c'est mon calcul.</p>
<p><strong>Et le système lui-même paie en sécurité réelle.</strong> C'est le point le plus inattendu. En janvier 2026, la CNIL a sanctionné France Travail de <strong>5 millions d'euros</strong> après une fuite touchant toutes les personnes inscrites depuis vingt ans (<a href="https://www.cnil.fr/fr/violation-de-donnees-sanction-5millions-france-travail">CNIL</a>). Comment les pirates sont-ils entrés ? Par ingénierie sociale : en manipulant des conseillers pour usurper leurs comptes. La CNIL relève des méthodes d'authentification insuffisamment robustes pour ces conseillers, une journalisation trop faible pour repérer les comportements anormaux, et des droits d'accès trop larges.</p>
<p>Surtout, elle note que <strong>France Travail avait identifié la plupart des bonnes mesures dans ses propres analyses de risques, sans les mettre en œuvre</strong>. La sécurité qui aurait protégé tout le monde — celle qui se construit dans le système, invisible pour l'usager — est restée dans un tiroir. La sécurité qu'on voit, celle qui se paie en appels et en interlocuteurs, s'empile.</p>
<p>C'est ça que j'appelle mettre la sécurité sur la mauvaise épaule : <strong>elle est facturée à l'usager et à l'agent, pas à ceux qui conçoivent le système.</strong></p>
<h2>Au bout de la chaîne, une personne qui s'use</h2>
<p>Il y a une image qui résume tout ça pour moi : au bout du parcours, on trouve une personne sous antidépresseurs, qui ne peut plus faire son travail correctement. Ce n'est pas une statistique, c'est une image. Mais les données disent que le mécanisme derrière elle est réel.</p>
<p>Le psychologue du travail Yves Clot, au Cnam, a un nom pour ça : <strong>la qualité empêchée.</strong> Ce qui abîme un agent, ce n'est pas seulement la charge ou l'agressivité du public. C'est de savoir comment bien faire son travail et d'en être empêché par l'organisation. L'agent qui sait que ta demande est légitime, qui pourrait la traiter en deux minutes, et qui doit te transférer à un collègue parce que la procédure l'exige, vit ce conflit plusieurs fois par jour. Pour Clot, on ne soigne pas ça en soignant les salariés : on le soigne en soignant le travail.</p>
<p>Les chiffres publics vont dans ce sens. Selon l'enquête Conditions de travail exploitée par la direction de la fonction publique, avec des données de 2019 (<a href="https://www.fonction-publique.gouv.fr/files/files/publications/point-stat/conditions-de-travail-fp-avant-la-crise-sanitaire.pdf">DGAFP</a>) :</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Situation déclarée</th>
<th>Fonction publique</th>
<th>Secteur privé</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Tensions dans les relations avec le public</td>
<td><strong>51 %</strong></td>
<td>40 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Devoir sacrifier la qualité de son travail</td>
<td><strong>18 %</strong></td>
<td>14 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Ne pas recevoir le respect que mérite son travail</td>
<td><strong>37 %</strong></td>
<td>28 %</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Et quand la Dares mesure le lien entre ces « conflits de valeurs » et la santé (données 2016, analyse publiée en 2021, <a href="https://dares.travail-emploi.gouv.fr/publications/conflits-de-valeurs-et-exigences-emotionnelles">présentation de la Dares</a>, chiffres repris par la <a href="https://www.mfp.fr/presse/conflits-de-valeurs-au-travail-quels-liens-avec-la-sante/">MFP</a>) :</p>
<ul>
<li><strong>4 %</strong> de symptômes dépressifs chez les travailleurs peu exposés ;</li>
<li><strong>26 %</strong> chez les plus exposés, soit six à sept fois plus — c'est mon calcul ;</li>
<li><strong>13 %</strong> des plus exposés déclarent des idées suicidaires.</li>
</ul>
<p>Ces chiffres ont huit à dix ans. La Dares a publié en septembre 2026 les premiers résultats de l'édition suivante de l'enquête, menée en 2024-2025 avec la Drees et la direction de la fonction publique (<em>Dares Analyses</em> n° 37, « Quelles évolutions des conditions de travail et des risques psychosociaux depuis 2016 ? », <a href="https://dares.travail-emploi.gouv.fr/publications">Dares</a>). Et il faut le dire franchement : <strong>dans l'ensemble, ça va mieux.</strong> Pour la première fois depuis que la mesure existe, l'intensité du travail recule : la part de salariés soumis à au moins trois contraintes de rythme passe de 43 % à 38 %. La part de ceux qui n'éprouvent pas la fierté du travail bien fait tombe de 28 % à 18 %, et les tensions avec le public reculent de 4 points.</p>
<p>Mais trois résultats de la même étude disent que l'amélioration s'arrête précisément là où se trouve la personne qui décroche.</p>
<p><strong>Dans la fonction publique, la pression monte au lieu de baisser.</strong> La part des salariés qui doivent « se dépêcher » recule de 4 points dans l'ensemble. Mais la Dares précise que cette baisse est portée par le privé (−7 points), alors que dans la fonction publique, elle <strong>augmente de 3 points</strong>. Et deux tiers des agents publics sont en contact avec des personnes en situation de détresse, contre un tiers des salariés du privé.</p>
<p><strong>Le travail s'améliore pour presque tous, sauf pour les employés peu qualifiés</strong> — ceux qui appliquent les procédures plutôt qu'ils ne les écrivent :</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Employés peu qualifiés</th>
<th>2016</th>
<th>2024</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Sollicités pour une quantité de travail excessive</td>
<td>36 %</td>
<td><strong>40 %</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Devoir se dépêcher toujours ou souvent</td>
<td>41 %</td>
<td><strong>44 %</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Manque d'autonomie dans l'organisation du travail</td>
<td>—</td>
<td><strong>+4 points</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Manque de marge de manœuvre dans la réalisation des tâches</td>
<td>—</td>
<td><strong>+5 points</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Comportements hostiles subis</td>
<td>—</td>
<td><strong>+8 points</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Ne pas se sentir capable de faire ce travail jusqu'à la retraite</td>
<td>—</td>
<td><strong>+6 points</strong></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Pour cette perte de marge de manœuvre, la Dares donne une raison qui ressemble trait pour trait à mon appel : ces employés sont <strong>plus nombreux qu'en 2016 à ne pas pouvoir régler eux-mêmes les incidents</strong>. Sur l'ensemble des salariés, cet indicateur passe à 36 %, en hausse de 5 points. Ne pas pouvoir régler soi-même l'incident, c'est exactement la situation de l'agent qui doit te transférer à un collègue, qui te transférera à un autre.</p>
<p><strong>La qualité empêchée ne bouge pas.</strong> C'est la notion de Clot, et la Dares l'emploie telle quelle : malgré l'amélioration générale, la part des salariés en situation de « qualité empêchée » par manque de moyens « ne faiblit pas ». Un salarié sur quatre n'a pas assez de temps pour faire correctement son travail (24 %, contre 25 % en 2016), un sur trois pas assez de collègues (32 %, contre 31 %). Les femmes sont nettement plus touchées : 28 % manquent de temps contre 20 % des hommes. Elles sont aussi plus exposées aux exigences émotionnelles : 53 % sont au contact de personnes en détresse contre 35 % des hommes, 59 % doivent calmer des gens contre 47 %. Et la part des salariés qui doivent souvent cacher leurs émotions remonte à 27 % (+2 points), un tiers chez les employés.</p>
<p>Ce dernier chiffre prend son sens sur la durée. D'après l'édition précédente de la même enquête (<a href="https://dares.travail-emploi.gouv.fr/publications/quelles-sont-les-evolutions-recentes-des-conditions-de-travail-et-des-risques"><em>Dares Analyses</em> n° 082, décembre 2017</a>), la part de salariés devant cacher leurs émotions était passée de 30,5 % en 2013 à 24,9 % en 2016, et les comportements hostiles reculaient. Depuis 2016, les deux courbes sont reparties à la hausse. Le travail s'allège en moyenne ; celui qui consiste à absorber la détresse et la colère des autres sans pouvoir régler leur problème, non.</p>
<p>Voilà le gâchis au sens propre. Une personne recrutée pour aider, formée pour ça, qui en est empêchée par un empilement de règles qu'elle n'a pas écrites, qui prend la colère de ceux que ces règles bloquent, et qui finit par ne plus pouvoir faire correctement ce qu'elle savait faire. <strong>Ce n'est pas un coût caché de la procédure. C'est son coût principal, et il n'apparaît dans aucun budget.</strong></p>
<h2>La voix sans timbre : remonter le mécanisme à l'envers</h2>
<p>Il y a un moment de mon parcours qui résume tout. Un message vocal, pour me dire où en était mon problème. À demi-voix, sans aucun timbre. La personne savait ce qui allait se passer : malgré sa présence dans l'engrenage, le problème ne serait pas réglé. Ce qui est défaillant pour elle est devenu, pour le système, parfaitement normal.</p>
<p>On peut lire cette voix de deux façons. La première, c'est l'indifférence : elle est payée au SMIC, elle sait pourquoi elle est payée, elle fait son peu de travail et ça lui suffit. La seconde, c'est le détachement : elle s'est retirée de son propre travail parce qu'y mettre du sien ne changeait plus rien. Pour savoir laquelle tient, j'ai fait l'inverse de ce qu'on fait d'habitude : partir du symptôme — la voix — et remonter vers les causes possibles, en testant chacune contre les données.</p>
<p><strong>Hypothèse 1 : « elle est payée au SMIC, elle s'en fiche ».</strong> La moitié est vraie. Le 1er juin 2026, après la hausse du SMIC, <strong>862 000 agents publics</strong>, dont 306 000 agents de l'État, ont dû recevoir une indemnité différentielle parce que leur traitement de base était passé sous le salaire minimum (<a href="https://presse.economie.gouv.fr/?p=177799">ministère de l'Économie</a>). Des centaines de milliers d'agents ont donc un traitement de base inférieur au SMIC — hors primes, qui représentent en moyenne 24 % de la rémunération des agents de catégorie C concernés, selon le même communiqué. Mais l'autre moitié ne tient pas. D'abord, la Dares montre que 82 % des salariés éprouvent souvent ou toujours la fierté du travail bien fait : les gens ne se contentent pas de « faire leur peu ». Ensuite, le détachement n'est pas propre aux bas salaires. Selon Gallup, seuls <strong>8 % des salariés français</strong> se disent engagés dans leur travail, l'un des taux les plus bas d'Europe, tous secteurs et tous salaires confondus (<a href="https://www.gallup.com/workplace/705338/state-global-workplace-france-country-level-data.aspx">Gallup</a>, <a href="https://www.helloworkplace.fr/etude-gallup-engagement-salaries/">HelloWorkplace</a>). Le psychologue Frederick Herzberg l'avait formulé dès 1959 : le salaire peut créer de l'insatisfaction quand il est trop bas, mais il ne crée pas l'engagement quand il monte. <strong>Le SMIC est le décor, pas la cause.</strong></p>
<p><strong>Hypothèse 2 : l'impuissance apprise.</strong> À la fin des années 1960, Martin Seligman observe en laboratoire que des animaux soumis à des chocs auxquels ils ne peuvent pas échapper finissent par ne plus essayer, <strong>même quand la fuite redevient possible</strong> (<a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Impuissance_apprise">présentation</a>). Ce qui s'apprend, ce n'est pas la paresse, c'est l'idée que l'action ne change pas le résultat. Or c'est précisément ce que mesure la Dares en 2024 : <strong>36 % des salariés ne peuvent pas régler eux-mêmes les incidents</strong>, 5 points de plus qu'en 2016. Et quand leur environnement de travail change, <strong>plus de six sur dix n'ont pas été consultés</strong>. La Dares ajoute que les salariés confrontés à de nombreux changements présentent davantage de symptômes dépressifs, et que <strong>la possibilité d'agir sur ces changements atténue cet effet</strong>. Autrement dit, ce qui protège, c'est le contrôle. Ce qui abîme, c'est son absence. L'agent qui sait d'avance que ton dossier dépend de deux autres services a appris, un appel après l'autre, que son effort ne décide de rien.</p>
<p><strong>Hypothèse 3 : le travail émotionnel.</strong> En 1983, la sociologue Arlie Hochschild décrit, dans <em>The Managed Heart</em>, le travail qui consiste à afficher une émotion attendue — la bienveillance, le calme — quelle que soit celle qu'on ressent. Tenir ce masque des heures durant use, et l'usure a une forme reconnaissable : l'émotion affichée finit par disparaître aussi. La Dares montre que <strong>27 % des salariés doivent souvent ou toujours cacher leurs émotions</strong>, en hausse de 2 points, et un tiers des employés. La voix sans timbre, c'est peut-être ça : quelqu'un qui n'a plus l'énergie de jouer la bienveillance, et qui ne ment plus sur ce qu'il sait.</p>
<p><strong>Hypothèse 4 : une défense, pas un défaut.</strong> Le guide de prévention de l'épuisement professionnel publié en 2015 par la Direction générale du travail avec l'INRS et l'Anact (<a href="https://www.fonction-publique.gouv.fr/files/files/Autres%20pages/guide_burn-out-2016.pdf">guide DGT-INRS-Anact</a>) décrit l'une des trois dimensions du burn-out : le cynisme, ou dépersonnalisation — une attitude qui devient détachée vis-à-vis du travail et des personnes. Le guide la présente comme une forme d'<strong>auto-préservation</strong> face à des exigences émotionnelles qu'on ne peut plus gérer. Le psychiatre Christophe Dejours avait décrit le même mécanisme dans <em>Souffrance en France</em> (1998) : pour continuer à participer à ce qu'on désapprouve, on cesse d'y penser. La Dares compte, en 2024, un salarié sur dix qui fait toujours ou souvent des choses qu'il désapprouve.</p>
<p><strong>Hypothèse 5 : sortir, protester, ou décrocher.</strong> En 1970, l'économiste Albert Hirschman distingue trois réactions face à une organisation qui se dégrade : partir (<em>exit</em>), protester (<em>voice</em>) ou rester fidèle (<em>loyalty</em>). Les chercheurs qui ont prolongé son modèle dans les années 1980 en ont ajouté une quatrième : la <strong>négligence</strong> — moins d'effort, moins d'attention à la qualité — qui apparaît quand on est insatisfait, qu'on ne peut pas partir facilement et que sa voix ne porte pas (<a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Exit,_Voice,_and_Loyalty_Model">présentation du modèle</a>). Un agent qui ne peut pas partir facilement, payé à la grille, non consulté sur les changements : il ne part pas, sa protestation n'est pas entendue, et la fidélité s'use. Il reste la quatrième case.</p>
<p>Quatre traditions — la psychologie expérimentale, la sociologie des émotions, la médecine du travail, l'économie politique — ont décrit le même mécanisme sans se concerter, et les chiffres de 2024 le confirment sur chaque point : <strong>quand une personne ne peut pas agir sur le résultat de son travail, elle se retire de son travail pour se protéger.</strong> La voix sans timbre n'est pas celle de quelqu'un qui s'en fiche. C'est celle de quelqu'un qui a compris, avant toi, que le système ne lui laissait aucune prise. Ce qui la rend normale pour le système, c'est justement qu'elle est produite normalement, par lui.</p>
<h2>Pourquoi personne ne le voit</h2>
<p>Parce que chaque règle est évaluée seule, sur son propre objectif.</p>
<p>Celui qui ajoute une validation à la procédure de changement d'adresse mesure une chose : les fraudes évitées. Il ne mesure pas les appels supplémentaires, les usagers qui abandonnent, l'agent qui prend l'engueulade à la place de la règle. Ces coûts existent, mais ils tombent dans d'autres colonnes, d'autres services, d'autres années. Personne n'a à les additionner.</p>
<p>C'est le même défaut de conception que celui du <a href="https://simoncourtois.com/journal/un-gouvernement-tous-les-132-jours/">raccourcissement des gouvernements</a> : quand plus personne ne répond de la durée, on optimise l'étape et on sacrifie le parcours. Et ceux qui écrivent les protocoles ne sont jamais ceux qui les appliquent au téléphone. <strong>Celui qui écrit la règle ne rencontre jamais celui qu'elle bloque, et celui qui l'applique n'a pas le droit de la changer.</strong> Entre les deux, il n'y a personne.</p>
<h2>Points forts</h2>
<ul>
<li><strong>La thèse s'appuie sur des mesures, pas sur du ressenti.</strong> Le Défenseur des droits, le Baromètre des services publics, le Secrétariat général du gouvernement, la CNIL, la Dares : aucune de ces sources n'est un parti politique, et toutes pointent dans la même direction.</li>
<li><strong>Elle ne nie pas la nécessité de la sécurité.</strong> L'article accepte les chiffres de la fraude et du piratage. Ce qu'il conteste, c'est la répartition du coût, et le cas France Travail montre que cette répartition produit aussi une sécurité moins bonne.</li>
<li><strong>Elle déplace le blâme au bon endroit.</strong> Les usagers eux-mêmes notent bien les agents et mal les procédures. L'article ne fait que suivre leur propre jugement.</li>
<li><strong>Le mécanisme est décrit depuis longtemps.</strong> La stigmergie de Grassé (1959) et le cercle vicieux de Crozier (1963) ne sont pas des concepts inventés pour l'occasion ; les chiffres de 2025 ne font que les confirmer.</li>
</ul>
<h2>Points faibles</h2>
<p><strong>1. Mon cas est un cas.</strong> Trois interlocuteurs pour une adresse mail, c'est mon expérience, pas une donnée. Je n'ai trouvé aucune statistique sur le nombre moyen d'interlocuteurs pour une modification de compte. L'article repose sur des chiffres généraux et généralise à partir d'un exemple.</p>
<p><strong>2. La sécurité fonctionne peut-être exactement comme prévu.</strong> Si les trois interlocuteurs ont empêché ne serait-ce qu'une usurpation d'identité, quelqu'un d'autre a gagné à mon attente. L'article ne peut pas chiffrer les fraudes évitées, et c'est précisément l'argument de ceux qui ajoutent les règles.</p>
<p><strong>3. Les agents ne s'effondrent pas en masse.</strong> Selon le rapport annuel sur l'état de la fonction publique publié en octobre 2025, l'absentéisme pour raison de santé a <strong>baissé</strong> en 2024, à 11,1 jours par agent contre 10,6 dans le privé (<a href="https://acteurspublics.fr/articles/labsenteisme-continue-de-baisser-dans-la-fonction-publique-en-2024-le-taux-dabsenteisme-dans-la-fonction-publique-se-rapproche-encore-du-prive-en-2024/">Acteurs publics</a>). L'image de l'agent sous antidépresseurs décrit un risque réel, pas une situation générale.</p>
<p><strong>4. Les données récentes sont encore partielles pour la fonction publique.</strong> L'enquête 2024 de la Dares montre une amélioration générale — intensité en baisse, fierté du travail bien fait en hausse, tensions avec le public en recul de 4 points. Les deux seuls résultats propres aux agents publics (pression en hausse, contact avec la détresse) sont donnés en quelques lignes ; le détail sera publié dans le rapport annuel de la DGAFP en octobre 2026. Les autres chiffres portent sur l'ensemble des salariés ou sur les employés peu qualifiés, pas spécifiquement sur les agents d'accueil. Et l'enquête ne mesure pas la dépression : le lien entre conflits de valeurs et symptômes dépressifs repose encore sur les données de 2016.</p>
<p><strong>5. Corrélation n'est pas causalité.</strong> Le lien entre conflits de valeurs et dépression est fort, mais il peut jouer dans les deux sens : une personne déjà fragilisée ressent peut-être plus durement les contradictions de son travail.</p>
<p><strong>6. Tout ne coule pas.</strong> 69 % des usagers se disent satisfaits des services publics dans le Baromètre 2025, et seulement 11 % insatisfaits. Le bateau prend l'eau par endroits ; il n'a pas coulé.</p>
<p><strong>7. La stigmergie est une métaphore.</strong> Les termites n'ont ni juristes ni responsabilité pénale. Une administration peut, elle, décider de retirer des règles — la loi de 2018 sur le droit à l'erreur ou le principe « dites-le-nous une fois » en sont des tentatives. Le mécanisme n'est pas une fatalité biologique.</p>
<p><strong>8. Quatre théories pour une voix, c'est peut-être trop.</strong> Un message vocal sans timbre peut aussi venir d'une fin de journée, d'un souci personnel ou d'un simple tempérament. Empiler quatre cadres théoriques sur un seul épisode, c'est le risque de voir partout ce qu'on cherche. Ce qui tient, c'est la convergence des chiffres de la Dares sur le mécanisme général, pas l'interprétation d'une voix en particulier.</p>
<p><strong>9. Mon hypothèse de départ était en partie fausse.</strong> J'aurais parié sur l'indifférence liée au salaire. Les données disent autre chose : le salaire bas est réel, mais le détachement touche tous les niveaux de salaire, et la fierté du travail bien fait progresse. Je garde cette correction dans l'article plutôt que de la cacher. Gallup, par ailleurs, est une entreprise privée dont la méthode d'enquête n'est pas celle de la statistique publique.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>La question n'est pas « trop de sécurité ou pas assez ». La fraude au CPF, l'hameçonnage à 33 % des demandes d'aide, la fuite de France Travail : les barrages ont des raisons. <strong>La question, c'est qui les paie.</strong></p>
<p>Aujourd'hui, la réponse est claire : l'usager, en temps et en droits abandonnés, et l'agent au bout du fil, en tensions et en santé. Pas ceux qui écrivent les règles, qui ne mesurent que ce que leur règle évite, jamais ce qu'elle coûte en aval. Et pendant qu'on empile les étapes visibles, les protections invisibles — authentification des agents, journalisation, droits d'accès — restent dans les analyses de risques sans être appliquées.</p>
<p>Le gâchis, c'est ça : une personne recrutée pour aider, empêchée d'aider, et blâmée de ne pas aider. La voix sans timbre au bout du fil n'est pas de l'indifférence : c'est ce que devient quelqu'un à qui l'on a retiré toute prise sur le résultat. Le remède n'est donc ni une prime ni un séminaire de motivation, c'est <strong>rendre à la personne qui décroche le pouvoir de régler le problème</strong> — le contrôle, exactement ce que la Dares identifie comme protecteur. Tant que chaque nouvelle règle ne sera pas évaluée sur le parcours entier — combien d'appels, combien d'abandons, combien d'agents usés — il n'y aura aucune raison que ça s'arrête. Le test est simple : la prochaine enquête du Défenseur des droits dira si les 61 % ont baissé. S'ils ont encore monté, c'est que personne n'aura été chargé du total.</p>
<p>Et la prochaine fois que tu raccroches énervé, souviens-toi que la personne qui t'a répondu est probablement la seule, dans toute la chaîne, à avoir vu ton problème en entier.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Thu, 24 Sep 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>Un gouvernement tous les 132 jours ne restaure pas une église</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/un-gouvernement-tous-les-132-jours/</link>
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      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        Le chômage officiel a baissé, mais laisse 1,9 million de personnes hors du compte. L'apprentissage a triplé, mais coûte 14 milliards par an aux contribuables. Et la dette a pris 1 242 milliards, la note a été dégradée deux fois en un mois, 67 400 monuments sont en état critique. Tout ce qui a progressé se mesure sur un an, tout ce qui s'est dégradé se mesure sur vingt.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p><strong>67 400.</strong> C'est le nombre de monuments non protégés que <a href="https://www.maire-info.com/patrimoine/67-400-monuments-patrimoniaux-non-proteges-en-etat-critique--article-30011">la Fondation du patrimoine</a> estime en état critique en France, pour sa première évaluation publiée en 2025.</p>
<p>Pour mesurer ce que ce chiffre veut dire : la France compte en tout <strong>45 070 monuments historiques protégés</strong>. Il y a donc davantage de monuments en état critique <strong>hors</strong> de la liste qu'il n'y a de monuments <strong>sur</strong> la liste.</p>
<p>Et ceux qui sont hors de la liste, ce sont précisément ceux qui font qu'une ville ne ressemble pas à une autre.</p>
<h2>Ce qui fait chaque ville n'est sur aucune liste</h2>
<p>La Fondation du patrimoine recense <strong>295 800 monuments non protégés</strong>. Leur liste n'a rien d'exceptionnel au sens touristique, et tout de singulier au sens local : chapelles, calvaires, lavoirs, pigeonniers, pressoirs, moulins, ponts, halles, beffrois, mairies.</p>
<p>Ce n'est pas le patrimoine qu'on visite. C'est celui qu'on traverse tous les jours sans le voir, et qui fait qu'on sait dans quel village on est.</p>
<p>Sur ce total, <strong>67 400 sont en état critique</strong> — environ 23 %. Et la Fondation précise que l'estimation est <strong>prudente</strong> : elle a été obtenue en appliquant au patrimoine non protégé les taux de dégradation mesurés sur le patrimoine protégé, alors que le premier n'a ni financement dédié ni surveillance. La réalité est vraisemblablement pire.</p>
<p>Le patrimoine protégé, lui, est surveillé — et ça ne suffit pas non plus. D'après <a href="https://www.culture.gouv.fr/thematiques/monuments-sites/ressources/les-bilans/bilan-2019-2024-de-l-etat-de-conservation-des-monuments-historiques-immeubles">le bilan 2019-2024 du ministère de la Culture</a>, sur 36 512 monuments historiques évalués, <strong>23 % sont en mauvais état ou en péril</strong>, dont <strong>1 789 en péril</strong>. Environ <strong>4 100 appartiennent à des communes</strong>. L'architecture religieuse et domestique est la plus touchée, et plus de 35 % de l'architecture militaire est en mauvais état ou en péril.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th></th>
<th>Nombre</th>
<th>En état critique ou en péril</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Monuments protégés (évalués)</td>
<td>36 512</td>
<td><strong>23 %</strong>, dont 1 789 en péril</td>
</tr>
<tr>
<td>Monuments non protégés</td>
<td>295 800</td>
<td><strong>67 400</strong>, estimation prudente</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p><strong>Ce qui est sur la liste s'abîme sous surveillance. Ce qui n'est pas sur la liste s'abîme sans que personne le compte.</strong> Et ce qui n'est pas sur la liste, c'est l'essentiel de ce qui fait une ville.</p>
<h2>Le cycle qui se resserre</h2>
<p>Il y a une deuxième chose qui raccourcit, et elle ne se voit pas sur un monument : c'est l'intervalle entre les bonnes périodes et les mauvaises.</p>
<p>Une manière de le mesurer est de compter le temps passé en régime d'exception. <a href="https://www.weka.fr/actualite/securite/article/l-etat-durgence-un-regime-d-exception-qui-s-est-installe-dans-la-duree-133148/">L'état d'urgence antiterroriste</a>, proclamé dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015 pour douze jours, a été <strong>prorogé six fois</strong>, jusqu'en novembre 2017. L'état d'urgence sanitaire a couvert ensuite la période d'octobre 2020 à juin 2021.</p>
<p>J'ai fait le compte : entre novembre 2015 et juin 2021, la France a passé <strong>environ 945 jours en régime d'exception sur 2 026 — soit 47 % du temps.</strong> Et ce chiffre est un plancher : il ne compte pas le premier état d'urgence sanitaire du printemps 2020.</p>
<p>Le plus révélateur n'est pas la durée, c'est la sortie. L'état d'urgence antiterroriste ne s'est pas terminé en 2017 : une partie de ses mesures a été <strong>inscrite dans le droit commun</strong>. L'exception n'a pas pris fin, elle a été absorbée.</p>
<p>Voilà ce que veut dire « le cycle devient plus court », de façon mesurable : <strong>quand une société passe près de la moitié de son temps dans l'exception, l'intervalle entre deux crises devient plus court que les crises elles-mêmes.</strong> Et chaque crise laisse un dépôt permanent dans la règle ordinaire.</p>
<h2>Une dégradation structurelle, pas une mauvaise passe</h2>
<p>Le troisième cycle est celui qui décide des deux autres, et il suit la même pente.</p>
<p>D'après <a href="https://www.publicsenat.fr/actualites/institutions/valse-des-ministres-affaires-courantes-les-chiffres-fous-dune-annee-politique-record">le décompte de Public Sénat</a>, à fin 2025 :</p>
<ul>
<li><strong>Quatre Premiers ministres depuis l'été 2024.</strong></li>
<li>Durée moyenne des Premiers ministres nommés après septembre 2024 : <strong>132 jours</strong>.</li>
<li>Record absolu : <strong>27 jours</strong>. Les ministres du gouvernement concerné ont tenu <strong>14 heures</strong>.</li>
<li><strong>114 jours cumulés en « affaires courantes »</strong>, soit environ <strong>un jour sur quatre</strong> depuis mi-juillet 2024.</li>
<li><strong>130 ministres depuis 2022</strong>, record pour un même mandat présidentiel.</li>
</ul>
<p>Le repère historique est celui qui doit être écrit en gros : sous la <strong>IVᵉ République</strong>, le régime dont le nom est devenu synonyme d'instabilité, un chef de gouvernement durait en moyenne <strong>193 jours</strong>. <strong>La Vᵉ République produit aujourd'hui des gouvernements 32 % plus courts que ceux du régime qu'elle a été créée pour remplacer.</strong></p>
<p>Et la trajectoire financière suit. D'après <a href="https://www.insee.fr/fr/statistiques/8997691">l'Insee</a>, la dette publique atteint <strong>3 460,5 milliards d'euros fin 2025</strong>, en hausse de <strong>154,4 milliards en une seule année</strong>, soit <strong>115,7 % du PIB</strong> contre 112,6 % un an plus tôt.</p>
<p>Ce n'est pas une mauvaise année. C'est une série qui s'aggrave sur chaque indicateur à la fois — durée, continuité, finances. Et comme je l'écrivais à propos des <a href="https://simoncourtois.com/journal/pour-cent-des-recommandations/">80 % de recommandations appliquées sans effet</a>, un système ne vote pas de lois. Ici, la période a un nom : <strong>les deux quinquennats ouverts en 2017</strong>, avec les gouvernements et les majorités qui les ont servis — et les oppositions qui, en censurant et en bloquant, ont pris leur part de l'instabilité. Le fait qu'aucune règle ne les ait contraints ne les excuse pas, ça les désigne.</p>
<h2>Le bilan d'un mandat, mesuré sur deux horizons</h2>
<p>Avant d'écrire qu'il n'y a rien à sauver, il faut chercher ce qui a marché — et regarder de près comment c'est compté.</p>
<p><strong>Le chômage, et ce que le taux ne compte pas.</strong> Au sens du Bureau international du travail, il est passé de <strong>9,4 % en 2017 à 7,4 % en 2024</strong>, d'après <a href="https://www.insee.fr/fr/statistiques/8376836?sommaire=8376908">l'Insee</a>. Mais ce taux ne compte que ceux qui ont cherché activement un emploi et sont disponibles tout de suite. Il laisse dehors ce que l'Insee appelle le <strong>halo autour du chômage</strong> : des gens qui veulent travailler mais qui n'ont pas cherché, ou ne peuvent pas commencer dans les quinze jours. En 2024, <a href="https://www.insee.fr/fr/statistiques/8376850?sommaire=8376908">ils sont <strong>1,9 million</strong></a>, soit 4,5 % des 15-64 ans — en plus des chômeurs officiels. S'y ajoutent <strong>1,2 million de personnes en sous-emploi</strong>, qui travaillent moins qu'elles ne le voudraient. Le chiffre de 7,4 % est donc une définition, pas un décompte de tous ceux qui manquent de travail.</p>
<p>Il faut dire aussi ce que ces mêmes séries montrent, parce que c'est vérifiable dans les deux sens : le halo a légèrement reculé en 2024, et le sous-emploi est au plus bas depuis 1992. La baisse du chômage n'est donc pas un artefact de comptage. Elle est réelle, et elle laisse de côté près de deux millions de personnes qui voudraient travailler.</p>
<p><strong>L'apprentissage, et qui paie.</strong> Le nombre de contrats est passé de <strong>306 000 en 2017 à 879 000 en 2024</strong>, selon <a href="https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2025/11/25/l-apprentissage-en-france-quel-bilan-pour-quels-objectifs">la direction générale du Trésor</a>. Mais ce résultat a été acheté, et il a été acheté avec l'argent des contribuables. D'après <a href="https://igas.gouv.fr/sites/igas/files/2024-09/Rapport%20Igas%20-IGF%20Apprentissage-Formation%20(revue%20de%20d%C3%A9penses).pdf">la revue de dépenses de l'IGAS et de l'IGF</a> :</p>
<ul>
<li>le coût public de l'apprentissage atteint <strong>14 milliards d'euros en 2022</strong>, et l'OFCE estime qu'il a été <strong>multiplié par 3,4 entre 2018 et 2022</strong> ;</li>
<li>l'aide à l'embauche versée aux employeurs — <strong>6 000 € par apprenti</strong> — représente à elle seule <strong>4,8 milliards d'euros en 2022</strong>, environ un tiers de la dépense ;</li>
<li>une fois les aides déduites, un apprenti coûte à l'employeur <strong>entre 350 et 733 € par mois</strong> ;</li>
<li>les inspections écrivent elles-mêmes que <em>« les primes à l'embauche ont pu induire des effets d'aubaine »</em> — des contrats qui auraient été signés sans elles.</li>
</ul>
<p>Autrement dit, une partie du triplement est un transfert : l'État paie les entreprises pour signer des contrats qu'elles auraient en partie signés quand même. Le coût a crû plus vite que le nombre de contrats. Et au niveau CAP, l'effet est réel — 63 % des apprentis en emploi dix-huit mois après, contre 36 % en voie scolaire — mais la croissance s'est concentrée dans l'enseignement supérieur, là où le Trésor juge l'effet <strong>« limité au niveau master »</strong>.</p>
<p><strong>L'attractivité</strong>, elle, tient : la France est <a href="https://www.ey.com/fr_fr/newsroom/2026/05/barometre-ey-de-l-attractivite-de-la-france-2026">première en Europe pour les projets d'investissement étranger</a> pour la <strong>septième année consécutive</strong>, avec 852 projets en 2025 — en baisse de 17 %, mais toujours devant le Royaume-Uni et l'Allemagne.</p>
<p>Maintenant, mets en face ce qui s'est dégradé sur la même période :</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Horizon court — ce qui a progressé</th>
<th>Horizon long — ce qui s'est dégradé</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Chômage BIT : 9,4 % → 7,4 % — hors 1,9 million dans le halo</td>
<td><a href="https://www.insee.fr/fr/statistiques/3375424">Dette</a> : <strong>2 218,4 Md€ fin 2017 (97 % du PIB) → 3 460,5 Md€ fin 2025 (115,7 %)</strong>, soit <strong>+1 242 milliards</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Apprentissage : ×2,9 — payé 14 Md€ par an par l'impôt</td>
<td><a href="https://www.lafinancepourtous.com/2025/10/20/agences-de-notation-sp-degrade-la-note-de-la-france-et-rejoint-fitch/">Note souveraine</a> : <strong>Fitch AA- → A+ le 12 septembre 2025, S&amp;P AA- → A+ le 17 octobre 2025</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>1ʳᵉ place européenne pour l'investissement étranger, 7 ans de suite</td>
<td>Pauvreté à 15,4 %, Gini à 0,302 : <strong>plus hauts niveaux depuis 1996</strong></td>
</tr>
<tr>
<td></td>
<td>Gouvernements de 132 jours, un jour sur quatre en affaires courantes</td>
</tr>
<tr>
<td></td>
<td>67 400 monuments non protégés en état critique</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p><strong>Tout ce qui a progressé se mesure sur un an. Tout ce qui s'est dégradé se mesure sur vingt.</strong> Des emplois cette année, des contrats signés cette année, des projets annoncés cette année ; et en face, une dette qui engage les trente prochaines années, une note qui renchérit tous les emprunts futurs, des inégalités à leur record, des monuments qui ne se refont pas.</p>
<p>Et la réussite la plus visible est elle-même inscrite dans la colonne de droite : un apprentissage dont le coût public a été multiplié par 3,4 en quatre ans, financé par un budget en déficit. <strong>Un résultat de court terme, payé par les Français sur le long terme.</strong></p>
<p>C'est ça, le point de non-retour dont je parle. Pas une République qui s'effondre demain : <strong>une décennie de politique où chaque réussite visible a été achetée sur un horizon que personne n'a eu la charge de surveiller.</strong></p>
<h2>Pourquoi ces trois courbes n'en font qu'une</h2>
<p>Mets-les côte à côte.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Cycle</th>
<th>Ce qu'il faudrait</th>
<th>Ce qu'on a</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Restaurer un monument</td>
<td>Des années de chantier, des financements pluriannuels</td>
<td>Un budget voté pour un an</td>
</tr>
<tr>
<td>Traverser une crise et en sortir</td>
<td>Un intervalle de retour à la normale</td>
<td>47 % du temps en exception, 2015-2021</td>
</tr>
<tr>
<td>Gouverner un ministère</td>
<td>Le temps d'apprendre le ministère</td>
<td>132 jours en moyenne, 14 heures au minimum</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p><strong>Restaurer est l'acte le plus long qu'un État accomplisse.</strong> Une église se consolide sur des années, parfois sur une décennie. C'est exactement le même problème d'horizon que celui que je décrivais pour <a href="https://simoncourtois.com/journal/20-a-30-ans/">la recherche, qui met vingt à trente ans à produire son effet</a> : l'objet a un temps long, l'institution qui en a la charge a un temps court.</p>
<p>Donc le patrimoine n'est pas victime d'une hostilité. Il est victime d'un calendrier. <strong>Un gouvernement qui dure 132 jours ne restaure pas une église : il ne reste pas assez longtemps pour voir la fin du diagnostic.</strong> Et chaque nouvelle crise, dans une société qui passe la moitié de son temps en exception, reprend l'attention qu'un chantier de dix ans demandait.</p>
<p>Le calvaire du carrefour et le lavoir du bas du village sont les premières victimes du cycle court, non parce qu'on s'en moque, mais parce qu'ils demandent la seule chose que plus personne n'a : <strong>la durée</strong>.</p>
<h2>La mémoire tombe deux fois</h2>
<p>Il reste une dernière dimension, qu'on pourrait appeler l'interpolation de la mémoire.</p>
<p>Ce qui fait une ville existe aussi sous une autre forme : les photos, les récits, les bulletins municipaux, les pages d'association, les sites d'histoire locale. Or cette mémoire-là s'efface plus vite que la pierre. D'après <a href="https://www.pewresearch.org/data-labs/2024/05/17/when-online-content-disappears/">Pew Research en 2024</a>, <strong>38 % des pages web qui existaient en 2013 ne sont plus accessibles</strong>, et <strong>8 % des pages de 2023</strong> ont déjà disparu. 11 % des références citées sur Wikipédia sont mortes.</p>
<p>Et c'est sur ce qui survit que les machines apprennent. Un modèle génératif interpole entre les textes qu'on lui a donnés : il retient ce qui a été abondamment écrit et fait la moyenne du reste. Le château connu y figure mille fois ; le lavoir de ton village, s'il y figure, y figure une fois, sur une page qui a peut-être déjà disparu.</p>
<p><strong>Ce qui n'est pas protégé en pierre et pas archivé en ligne disparaît deux fois</strong> : une fois dans la rue, une fois dans la mémoire de l'outil qu'on consultera pour s'en souvenir. Et l'interpolation n'est pas neutre : elle garde le célèbre et arrondit le singulier. Ce qui fait chaque ville est, par définition, singulier.</p>
<p>C'est le même mécanisme que dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/personne-n-est-en-charge-du-total/">tout le monde a raison, et personne n'est en charge du total</a> : chaque acteur fait correctement son travail, et personne n'est chargé de ce qui ne rentre dans aucune case.</p>
<h2>Points forts : ce qui tient</h2>
<p><strong>Un. Les chiffres du patrimoine viennent des deux institutions chargées de le mesurer.</strong> Le ministère de la Culture pour le protégé, la Fondation du patrimoine pour le non protégé. Ce ne sont pas des estimations militantes, ce sont les bilans officiels des organismes compétents.</p>
<p><strong>Deux. La comparaison avec la IVᵉ République est un fait arithmétique.</strong> 132 jours contre 193. On peut contester l'interprétation, pas la division.</p>
<p><strong>Trois. On sait que la durée fonctionne, parce qu'on l'a déjà mesuré.</strong> Le même bilan du ministère de la Culture note que <strong>plus de 2 000 monuments ont vu leur état s'améliorer</strong> entre deux évaluations, grâce à des dispositifs comme le Fonds incitatif et partenarial et le Loto du patrimoine. Ce sont des mécanismes pluriannuels, qui ne dépendent pas de la durée d'un gouvernement. Quand on sort le patrimoine du cycle court, il se répare. C'est la preuve que le diagnostic est juste et que la solution existe.</p>
<p><strong>Quatre. La thèse est vérifiable dans les prochaines années.</strong> Si les financements pluriannuels du patrimoine sont maintenus ou étendus, le nombre de monuments améliorés devrait continuer de dépasser celui des monuments dégradés. S'ils sont rabotés à chaque changement de gouvernement, le bilan suivant le montrera. Le ministère publie ce bilan ; on pourra lire la réponse.</p>
<h2>Points faibles : six objections</h2>
<p><strong>Un. L'estimation des 67 400 est une extrapolation.</strong> La Fondation applique au non-protégé les taux mesurés sur le protégé. C'est une méthode raisonnable et reconnue comme prudente, mais ce n'est pas un inventaire : personne n'a visité ces 67 400 monuments.</p>
<p><strong>Deux. Les monuments se dégradent aussi sous des gouvernements stables.</strong> Le bilan 2019-2024 couvre en majorité une période où les gouvernements duraient plus longtemps. Je relie l'instabilité récente à un état de conservation qui s'est constitué sur des décennies ; la corrélation temporelle est lâche, et je la présente comme un mécanisme plausible, pas comme une preuve.</p>
<p><strong>Trois. 47 % en régime d'exception, c'est une fenêtre choisie.</strong> J'ai pris novembre 2015 – juin 2021 parce qu'elle commence et finit avec un état d'urgence. Une autre fenêtre donnerait un autre pourcentage. Le fait qui résiste au choix de fenêtre est ailleurs : l'exception a été prorogée six fois, puis partiellement inscrite dans le droit commun.</p>
<p><strong>Quatre. Les chiffres de Public Sénat datent de fin 2025.</strong> Ce qui s'est passé depuis n'est pas dans cet article, et je préfère le dire que de décrire la situation actuelle avec des données de l'an dernier.</p>
<p><strong>Cinq. Une partie de la dette n'a pas été choisie.</strong> Le Covid et la crise de l'énergie sont tombés sur ce mandat comme ils seraient tombés sur n'importe quel autre, et le « quoi qu'il en coûte » a évité des faillites et du chômage de masse. Je ne chiffre pas la part de la dette qui relève de ces chocs, et elle est importante. Mon tableau attribue au mandat 1 242 milliards dont une fraction aurait été dépensée par n'importe quel gouvernement.</p>
<p><strong>Six. La colonne de gauche n'est pas négligeable.</strong> Deux points de chômage en moins, ce sont des centaines de milliers de personnes au travail, et les séries complémentaires de l'Insee — halo, sous-emploi — ne montrent pas que cette baisse cache une hausse ailleurs. Un apprenti de niveau CAP a presque deux fois plus de chances d'être en emploi. Écrire que ce mandat n'a « réussi en rien » serait faux, et je ne l'écris pas : j'écris que ses réussites sont de court terme, en partie achetées sur fonds publics, et que ses échecs sont de long terme.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>Le point de non-retour n'est pas celui des institutions — la dernière fois que les gouvernements étaient aussi courts, en 1958, la République a changé ses règles, et elle sait le refaire. <strong>Il est celui de l'horizon.</strong> Une dette qui a pris 1 242 milliards en huit ans, une note dégradée deux fois en un mois, des inégalités à leur record, des monuments qui s'effondrent : rien de tout cela ne se répare à l'échelle d'un mandat. C'est ce qu'on perd quand personne, pendant une décennie, n'a gouverné au-delà de l'année en cours — et quand on se croyait supérieur au long terme au lieu de s'en charger.</p>
<p>Parce que la dégradation est réelle, structurelle, et mesurée sur chaque indicateur à la fois : des gouvernements plus courts que sous la IVᵉ, près de la moitié du temps en exception entre 2015 et 2021, une dette qui prend 154 milliards en un an. <strong>Et le premier bien sacrifié par ce raccourcissement n'est pas le plus spectaculaire, c'est le plus lent.</strong></p>
<p>Ce qui fait chaque ville — le calvaire, le lavoir, la halle, le beffroi — demande des années, et plus personne ne dispose d'années. Le patrimoine protégé tient à peu près parce qu'on a inventé pour lui des financements qui survivent aux gouvernements. Le reste, 295 800 monuments dont 67 400 en état critique, n'a rien de tel.</p>
<p>La solution tient donc en une phrase, et le ministère de la Culture en a déjà mesuré l'effet sur 2 000 monuments : <strong>sortir ce qui dure du cycle de ce qui passe.</strong> Un financement pluriannuel qui ne dépend pas de la survie d'un gouvernement, pour ce qui ne peut pas attendre qu'un gouvernement survive.</p>
<p>Et le lavoir n'est qu'un exemple. Le même principe vaut pour tout ce qui met plus longtemps à se construire qu'un gouvernement à tomber : une forêt qui pousse sur cinquante ans, un réseau d'eau qu'on renouvelle sur trente, une recherche fondamentale qui ne rend ses résultats qu'après vingt, une dette dont on paiera les intérêts bien après le départ de ceux qui l'ont votée. Pour chacun, la question est la même : est-ce que ça peut attendre que le prochain gouvernement survive ? Si la réponse est non, ça n'a rien à faire dans le budget de l'année.</p>
<p>Changer de gouvernement tous les 132 jours, la France sait faire. Ce qu'elle ne sait plus faire, c'est protéger ce qui ne survivra pas au suivant. Pas besoin de tout changer pour ça : il suffit que le lavoir, le beffroi et la halle ne dépendent plus de la durée d'un ministre.</p>
<p>Et ça ne viendra pas d'un seul. Un maire qui sanctuarise l'entretien de son église sur dix ans, une association qui adopte un lavoir, un élu qui refuse de voter un budget sans horizon, un lecteur qui pose la question à son député : chacun seul ne change rien, mais chacun montre aux autres que c'est possible. Le temps court est devenu la règle parce que tout le monde l'a suivi. Le temps long ne reviendra que de la même façon — quand assez de gens, chacun à son endroit, auront décidé de le prendre en charge.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Mon, 21 Sep 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>Ce qui a sauvé l'ozone n'était pas la science, c'était un chèque</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/ce-qui-a-sauve-l-ozone/</link>
      <guid isPermaLink="false">https://simoncourtois.com/journal/ce-qui-a-sauve-l-ozone/</guid>
      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        Le rassemblement de scientifiques de chaque nation existe depuis 1988, et son résumé aux décideurs est relu ligne par ligne par les États qu'il vise. Le seul traité qui ait marché n'a rien gagné par la science : il avait une date, un fonds et une sanction. Et depuis juillet 2025, deux de ces trois objets viennent d'apparaître pour le climat.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p><strong>Ligne par ligne.</strong> C'est <a href="https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2018/04/FS_ipcc_approve_fr.pdf">la procédure</a> par laquelle le résumé à l'intention des décideurs du GIEC est examiné et approuvé — par les pays membres, en consultation avec les scientifiques.</p>
<p>Pas section par section. Pas en bloc. Phrase par phrase, par des représentants d'États.</p>
<p>Et il y a une inversion à voir tout de suite. Le rapport complet, celui de plusieurs milliers de pages que personne ne lit, est seulement « accepté » : la procédure officielle précise que ça <em>« n'implique pas que le texte ait fait l'objet d'un examen ligne par ligne »</em>. <strong>Le seul document qui échappe à la négociation est celui que personne n'ouvre. Celui que tout le monde citera a été relu mot à mot par ceux qu'il est censé contraindre.</strong></p>
<h2>Le rassemblement que tu demandes existe déjà</h2>
<p>L'idée revient régulièrement, et elle est bonne : réunir des scientifiques de chaque nation pour décider maintenant de la direction à tenir, puisque nous sommes incapables de décider seuls d'un avenir qui nous échappe.</p>
<p><a href="https://www.universalis.fr/encyclopedie/giec/">Cette institution</a> a été créée en <strong>1988</strong> par le Programme des Nations unies pour l'environnement et l'Organisation météorologique mondiale. Elle compte <strong>195 États membres</strong> et mobilisait environ <strong>2 500 scientifiques</strong> dès son quatrième rapport.</p>
<p>Elle a trente-huit ans. Elle n'est pas à créer, elle est à comprendre.</p>
<p>Et la première chose à comprendre, c'est que <strong>ces scientifiques ne décident pas.</strong> Ils décrivent, et le texte de leur description est arbitré par les gouvernements. C'est d'ailleurs assumé : l'approbation ligne par ligne existe pour que les États ne puissent pas dire ensuite qu'ils n'étaient pas d'accord. Elle achète de l'adhésion en échange du stylo.</p>
<h2>Le seul cas où ça a marché, et ce n'était pas grâce à la science</h2>
<p>Il existe un précédent de réussite en matière d'environnement : le protocole de Montréal.</p>
<p>Les chiffres sont sans équivalent. <a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Montreal_Protocol"><strong>198 parties</strong></a> l'ont ratifié — 197 États plus l'Union européenne. C'est <strong>le premier traité universellement ratifié de l'histoire des Nations unies.</strong> Et il produit un résultat mesuré : <a href="https://www.unep.org/fr/actualites-et-recits/communique-de-presse/levaluation-du-protocole-de-montreal-confirme-le">la couche d'ozone doit se rétablir</a> vers <strong>2030</strong> aux latitudes moyennes de l'hémisphère nord, <strong>2050</strong> dans l'hémisphère sud, <strong>2060</strong> aux pôles, avec une reconstitution de <strong>1 à 3 % par décennie</strong> depuis 2000.</p>
<p>Maintenant, regarde de quoi il est fait. Pas de consensus scientifique — il y en avait un pour le climat aussi. Trois objets :</p>
<p><strong>Un calendrier daté, substance par substance.</strong> CFC éliminés en 1996 pour les pays développés, 2010 pour les autres. Halons en 1994 et 2010. HCFC en 2030 pour tout le monde. HFC réduits de 85 % entre 2045 et 2047 sous l'amendement de Kigali. Ce ne sont pas des objectifs, ce sont des dates avec des molécules en face.</p>
<p><strong>Un chèque, et il tourne toujours.</strong> Le Fonds multilatéral a reçu <strong>3,1 milliards de dollars d'engagements pour 1991-2005</strong>, au bénéfice de <strong>147 des 196 parties</strong> — conversion d'usines, formation, redevances de brevets, bureaux nationaux. Et il n'a pas dépéri : la <a href="https://www.multilateralfund.org/about/history">reconstitution pour le triennium 2024-2026</a> s'élève à <strong>965 millions de dollars</strong>, un record dans l'histoire du fonds. Quarante ans après, l'instrument est encore alimenté à son plus haut niveau.</p>
<p><strong>Une contrainte commerciale.</strong> Le protocole restreint les échanges avec les non-parties, ce qui rend la non-ratification coûteuse. C'est la raison mécanique des 198 signatures.</p>
<h2>La comparaison qui règle le sujet</h2>
<table>
<thead>
<tr>
<th></th>
<th>Montréal (1987)</th>
<th>Paris (2015)</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Objet</td>
<td>Une famille de molécules</td>
<td>L'économie entière</td>
</tr>
<tr>
<td>Engagement</td>
<td><strong>Calendrier daté par substance</strong></td>
<td>Contribution déterminée au niveau national</td>
</tr>
<tr>
<td>Qui fixe le niveau</td>
<td>Le traité</td>
<td>Chaque État pour lui-même</td>
</tr>
<tr>
<td>Financement de la transition</td>
<td><strong>3,1 Md$ (1991-2005), 965 M$ pour 2024-2026</strong></td>
<td>Promesses renégociées à chaque conférence</td>
</tr>
<tr>
<td>Coût de ne pas signer</td>
<td>Restrictions commerciales</td>
<td>Aucun, en 2015</td>
</tr>
<tr>
<td>Ratification</td>
<td><strong>198 parties, universelle</strong></td>
<td>Variable, avec retraits</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p><strong>Le consensus scientifique est identique dans les deux colonnes. Tout le reste change.</strong> Et ce qui change n'a rien de scientifique : c'est une date, un montant et une sanction.</p>
<p>C'est le même constat que dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/argent-public-personne-ne-controle/">l'argent public que personne ne vole et que personne ne contrôle</a> : le dispositif de savoir fonctionne, et il n'a aucune prise sur la décision.</p>
<h2>Ce que ça fait à la proposition</h2>
<p>Demander un rassemblement de scientifiques pour décider de la direction du monde, c'est demander le mauvais objet — non parce que l'idée est mauvaise, mais parce qu'elle est déjà satisfaite et que ça n'a pas suffi.</p>
<p>Les scientifiques sont d'accord. Ils l'écrivent depuis 1988, ils le réécrivent tous les six ou sept ans, et leurs conclusions sont relues ligne par ligne par les États. <strong>Ce qui manque n'est pas un avis supplémentaire. Ce sont les trois objets de Montréal : une date, un fonds, une sanction.</strong></p>
<p>Et aucun des trois n'est une question scientifique. Une date est un arbitrage politique. Un fonds est une ligne budgétaire. Une sanction est un instrument commercial. Le rassemblement de savants n'a aucune compétence là-dessus — et c'est précisément pour ça qu'on le convoque : <strong>réunir ceux qui savent est la façon la plus respectable de ne pas convoquer ceux qui décident.</strong></p>
<p>Ça ressemble à <a href="https://simoncourtois.com/journal/la-chine-fondait-au-coke-en-1078/">la Chine qui fondait au coke en 1078</a>. Le savoir était là, sept siècles avant qu'il ne serve. Ce qui manquait n'était pas la découverte.</p>
<h2>Ce qui a changé depuis juillet 2025, et ça change la conclusion</h2>
<p>Ici je dois corriger le pessimisme de ce que je viens d'écrire, parce que deux des trois objets de Montréal viennent d'apparaître pour le climat, à quelques mois d'intervalle.</p>
<p><strong>23 juillet 2025 — l'obligation.</strong> La Cour internationale de justice a rendu <a href="https://www.iisd.org/articles/deep-dive/icj-advisory-opinion-climate-change">un avis consultatif</a> sur les obligations des États en matière de changement climatique. Elle y établit que ces obligations sont <strong>contraignantes</strong>, qu'elles découlent à la fois du droit international coutumier et des traités, et — c'est le point décisif — qu'elles ont un caractère <strong>erga omnes</strong> : <em>« tous les États ont un intérêt juridique à la conformité »</em> et <em>« tout État peut invoquer la responsabilité »</em>. La Cour identifie des conséquences juridiques concrètes : <strong>cessation</strong> des actes fautifs, y compris la révocation de licences d'exploitation fossile, et <strong>réparation</strong> — restitution écologique, compensation financière, satisfaction.</p>
<p>Autrement dit, n'importe quel État peut désormais attaquer n'importe quel autre pour manquement climatique. Ce n'était pas vrai avant cette date.</p>
<p><strong>1er janvier 2026 — la sanction.</strong> Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières est entré dans sa <a href="https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/mecanisme-dajustement-carbone-aux-frontieres-macf">phase financière</a>. Six secteurs sont couverts — acier, ciment, aluminium, engrais azotés, hydrogène, électricité — représentant ensemble <strong>environ la moitié des émissions industrielles de l'Union</strong>. Le prix du certificat est fixé chaque semaine sur la moyenne du quota carbone européen. L'objectif déclaré est la lutte contre les fuites de carbone.</p>
<p>C'est, dans sa mécanique, <strong>exactement l'article commercial de Montréal</strong> : importer sans payer le carbone devient plus coûteux qu'auparavant. La sanction que Paris n'avait pas existe depuis huit mois.</p>
<p>Alors l'état des lieux se lit comme ça :</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Les trois objets de Montréal</th>
<th>Pour le climat</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Une obligation opposable</td>
<td><strong>Acquise — CIJ, 23 juillet 2025</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Une sanction à ne pas jouer le jeu</td>
<td><strong>Acquise — MACF, 1er janvier 2026</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Un fonds pour payer la transition</td>
<td>Partiel, renégocié à chaque conférence</td>
</tr>
<tr>
<td><strong>Un calendrier daté, secteur par secteur</strong></td>
<td><strong>Toujours absent</strong></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<h2>Où la machine sert vraiment, et ce n'est pas à décider</h2>
<p>Reste une question honnête : qu'apporte un modèle à ce problème ?</p>
<p>Pas un avis. Pas un arbitrage — un système qui donne la bonne réponse sans énoncer la raison ne peut pas être opposé à quelqu'un qui refuse sa conclusion.</p>
<p>Mais il fait une chose que nous ne faisons pas, et c'est justement celle qui manque à la dernière ligne du tableau. <strong>Nous escomptons l'avenir, la machine non.</strong> Quand une décision met en balance un coût aujourd'hui contre un bénéfice plus tard, nous divisons la valeur future par un taux, année après année. Un euro de dommage évité dans cent ans vaut aujourd'hui 14 centimes à 2 % par an, 5 centimes à 3 %, moins d'un centime à 5 %. J'ai fait la division : un milliard d'euros dans un siècle pèse sept millions et demi.</p>
<p>Ce n'est pas de la lâcheté, c'est une opération que nous appliquons correctement. Une machine à qui tu donnes cent ans te rend cent ans, sans réduire la centième année.</p>
<p><strong>Donc sa place n'est pas dans la décision, elle est dans la fabrication du calendrier.</strong> Tenir une trajectoire datée, secteur par secteur, sur cinquante ans, avec les valeurs qu'on lui donne : c'est un travail de calcul, et c'est celui où elle nous dépasse sans discussion.</p>
<p>C'est aussi ce que j'avais testé en reprenant les données du <a href="https://simoncourtois.com/journal/jour-du-depassement-mix-electrique/">Jour du dépassement pour savoir si le mix électrique décidait de la date</a> : la question n'était pas de trancher, elle était de calculer.</p>
<h2>Points forts : quatre choses qui tiennent</h2>
<p><strong>Un. La procédure ligne par ligne n'est pas une interprétation.</strong> C'est écrit dans une fiche officielle du GIEC, en français, sur son propre site. Tu peux la vérifier en une page. Ce n'est pas une dénonciation, c'est une citation.</p>
<p><strong>Deux. Montréal n'est pas un cas contesté.</strong> Premier traité universellement ratifié de l'histoire de l'ONU, résultat mesuré à 1 à 3 % de reconstitution par décennie, fonds toujours alimenté à un niveau record quarante ans après. Aucune de ces affirmations ne dépend d'une école de pensée.</p>
<p><strong>Trois. La différence entre les deux traités est énumérable, pas idéologique.</strong> Trois objets — une date, un fonds, une sanction. On peut les compter, vérifier leur présence ou leur absence, et personne n'a besoin d'être d'accord sur la nature du capitalisme pour le faire.</p>
<p><strong>Quatre, et c'est le plus important : cette thèse est en cours de test, et le test est public.</strong> Si l'avis de la CIJ et le MACF produisent des effets mesurables d'ici cinq ans — contentieux engagés, trajectoires révisées, émissions importées en baisse — alors « il faut les trois objets » est confirmé. Si rien ne bouge alors que deux des trois sont en place, ma thèse est fausse et il faudra chercher ailleurs. <strong>Je donne la date de l'examen : 2031.</strong></p>
<h2>Points faibles : cinq objections</h2>
<p><strong>Un. Montréal était un problème facile.</strong> Une famille de molécules, quelques dizaines de producteurs, un substitut technique disponible. Le climat, c'est l'énergie de huit milliards de personnes. Je compare un succès sur un problème simple à un échec sur un problème dur, et j'en tire une leçon institutionnelle qui doit peut-être plus au problème qu'à l'institution.</p>
<p><strong>Deux. « Ligne par ligne » n'est pas forcément un scandale.</strong> C'est aussi ce qui rend le texte opposable : un État qui a approuvé chaque phrase ne peut plus prétendre l'ignorer. Je présente la procédure comme une capture ; on peut la lire comme le prix de l'engagement. Les deux lectures se défendent et je choisis la première.</p>
<p><strong>Trois. Un avis consultatif n'est pas un jugement.</strong> La CIJ a dit le droit, elle n'a condamné personne. Le passage de l'obligation déclarée au contentieux effectif n'est pas automatique, et je le compte dans la colonne « acquis » avec une générosité que trois ans de silence judiciaire suffiraient à démentir.</p>
<p><strong>Quatre. Le MACF est une sanction régionale, pas mondiale.</strong> Il protège un marché, il ne contraint pas la planète, et il est déjà attaqué comme une barrière commerciale déguisée. L'article commercial de Montréal était adossé à un traité universel ; celui-là est adossé à un continent.</p>
<p><strong>Cinq. Ma conclusion confie un calendrier à une machine dont je connais la limite.</strong> Sur les états qui sortent de ses données d'entraînement, un modèle perd contre la physique, et il retrouve une idée inédite dans 3 à 15 % des cas. Un calendrier à cinquante ans est plein d'états jamais observés. Je propose l'outil pour la seule tâche où il est bon — le calcul long — en sachant que sa trajectoire sera fausse dès qu'elle rencontrera un premier exemplaire.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>Le savoir n'a jamais été le maillon faible. Il est en place depuis 1988, produit par 2 500 personnes, approuvé mot à mot par 195 États.</p>
<p>Ce qui manquait tenait en trois objets, et Montréal les avait tous : une date par substance, un fonds pour payer, un coût à ne pas signer. Pendant trente ans, le climat n'en avait aucun.</p>
<p><strong>Il en a maintenant deux.</strong> L'obligation opposable depuis le 23 juillet 2025, la sanction commerciale depuis le 1er janvier 2026. Ce n'est pas rien : c'est le premier changement de structure depuis Kyoto, et il s'est produit en sept mois.</p>
<p>Reste le troisième, et c'est le seul qui soit calculable. <strong>Personne n'a encore écrit la date en face du secteur.</strong> C'est ce qui distingue « atteindre la neutralité en 2050 » d'un tableau où chaque ligne porte une industrie, une quantité et une année — le format exact qui a fait tomber les CFC.</p>
<p>Alors la phrase à retenir n'est plus qu'il faudrait réunir les scientifiques. <strong>C'est qu'on les a réunis, qu'ils ont écrit, qu'on a relu leurs phrases une par une, que deux des trois verrous viennent de sauter — et qu'il manque encore un tableau avec des années dans la première colonne.</strong></p>
<p>C'est le document le plus simple des trois à produire. C'est aussi le seul que personne n'a intérêt à signer.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Sat, 12 Sep 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>20 à 30 ans : le délai que plus aucune institution ne tient</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/20-a-30-ans/</link>
      <guid isPermaLink="false">https://simoncourtois.com/journal/20-a-30-ans/</guid>
      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        Entre une découverte fondamentale et son application, il s'écoule vingt à trente ans. C'est plus long qu'un mandat, qu'un plan stratégique, qu'une génération technologique — et plus long que le projet de recherche qui la finance. Démonstration par deux systèmes opposés qui ont échoué au même endroit.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>Vingt à trente ans. C'est le délai que donne <a href="https://www.cnrs.fr/fr/actualite/thierry-dauxois-investir-dans-la-science-est-le-choix-le-plus-rationnel-pour-preparer">le physicien Thierry Dauxois</a> entre une découverte fondamentale et l'application qui en change le quotidien.</p>
<p>Compare avec le reste. Un mandat présidentiel fait cinq ans. Un plan stratégique d'entreprise, trois à cinq. Un projet financé par l'Agence nationale de la recherche, trois à quatre. Une génération de matériel informatique, dix-huit mois.</p>
<p><strong>Aucun de ces objets n'a un horizon assez long pour voir arriver ce qu'il finance.</strong> Ce n'est pas une négligence, c'est une incompatibilité d'échelle — et elle explique mieux l'inaction que n'importe quel procès d'intention.</p>
<h2>Le nom du piège</h2>
<p>Il a été décrit en 1980 par David Collingridge, dans <em>The Social Control of Technology</em>, et sa formule tient en une phrase :</p>
<blockquote>
<p>« When change is easy, the need for it cannot be foreseen; when the need for change is apparent, change has become expensive. »</p>
</blockquote>
<p>Quand le changement est encore facile, on ne peut pas prévoir qu'il faudra le faire ; quand la nécessité devient évidente, il est devenu hors de prix.</p>
<p>Deux problèmes emboîtés. Un <strong>problème d'information</strong> : les effets d'une technologie ne se connaissent qu'après un déploiement large. Un <strong>problème de pouvoir</strong> : une fois la technologie enracinée, on ne la contrôle plus.</p>
<p>Ce n'est donc pas de l'opportunisme, au sens d'un défaut moral. <strong>C'est un piège dont la sortie n'est jamais disponible au moment où elle serait utile.</strong> Et j'ai déjà rencontré ce mécanisme sans le nommer, en écrivant que <a href="https://simoncourtois.com/journal/la-chine-fondait-au-coke-en-1078/">la Chine fondait au coke dès 1078 sans que ça déclenche rien</a> : le geste technique était là, sept siècles avant Darby, et il n'a rien produit. Ce qui manquait n'était pas l'invention.</p>
<p>Maintenant, la question qui compte : est-ce que ce piège est propre à une organisation économique ? Deux systèmes opposés permettent de le tester.</p>
<h2>Démonstration 1 — le marché ne prend pas ce risque</h2>
<p>Mariana Mazzucato a documenté la composition d'un objet que tu as dans la poche. Les technologies constitutives de l'iPhone — internet, GPS, écran tactile, reconnaissance vocale — proviennent de programmes de recherche financés sur fonds publics.</p>
<p>Ce n'est pas un argument moral contre Apple. C'est une observation sur les horizons : <strong>aucun acteur privé n'a de raison de financer une recherche dont le rendement arrive dans vingt-cinq ans</strong>, parce qu'aucun actionnaire, aucun plan d'amortissement et aucune direction en poste ne sera là pour l'encaisser.</p>
<p>Son diagnostic tient en trois mots — « socialized risk and privatized rewards » : le risque est socialisé, les rendements sont privatisés. Le marché n'est pas défaillant, il fait exactement ce pour quoi il est réglé. Il arbitre sur son horizon, et son horizon est court.</p>
<h2>Démonstration 2 — le plan ne l'a pas pris non plus</h2>
<p>C'est ici que le débat capitalisme contre planification s'effondre, et je m'attendais au contraire.</p>
<p>Michael Ellman, analysant l'ascension et la chute de la planification socialiste, identifie trois obstacles : <strong>l'ignorance partielle, des techniques de traitement de données inadéquates, et la complexité de la décision dispersée</strong>. L'ignorance vient de trois sources précises : les subordonnés biaisent l'information pour se protéger, l'agrégation en détruit une partie, et les décideurs filtrent ce qui contredit leurs croyances.</p>
<p>Le cas chiffré est le combinat de Kouznetsk. Le plan de 1931 prévoyait <strong>800 à 1 070 milliers de tonnes de fonte</strong>. Ce résultat a été atteint en <strong>1937</strong>. Le plan de 1938 n'a jamais été réalisé avant la guerre.</p>
<p>Le verdict d'Ellman est sans ambiguïté : <em>« la faible correspondance entre les prévisions et les résultats fut un caractère marquant de la planification socialiste »</em>.</p>
<p>Et le plus honnête vient de l'intérieur. Lénine, en 1918 : <em>« Nous avons des connaissances sur le socialisme mais nous ignorons ce qu'est l'organisation à l'échelle de millions. »</em> Keynes, cité par Ellman à propos des guerres et des innovations techniques : <strong>« Nous ne savons simplement pas. »</strong></p>
<p><strong>Un système qui avait supprimé le marché, aboli la propriété privée des moyens de production et centralisé l'information n'a pas mieux anticipé.</strong> Il a produit des chiffres plus précis et tout aussi faux.</p>
<h2>Ce que les deux démonstrations ont en commun</h2>
<p>Ce n'est pas la propriété du capital. Les deux systèmes échouent au même endroit, et cet endroit a deux composantes.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th></th>
<th>Marché</th>
<th>Plan</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Horizon de décision</td>
<td>Trimestre à cinq ans</td>
<td>Cinq ans</td>
</tr>
<tr>
<td>Information au moment de décider</td>
<td>Prix, qui n'existent pas pour ce qui n'existe pas encore</td>
<td>Rapports remontés, biaisés par ceux qui les écrivent</td>
</tr>
<tr>
<td>Ce qui manque</td>
<td>La rentabilité future d'un objet inconnu</td>
<td>La connaissance de ce qui se passe en bas</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p><strong>Dans les deux cas, la décision se prend avec l'information disponible aujourd'hui, sur un objet qui n'existera que dans trente ans.</strong> Aucune organisation de la propriété ne corrige ça. C'est pour cette raison que le débat capitalisme/communisme ne mord pas sur le sujet : il porte sur qui possède, alors que le problème porte sur quand on sait.</p>
<h2>Et en France, on a raccourci l'instrument qui tenait le long</h2>
<p>La recherche fondamentale était précisément l'institution construite pour tenir cet horizon. Regarde ce qu'on en a fait.</p>
<p>La France consacre <strong>2,2 % de son PIB</strong> à la recherche <strong>depuis trente ans</strong>, pour un objectif de 3 % jamais atteint. Elle est passée du <strong>6ᵉ au 13ᵉ rang mondial en un peu plus de dix ans</strong>.</p>
<p>Mais le chiffre qui compte n'est pas le montant, c'est la forme. D'après <a href="https://www.snesup.fr/article/financement-de-la-recherche-publique-par-appels-projets-analyse-et-recommandations-du-cneser">l'analyse du CNESER</a> sur le financement par appels à projets :</p>
<ul>
<li>L'ANR a reçu <strong>9 260 propositions en 2017 et en a financé 1 380</strong> — un taux de succès de <strong>14,9 %</strong>, et <strong>13,3 %</strong> sur l'appel générique.</li>
<li>Le ministère estime que le financement sur projet représente 15 à 20 % du financement de la recherche. <strong>Les directeurs de laboratoire, eux, décrivent un fonctionnement à environ 90 % sur projet contre 10 % de crédits récurrents.</strong></li>
<li>Les jeunes chercheurs consacrent <strong>15 à 20 % de leur temps de travail</strong> à répondre à des appels, soit 30 à 40 jours par an. Un cas à l'INSERM chiffre à <strong>540 jours</strong> la préparation d'un grand projet d'investissement d'avenir.</li>
<li><strong>Plus de la moitié des chercheurs recrutés dans la décennie</strong> n'ont pas les moyens de mener leur premier projet de recherche.
Mets ça en face du délai de départ. <strong>Une découverte met vingt à trente ans à produire son effet ; elle est financée par un instrument dont le cycle est de trois à quatre ans, avec une chance sur sept d'être obtenu, et qui consomme un mois de travail par an rien qu'en candidature.</strong></li>
</ul>
<p>L'institution qui devait porter le long a été convertie au court. Ce n'est pas une opinion sur une politique de recherche : c'est la description d'un instrument dont l'unité de temps ne correspond pas à celle de son objet.</p>
<h2>Les experts ne rattrapent pas le retard</h2>
<p>Reste l'espoir qu'on puisse compenser par de meilleures prévisions. Il a été mesuré.</p>
<p>Philip Tetlock a suivi <strong>284 experts</strong> — commentateurs politiques et économiques — et collecté <strong>82 361 prévisions</strong> sur deux décennies. Résultat : leurs prévisions sont <strong>moins précises que des règles statistiques simples</strong>, et à peine meilleures que celles de non-experts informés. Les « renards », qui croisent plusieurs sources, battent les « hérissons » attachés à une théorie unique — mais les deux restent sous les modèles élémentaires.</p>
<p>Un détail à ne pas escamoter, parce qu'il joue contre moi — et c'est le même piège que dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/tu-observes-juste-tu-conclus-faux/">tu observes juste, tu conclus faux</a> : le fait que ce soit mesuré signifie que c'est une compétence, donc qu'elle varie, donc qu'elle peut s'améliorer. Tetlock a passé les quinze années suivantes à chercher ce qui distingue les meilleurs. <strong>On ne peut donc pas écrire que l'homme n'anticipera jamais.</strong> On peut écrire qu'aucune institution n'est construite pour ça, ce qui est plus modeste et beaucoup plus difficile à réfuter.</p>
<h2>Pourquoi la pensée générative ne comblera pas ce trou</h2>
<p>Dernier recours envisagé : demander à une intelligence artificielle. Là, il faut être précis sur ce qu'elle fait.</p>
<p>Un modèle génératif est entraîné sur des textes écrits <strong>avant</strong> une certaine date. Interrogé sur l'avenir, il ne dispose d'aucun accès à autre chose que la distribution de ce qui a déjà été écrit. Il <strong>interpole</strong> entre des points existants : il produit ce que le passé, bien formulé, répondrait.</p>
<p>C'est une contrainte d'architecture, pas un défaut de version. Un modèle plus gros interpole mieux — il n'extrapole pas davantage. Demander l'avenir à une machine générative, c'est demander au consensus d'hier de se prononcer, avec l'assurance de style du présent.</p>
<p>Et c'est exactement le mécanisme que je décrivais à propos de <a href="https://simoncourtois.com/journal/les-adultes-n-existent-pas-2-nietzsche-stiegler/">la pensée qu'on se laisse confisquer</a> : l'outil ne te ment pas, il te renvoie une moyenne, et la moyenne d'un corpus passé ne contient pas ce qui n'a pas encore été pensé.</p>
<p><strong>Une réserve, et je préfère l'écrire que de la cacher :</strong> j'ai cherché une étude chiffrée établissant proprement cette limite sur les grands modèles, et je ne l'ai pas trouvée aujourd'hui. Les deux travaux que j'ai ouverts ne donnent pas de résultat exploitable. Le point tient comme argument structurel ; il ne tient pas encore comme résultat mesuré.</p>
<h2>Points faibles : cinq objections</h2>
<p><strong>Un. « Vingt à trente ans » est un ordre de grandeur, pas une loi.</strong> Certaines applications arrivent en cinq ans, d'autres en soixante-dix. Je traite un délai moyen comme s'il valait pour tous les objets, ce qui est commode pour ma démonstration.</p>
<p><strong>Deux. Le cas soviétique n'est pas le seul régime planifié.</strong> J'en tire une conclusion sur « le plan » en général à partir d'un système particulier, à une époque particulière, avec des moyens de calcul d'avant l'informatique. Un partisan de la planification a de bons arguments pour dire que le problème d'Ellman est un problème de traitement de l'information de 1950, pas de principe.</p>
<p><strong>Trois. Les chiffres de l'ANR datent de 2017.</strong> Le taux de succès a évolué depuis, et la loi de programmation de la recherche a augmenté les moyens. J'utilise une photographie ancienne pour décrire une situation actuelle, et je le signale.</p>
<p><strong>Quatre. Je choisis mon expert.</strong> Dauxois est physicien et directeur d'un institut du CNRS : dire que la recherche fondamentale est indispensable et sous-financée est aussi la défense de son métier. Ça ne rend pas ses chiffres faux — 2,2 % et le passage du 6ᵉ au 13ᵉ rang sont vérifiables — mais je cite un acteur, pas un arbitre.</p>
<p><strong>Cinq. Ma conclusion ne propose rien.</strong> Je démontre qu'aucune institution n'a l'horizon requis, et je m'arrête là. Il existe des tentatives — dotations pluriannuelles, clauses de long terme, conseils indépendants dotés d'un mandat long — que je ne discute pas parce que je ne les ai pas étudiées. Un texte qui décrit un trou sans examiner ce qui a été tenté pour le combler est incomplet.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>L'homme sait anticiper. C'est même une institution : elle s'appelle la recherche fondamentale, son horizon est connu, il est de vingt à trente ans, et elle produit ce qu'on lui demande quand on la laisse travailler.</p>
<p>Ce qui n'existe nulle part, c'est <strong>une institution dont l'horizon de décision atteigne l'horizon du résultat</strong>. Le marché arbitre sur cinq ans, le plan arbitrait sur cinq ans, le financement de la recherche arbitre sur trois. Et la découverte arrive à trente.</p>
<p>Le débat entre capitalisme et communisme ne touche pas ce problème, parce qu'il porte sur <strong>qui possède</strong> quand la difficulté porte sur <strong>quand on sait</strong>. Les deux systèmes ont été essayés, les deux ont produit des prévisions fausses, et l'un des deux l'a fait avec des tableaux plus précis.</p>
<p>Alors la question n'est pas de choisir un camp. Elle est de savoir <strong>qui, dans un pays, est payé pour se tromper pendant vingt ans avant d'avoir raison</strong> — et de vérifier si cette personne a encore un budget, un poste, et le temps de faire autre chose que remplir des dossiers.</p>
<p>En France, la réponse est chiffrée : elle passe une chance sur sept à obtenir de quoi travailler trois ans.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Thu, 10 Sep 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>80 % des recommandations sont appliquées, et rien ne change</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/pour-cent-des-recommandations/</link>
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      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        J'étais persuadé que les rapports de la Cour des comptes finissaient dans un tiroir. C'est faux : environ 80 % de ses recommandations sont mises en œuvre, taux stable depuis 2018. Reste à expliquer pourquoi rien ne change — et à dire qui a signé, parce que l'architecture n'a pas poussé toute seule et que le résultat, lui, se mesure.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p><strong>Environ 80 %.</strong> C'est la part des <a href="https://veille.riviereavocats.com/publication-du-rapport-annuel-sur-le-suivi-des-recommandations-des-juridictions-financieres-par-la-cour-des-comptes%EF%BF%BC/">recommandations des juridictions financières</a> — Cour des comptes et chambres régionales — qui sont mises en œuvre, totalement ou partiellement. Le taux est stable depuis 2018. La Cour suit environ 400 recommandations par an, les chambres régionales environ 2 000.</p>
<p>Je suis parti d'une conviction : les rapports sont produits, personne ne les lit, l'argent s'évapore. Le premier chiffre que j'ai trouvé démolit la première moitié de la phrase.</p>
<p><strong>On lit les rapports. On les applique. Et les résultats ne bougent pas.</strong> C'est un problème d'une tout autre nature, et il n'a pas de coupable identifiable — ce qui est précisément ce qui le rend difficile.</p>
<h2>Ce que ce chiffre élimine</h2>
<p>L'hypothèse de la négligence tombe. Si huit recommandations sur dix sont suivies d'effet, on ne peut plus dire que les décideurs ignorent ce qu'on leur écrit. L'information circule, elle est reçue, elle est traduite en actes administratifs.</p>
<p>Reste à comprendre pourquoi ça ne produit rien de visible. Deux dispositifs français permettent de le voir en détail, parce qu'ils ont été évalués sérieusement, et que les évaluations sont publiques.</p>
<h2>Le CICE : 180 000 euros par emploi</h2>
<p>Le crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi a coûté <strong>environ 18 milliards d'euros par an</strong> en régime de croisière (2016).</p>
<p>Son évaluation par <a href="https://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/evaluation-credit-dimpot-competitivite-lemploi-synthese-travaux-dapprofondissement">France Stratégie</a> donne, sur le volet micro-économétrique, <strong>environ 100 000 emplois créés ou sauvegardés entre 2013 et 2016</strong>. Le calcul est immédiat :</p>
<p><strong>18 000 000 000 ÷ 100 000 = 180 000 € par emploi et par an.</strong></p>
<p>Et le détail est pire que la moyenne. L'effet est concentré sur <strong>le quart des entreprises les plus aidées, qui ne représente qu'un huitième des salariés</strong> — et il n'y a « rien de significatif » ailleurs. Autrement dit : sept huitièmes des salariés couverts par le dispositif ne bénéficient d'aucun effet mesurable sur l'emploi.</p>
<p>Cette évaluation est publique. Elle n'a été contestée par personne. <strong>Et en 2019, le CICE a été transformé en baisse pérenne de cotisations</strong> — c'est-à-dire rendu permanent.</p>
<p>France Stratégie a <a href="https://www.rexecode.fr/conjoncture-previsions/archives/document-de-la-semaine/transformation-du-cice-en-baisse-de-cotisations-pas-d-effets-significatifs-identifies-sur-le-comportement-des-entreprises-en-2019-france-strategie">évalué cette transformation aussi</a>. Verdict : les travaux de l'IPP et de l'OFCE <em>« ne permettent pas, sur la seule année 2019, d'identifier un effet significativement différent des baisses de cotisations »</em>. Les chercheurs ont regardé l'emploi, la trésorerie, l'investissement, la valeur ajoutée, les ventes et les exportations. <strong>Aucun effet significatif identifié.</strong></p>
<p>Ce n'est pas un rapport ignoré. C'est un rapport lu, publié, non contesté, et sans effet sur la décision.</p>
<h2>Le CIR : le paragraphe qui mesure et le paragraphe qui conclut</h2>
<p>Le crédit d'impôt recherche est passé de <strong>4,45 milliards d'euros en 2008 à 6,14 milliards en 2015</strong>, puis 6,5 milliards prévus en 2020. Plus de 22 500 entreprises le déclaraient en 2015.</p>
<p>Voici ce que dit l'évaluation, telle que rapportée par le <a href="https://www.senat.fr/rap/l19-140-323/l19-140-32320.html">Sénat</a>, sur la base des travaux de la Commission nationale d'évaluation des politiques d'innovation : les entreprises qui bénéficiaient déjà du CIR avant la réforme de 2008 ont augmenté leurs dépenses de R&amp;D <strong>d'un montant « égal ou légèrement supérieur » à l'aide fiscale reçue</strong>.</p>
<p>Traduction : pour un euro d'argent public, environ un euro de recherche supplémentaire. Un effet de levier proche de 1 — c'est-à-dire à peine mieux qu'un transfert. Ce n'est pas nul, mais ce n'est pas non plus ce qu'on attend d'un dispositif incitatif.</p>
<p>Et voici la conclusion politique, dans le même document : le CIR <em>« constitue un soutien absolument déterminant pour l'innovation »</em> et doit être préservé.</p>
<p><strong>Le paragraphe qui mesure et le paragraphe qui conclut ne disent pas la même chose, et ils sont sur la même page.</strong> Ce n'est pas un mensonge — c'est que la conclusion ne dérive pas de la mesure. Elle vient d'ailleurs.</p>
<h2>Où est réellement le défaut</h2>
<p>Mets les trois faits ensemble et le mécanisme apparaît.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Ce qui est recommandé</th>
<th>Par qui</th>
<th>Suivi</th>
<th>Sur quoi ça porte</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Recommandations des juridictions financières</td>
<td>Cour des comptes, CRC</td>
<td><strong>~80 %</strong></td>
<td>Procédures, gestion, contrôle interne</td>
</tr>
<tr>
<td>Évaluations de dispositifs</td>
<td>France Stratégie, CNEPI</td>
<td>Publiées, non contestées</td>
<td>Efficacité d'une politique</td>
</tr>
<tr>
<td>La décision de garder ou supprimer</td>
<td>Gouvernement, Parlement</td>
<td>—</td>
<td><strong>Personne n'a d'autorité dessus</strong></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>La Cour des comptes recommande. Elle ne décide pas. C'est son statut, pas un défaut de caractère : elle contrôle l'emploi des fonds, elle n'arbitre pas l'opportunité d'une politique. Les évaluateurs mesurent. Ils ne décident pas non plus.</p>
<p><strong>Il en résulte une architecture où l'organe qui sait n'a pas le pouvoir, et où l'organe qui décide n'est tenu par aucune mesure.</strong> Un dispositif à 18 milliards peut être évalué à 180 000 euros l'emploi et devenir permanent trois ans plus tard, sans que personne n'ait enfreint quoi que ce soit.</p>
<p>C'est exactement le mécanisme que je décrivais dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/argent-public-personne-ne-controle/">argent public : personne ne le vole, personne ne le contrôle</a>, mais un cran plus haut : ici, le contrôle existe et fonctionne. Il ne porte simplement pas sur ce qui coûte cher.</p>
<h2>La poche où le taux s'effondre</h2>
<p>Le chiffre de 80 % est une moyenne, et il faut regarder ce qu'elle cache.</p>
<p>Sur la commande publique, la Cour a examiné 191 recommandations : <strong>plus de la moitié sont classées non mises en œuvre</strong>. Le rapport l'explique par la difficulté à faire évoluer les processus internes et à restructurer les relations avec les prestataires.</p>
<p>Autrement dit, le taux de suivi s'effondre exactement là où la recommandation coûte quelque chose à quelqu'un. Là où elle demande une écriture, un tableau, une procédure, elle passe. Là où elle demande de renégocier un contrat, elle ne passe pas.</p>
<p>Ça ressemble beaucoup à <a href="https://simoncourtois.com/journal/la-farine-du-boulanger/">la farine du boulanger</a> : le geste conforme est celui qui ne coûte rien à celui qui l'accomplit.</p>
<h2>Ce qui se passe pendant que la Cour recommande</h2>
<p>Regarde maintenant ce qui arrive au même objet — la commande publique — de l'autre côté.</p>
<p>Le 10 décembre 2025, un « méga-décret de simplification » est présenté. Il pérennise à <strong>100 000 euros</strong> le seuil de dispense de procédure pour les travaux et relève celui des fournitures <strong>de 40 000 à 60 000 euros</strong>. En dessous de ces montants, une collectivité peut contracter de gré à gré, sans publicité ni mise en concurrence.</p>
<p><a href="https://transparency-france.org/2025/12/16/qui-sont-les-lobbys-qui-obtiennent-le-detricotage-du-code-de-la-commande-publique/">Transparency International France</a> a compté : <strong>c'est la onzième hausse de seuils depuis 2008.</strong></p>
<p>Et l'association a fait le travail que je n'aurais pas su faire seul — identifier qui a demandé quoi, en croisant trois sources : le répertoire des représentants d'intérêts de la HATVP, les comptes rendus d'auditions d'une commission d'enquête du Sénat, et les contributions à une consultation publique du ministère de l'Économie, obtenues après <strong>neuf mois</strong> de demande d'accès aux documents administratifs.</p>
<p>Trois familles d'acteurs apparaissent : des associations d'élus locaux (Assemblée des départements de France, France Urbaine, Association des maires ruraux, Régions de France), des organismes parapublics (Union sociale pour l'habitat, RATP, RTE, fédération des entreprises publiques locales), et des fédérations professionnelles du bâtiment et de l'ingénierie (Fédération nationale des travaux publics, Fédération française du bâtiment, Syntec Ingénierie, syndicat national de l'architecture). Pour la seule année 2024, ces derniers déclarent <strong>entre 2 et 2,6 millions d'euros de lobbying et 20 lobbyistes</strong>.</p>
<p>Deux détails comptent plus que les montants. Les associations d'élus locaux sont <strong>exemptées de déclaration</strong> au répertoire de la HATVP : une partie de cette activité est donc légalement invisible. Et il a fallu neuf mois de procédure à une association pour obtenir des documents issus d'une consultation publique.</p>
<p>Ce n'est pas un complot, et il ne faut pas l'écrire comme tel. C'est légal, en partie déclaré, et défendu par des gens dont les motifs se comprennent : un maire rural qui n'a pas de service juridique préfère acheter sans monter un appel d'offres, et il a de bonnes raisons.</p>
<p><strong>Mais mets les deux séries côte à côte.</strong> Sur la commande publique : plus de la moitié des recommandations de la Cour non mises en œuvre — et onze relèvements de seuils en dix-sept ans, obtenus par des acteurs organisés, financés et permanents.</p>
<p>Voilà ce qui manquait à mon explication précédente. La lucidité n'a pas de conséquence, mais pas parce que personne ne pousse : <strong>de l'autre côté de la balance il y a quelqu'un, et de ce côté-ci il n'y a personne. La Cour des comptes n'a pas de lobby.</strong></p>
<p>Un ordre de grandeur pour finir : <a href="https://www.regardscitoyens.org/etude-sur-le-lobbying-au-parlement/">Regards Citoyens</a>, avec Transparency International France, a extrait des seuls comptes rendus publics de l'Assemblée <strong>plus de 15 000 noms</strong> de personnes auditionnées par des députés en amont de leur travail législatif. Ce n'est pas une fuite, ce n'est pas une révélation : c'est ce qui est déjà écrit, que personne n'avait pris la peine de compter.</p>
<h2>Ce que le mot « médiocrité » rate</h2>
<p>J'ai commencé cette série en écrivant que des centaines de milliards s'évaporaient par médiocrité politique. Je maintiens l'ordre de grandeur — 18 milliards par an pour le seul CICE, 6,5 pour le CIR, 211 milliards d'aides publiques aux entreprises selon la <a href="https://www.senat.fr/rap/r24-808-1/r24-808-120.html">commission d'enquête sénatoriale de 2025</a>. Mais je retire le mot.</p>
<p>Non par prudence. <strong>Parce que « médiocrité » désigne des personnes, et qu'un problème désigné sur des personnes est un problème qu'on ne peut pas réparer</strong> : tu remplaces les gens, l'architecture reste, et le dispositif suivant sera évalué de la même façon et maintenu pareillement.</p>
<p>C'est la même erreur d'inférence que dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/tu-observes-juste-tu-conclus-faux/">tu observes juste, tu conclus faux</a>. L'observation est correcte : l'argent part, les évaluations sont mauvaises, rien ne change. L'inférence est fausse : ce n'est pas que les gens soient mauvais, c'est que <strong>rien dans le dispositif institutionnel ne fait dépendre la décision de la mesure.</strong></p>
<p>Et cette différence est opératoire. Si le problème est la qualité des personnes, la solution est électorale et elle a été essayée. Si le problème est qu'aucune évaluation négative n'emporte de conséquence automatique, alors la réforme est identifiable : <strong>une clause d'extinction sur les dispositifs fiscaux, avec reconduction conditionnée à une évaluation positive.</strong> Ce n'est pas une idée neuve, elle existe sous le nom de <em>sunset clause</em>, et la France l'applique peu.</p>
<p>Mais attention à ce que je viens de faire. En remplaçant « médiocrité » par « architecture », je viens de retirer la responsabilité à tout le monde. Et ça, c'est faux.</p>
<h2>L'architecture n'a pas poussé toute seule</h2>
<p>Chacune des pièces que je viens de décrire a été décidée. Le CICE a été créé en 2013, il a été rendu permanent en 2019, le CIR a été réformé en 2008. Ce ne sont pas des phénomènes météorologiques : ce sont des lois, votées, par des majorités successives et d'orientations différentes, sur plusieurs décennies.</p>
<p>Et le moment de 2019 est le plus net. L'évaluation était publiée. Elle disait 180 000 euros par emploi, effet concentré sur un huitième des salariés, rien de significatif ailleurs. <strong>Personne n'a été contraint de rendre le dispositif permanent.</strong> Le contraire était possible, disponible, documenté, et il n'a pas été choisi.</p>
<p>Donc les deux propositions tiennent ensemble, et il faut les tenir ensemble :</p>
<ul>
<li><strong>L'architecture explique pourquoi la lucidité n'a pas de conséquence.</strong> Elle n'oblige personne à décider mal.</li>
<li><strong>Ceux qui ont décidé restent responsables de leur décision.</strong> Le fait qu'aucune règle ne les y contraigne rend leur choix plus imputable, pas moins : quand rien ne t'oblige, ce que tu fais est entièrement à toi.</li>
</ul>
<p>Ce n'est pas une contradiction avec ce qui précède. C'est ce qui manquait pour que la thèse soit complète. Un système qui n'impose rien laisse la totalité de la décision à ceux qui décident.</p>
<h2>Le seul critère qui vaille, et il est mesuré</h2>
<p>Reste à savoir comment on juge. Pas « bon » ou « mauvais » politique — ces mots ne désignent qu'une appartenance, et personne ne s'accorde dessus. Un critère de résultat : <strong>est-ce que le pays devient plus juste, et est-ce que le niveau de vie progresse ?</strong></p>
<p>C'est mesuré, et <a href="https://www.insee.fr/fr/statistiques/9019316">l'Insee publie les deux</a>. Pour 2024 :</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Indicateur</th>
<th>Valeur 2024</th>
<th>Repère</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Niveau de vie médian</td>
<td>2 228 €/mois</td>
<td><strong>+1,8 %</strong> en euros constants</td>
</tr>
<tr>
<td>Taux de pauvreté</td>
<td><strong>15,4 %</strong></td>
<td>9,8 millions de personnes — au plus haut depuis 1996</td>
</tr>
<tr>
<td>Indice de Gini</td>
<td><strong>0,302</strong></td>
<td>le plus élevé depuis 1996</td>
</tr>
<tr>
<td>Rapport entre les 20 % les plus aisés et les 20 % les plus modestes</td>
<td><strong>4,6</strong></td>
<td>plus haut niveau depuis le début de la série, en 1996</td>
</tr>
<tr>
<td>Enfants sous le seuil de pauvreté</td>
<td><strong>22,4 %</strong></td>
<td>—</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Lis le tableau dans le bon sens, parce qu'il ne dit pas ce qu'on lui fait dire des deux côtés.</p>
<p><strong>Le niveau de vie progresse.</strong> Le médian gagne 1,8 % en euros constants sur un an, porté par la revalorisation des pensions et des salaires au-dessus de l'inflation. Ceux qui disent que tout s'effondre ont tort sur ce point précis.</p>
<p><strong>Et l'écart n'a jamais été aussi grand depuis qu'on le mesure.</strong> Trois indicateurs distincts — pauvreté, Gini, rapport interquintile — atteignent simultanément leur record de la série ouverte en 1996. Ce n'est pas un artefact d'un seul chiffre.</p>
<p>Ajoute le patrimoine, et la photographie est complète : d'après Landais, Piketty et Saez, <strong>les 50 % des Français les moins dotés détiennent 4 % du patrimoine total</strong>, quand les 10 % du haut en détiennent 62 %.</p>
<p>Sur le double critère — plus juste <strong>et</strong> en progression — la France passe la seconde épreuve et échoue à la première, au record. Ce n'est pas une opinion sur une classe politique. C'est ce que produisent les décisions prises, telles que l'institut statistique de l'État les mesure.</p>
<h2>Points faibles : huit objections</h2>
<p><strong>Un. « Totalement ou partiellement » est un seul sac.</strong> Le taux de 80 % additionne les recommandations pleinement appliquées et celles qui le sont à moitié. Une recommandation « partiellement mise en œuvre » peut vouloir dire beaucoup ou presque rien. Je m'appuie sur un chiffre dont la définition est généreuse.</p>
<p><strong>Deux. Le chiffre de 80 % que j'ai pu vérifier date de 2022.</strong> La Cour publie ce suivi chaque année, et les éditions récentes ne m'ont pas été accessibles. Le taux est décrit comme stable depuis 2018 — mais je décris 2026 avec une donnée de 2022, et je préfère l'écrire que le masquer.</p>
<p><strong>Trois. 180 000 € par emploi est un calcul, pas une donnée.</strong> Je divise un coût annuel par un nombre d'emplois estimé sur quatre ans, ce qui n'est pas rigoureux : le stock d'emplois et le flux de dépense n'ont pas la même temporalité. L'ordre de grandeur tient, la précision non. Et l'évaluation macro de l'OFCE donne des chiffres bien plus favorables — jusqu'à 400 000 emplois en tenant compte des effets de bouclage — ce qui diviserait le coût unitaire par quatre.</p>
<p><strong>Quatre. Les rapporteurs du CIR ne sont pas déraisonnables.</strong> Un effet de levier de 1 sur la R&amp;D privée ne mesure pas les externalités : maintenir des chercheurs en France, éviter des délocalisations de centres de recherche, entretenir un écosystème. Ces effets sont réels et mal capturés par l'indicateur. Je présente leur conclusion comme un écart à la mesure ; on peut aussi la lire comme la prise en compte de ce que la mesure ne voit pas.</p>
<p><strong>Cinq. La clause d'extinction n'est pas une solution testée.</strong> Je la propose comme si elle réglait le problème. Elle déplace surtout la difficulté vers la question de savoir qui définit le critère d'évaluation positive — et cette question-là est aussi politique que la précédente.</p>
<p><strong>Six. « Détricotage » est un mot de camp, pas un constat.</strong> Relever un seuil de dispense peut se défendre : monter un appel d'offres pour 45 000 euros de fournitures coûte du temps et de l'argent à une commune qui n'a pas de juriste, et ce coût est réel. Je présente onze hausses comme un affaiblissement ; on peut les lire comme onze simplifications justifiées. Ce que je peux affirmer sans trancher, c'est qu'aucune de ces onze hausses n'a été précédée d'une évaluation publique de ce qu'elle coûte en concurrence perdue.</p>
<p><strong>Sept. Transparency International France est une partie prenante.</strong> C'est une association de plaidoyer, pas un observateur neutre : son décompte est vérifiable, son cadrage est engagé. Je m'appuie sur ses chiffres parce qu'ils sont sourcés et reproductibles — répertoire HATVP, comptes rendus du Sénat, documents administratifs — mais un lecteur a le droit de tenir le mot « lobbys » pour un choix militant.</p>
<p><strong>Huit, et c'est la plus sérieuse. Je ne peux pas prouver le lien entre les décisions et les records.</strong> Le taux de pauvreté et l'indice de Gini dépendent de la démographie, de la structure des ménages, des chocs mondiaux, du marché du travail, du prix de l'énergie — pas seulement de la fiscalité. Attribuer trois records simultanés à des choix budgétaires est une inférence, pas une démonstration. Ce que je peux établir, c'est la simultanéité : ces politiques ont été maintenues pendant que ces indicateurs atteignaient leurs records. Pas que les premières ont causé les seconds.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>La réponse à « jusqu'à quand la France attendra-t-elle une étude lucide » est : elle ne l'attend pas, elle en produit chaque année, et elle en applique 80 %.</p>
<p>La question suivante est meilleure : <strong>pourquoi une étude lucide ne change-t-elle rien ?</strong> Et la réponse tient en une phrase institutionnelle, pas en un jugement moral. En France, l'organe qui mesure n'a aucune autorité sur celui qui décide, et aucune évaluation négative n'entraîne mécaniquement quoi que ce soit. Un dispositif à 18 milliards d'euros évalué à 180 000 euros l'emploi a été rendu permanent, régulièrement, légalement, sans qu'aucune règle ne soit enfreinte.</p>
<p><strong>C'est un système où être lucide n'a pas de conséquence, et où ne pas l'être n'en a pas non plus.</strong> Tant que les deux coûtent le même prix, il n'y a aucune raison mécanique de préférer la première.</p>
<p>Mais un système ne signe pas de lois. Des gens élus les ont votées, pendant des décennies, en sachant ce que disaient les évaluations, et sans y être contraints. <strong>Le fait que rien ne les oblige ne les excuse pas : ça les désigne.</strong> Quand aucune règle ne te force, ce que tu choisis est intégralement à toi.</p>
<p>Et il faut dire pourquoi ça presse. Ce qui s'use, quand un échec mesuré n'entraîne rien, ce n'est pas la confiance dans tel ou tel responsable — c'est <strong>la confiance dans la mesure elle-même</strong>. Si un rapport n'a jamais de conséquence, plus personne n'a de raison d'en attendre une, ni d'en écrire. À ce moment-là, il ne reste plus qu'un levier disponible pour ceux qui veulent que quelque chose change : tout casser. C'est un levier qui casse aussi ce qui fonctionnait, et il n'épargne ni les gens, ni les bêtes, ni ce qui pousse.</p>
<p>La bonne nouvelle est mince et elle est réelle : un défaut d'architecture se corrige par une règle. Un défaut de caractère, non. Mais la règle, quelqu'un doit la voter — et <strong>c'est le même « quelqu'un » que celui qui ne l'a pas votée jusqu'ici.</strong></p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Sat, 05 Sep 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>Tout le monde a raison, et personne n'est en charge du total</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/personne-n-est-en-charge-du-total/</link>
      <guid isPermaLink="false">https://simoncourtois.com/journal/personne-n-est-en-charge-du-total/</guid>
      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        Trois sujets sans rapport — le raffinage des terres rares, la bifurcation écologique, une personne qui se tait dans une pièce pleine de gens. Trois fois la même structure : chaque partie agit correctement, le total est catastrophique, et il n'existe aucun organe chargé du total. Ce que ça change à qui on accuse.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>Commençons par l'aveu, sinon le reste ne vaut rien : j'avais trois articles sur trois sujets sans le moindre rapport, et il m'a fallu les finir tous les trois pour voir que j'écrivais trois fois la même chose.</p>
<p>Le premier parlait de terres rares et de souveraineté industrielle. Le deuxième d'un livre de philosophie sur l'écologie. Le troisième d'une personne seule dans une pièce pleine de monde. Rien en commun, sinon la forme — et la forme est tout le sujet.</p>
<p><strong>Dans les trois cas : chaque partie agit correctement, et le total est une catastrophe.</strong></p>
<h2>Trois scènes</h2>
<p><strong>Un.</strong> La Chine assure <a href="https://www.iea.org/reports/rare-earth-elements/executive-summary">60 % de l'extraction mondiale des terres rares à aimants, mais 91 % du raffinage</a>. L'écart n'est pas dans le sol, il est dans des fours — une décision, pas un gisement. L'Europe l'a compris et a légiféré : objectifs contraignants pour 2030. Deux ans plus tard, <a href="https://www.eca.europa.eu/ECAFactsAndFindings/SR-2026-04/FactsAndFindings-SR-2026-04_EN.pdf">dix des vingt-six matières critiques sont importées à 100 %</a>. <a href="https://techfundingnews.com/northvolt-files-for-bankruptcy-how-europes-12b-battery-startup-crumbled-under-5-8b-in-debt/">Northvolt</a> a levé plus de quinze milliards de dollars et a fait faillite en tournant à 5 % de sa capacité. <a href="https://www.carester.fr/en/caremag-launch/">La première usine européenne de terres rares lourdes</a> emploiera 92 personnes et a été financée à moitié par le Japon. Et le seul industriel français qui a redémarré la séparation <a href="https://finance.yahoo.com/news/solvay-eyes-rare-earths-plant-135343182.html">annonce publiquement qu'il ira aux États-Unis</a> si les aides y sont meilleures.</p>
<p>Cherche le fautif. L'industriel compare deux régimes d'incitations et choisit le meilleur : c'est son travail. L'investisseur coupe ses pertes quand l'usine ne produit pas : c'est son travail. L'administration instruit un dossier dans les délais réglementaires : c'est son travail. <strong>Chacun a raison, et la dépendance est à 91 %.</strong></p>
<p><strong>Deux.</strong> J'ai compté les mots d'un livre dont je voulais me servir pour dire que la bifurcation écologique n'est qu'une question de volonté. Le mot « volonté » n'y est pas une seule fois. « Désir » y est neuf fois. Et les chiffres disent la même chose : d'après <a href="https://www.carbone4.com/publication-faire-sa-part">l'étude <em>Faire sa part ?</em> de Carbone 4</a>, un individu qui adopte l'intégralité des comportements dits héroïques atteint environ 25 % de réduction de son empreinte. Le verdict des auteurs tient en deux mots — « incontournables et insuffisants ».</p>
<p>Cherche le fautif. Celui qui trie ses déchets a raison. Celui qui a arrêté l'avion a raison. Celui qui fait un bilan carbone dans son entreprise a raison. <strong>Chacun a raison, et il manque les trois quarts.</strong></p>
<p><strong>Trois.</strong> Une personne se tait parce que tout le monde autour d'elle se tait. Chaque silence pris séparément ne veut rien dire : c'est de la fatigue, de la pudeur, le mauvais moment. Mais elle ne voit pas les raisons, elle voit le résultat — une pièce entière qui ne dit rien. Et une pièce entière qui ne dit rien ne se lit pas comme cent hésitations, ça se lit comme un accord. Alors elle se tait aussi, et son silence devient pour son voisin la preuve que tout le monde est d'accord.</p>
<p>Cherche le fautif. Personne n'a menti. Personne n'a fait taire personne. <strong>Chacun a raison, et chacun est la raison pour laquelle l'autre est seul.</strong></p>
<h2>Il n'existe pas d'organe du total</h2>
<p>Voilà ce que les trois scènes ont en commun, et ce n'est pas une morale, c'est une structure.</p>
<p>Dans chacune, il y a des parties, et il y a une somme. Les parties sont observables, jugeables, responsables : on peut nommer l'industriel, le citoyen, la personne qui n'a rien dit. La somme, elle, n'est nulle part. <strong>Aucun acteur n'occupe la position du total.</strong> Pas parce qu'il aurait démissionné — parce que cette position n'existe pas dans le dispositif.</p>
<p>Ce n'est pas la même chose que dire « c'est la faute du système ». Un système, ça a au moins une adresse. Ici il n'y a pas d'adresse : il y a une addition que personne ne fait, et dont chaque terme, pris séparément, est correct.</p>
<p>C'est le même mécanisme que dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/argent-public-personne-ne-controle/">l'argent public que personne ne vole et que personne ne contrôle</a> : nul besoin de détourner pour que l'argent s'évapore, il suffit d'une chaîne où chaque maillon est régulier. Et c'est celui de <a href="https://simoncourtois.com/journal/la-farine-du-boulanger/">la farine du boulanger</a> : un gain lisible d'un côté, un coût diffus de l'autre, et aucun endroit où les deux se rencontrent.</p>
<p><strong>Le mal n'a pas besoin d'un coupable. Il lui suffit d'une somme sans comptable.</strong></p>
<h2>Pourquoi on se trompe toujours de coupable</h2>
<p>Maintenant l'implication, et c'est celle qui m'a coûté trois articles à voir.</p>
<p>Nous ne savons juger que des parties. C'est notre seul instrument : on demande qui a fait quoi, on remonte à une intention, on attribue. Cet instrument fonctionne parfaitement — sur des parties.</p>
<p>Alors quand la catastrophe est dans la somme, nous continuons à l'utiliser, parce que c'est le seul que nous ayons. Et il produit à chaque fois une réponse fausse, mais bien formée :</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>La catastrophe</th>
<th>Le coupable qu'on désigne</th>
<th>Pourquoi c'est faux</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Dépendance industrielle</td>
<td>L'industriel qui délocalise, l'élu qui ne décide pas</td>
<td>La décision existe, l'argent a été mis, et chacun a arbitré correctement</td>
</tr>
<tr>
<td>Inaction écologique</td>
<td>Une génération faible, un manque de volonté</td>
<td>Le comportement individuel maximal plafonne à 25 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Une personne isolée</td>
<td>Elle-même, ou les gens autour, jugés indifférents</td>
<td>Personne n'a rien fait, et c'est précisément le problème</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Trois diagnostics différents, une seule erreur : <strong>on cherche un responsable à l'échelle où on sait regarder, pas à l'échelle où le problème existe.</strong></p>
<p>Et cette erreur n'est pas réservée aux autres. Dans le troisième article, j'ai écrit « génération faible » — j'ai découpé un morceau du total et je l'ai déclaré défaillant — dans un texte qui expliquait pendant trois pages que découper est le geste fautif. Ça ne se corrige pas par la vigilance. <strong>C'est un réflexe, et il tourne aussi chez celui qui écrit contre lui.</strong></p>
<h2>Attribution, participation</h2>
<p>J'avais déjà croisé cette distinction sans voir qu'elle était générale. Je l'avais posée dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/1069-mots/">1069 mots</a> à propos d'un cas minuscule et personnel : la différence entre demander <em>à qui revient le mérite</em> et demander <em>qu'est-ce que j'ai mis dedans</em>.</p>
<p>C'est la même ligne, et elle traverse les trois scènes.</p>
<p><strong>L'attribution lit des parties.</strong> Elle demande qui est fautif, qui est méritant, qui a décidé. Elle a besoin d'un sujet, d'une intention, d'un acte isolable. Devant une somme, elle ne trouve rien — alors elle invente : une génération, une élite, une mentalité.</p>
<p><strong>La participation lit des sommes.</strong> Elle ne demande pas qui est coupable, elle demande ce que chaque terme apporte au total. Et elle donne toujours une réponse, y compris quand la réponse est : tu n'as rien fait, et ton rien est un terme de l'addition.</p>
<p>C'est pour ça que la question « à qui la faute » est stérile sur ces trois sujets, et que la question « qu'est-ce que j'ajoute au total » ne l'est pas. <strong>La première suppose qu'il y a un fautif. La seconde n'en a pas besoin.</strong></p>
<h2>Ce qu'une partie peut faire, et c'est très peu</h2>
<p>Reste le point difficile. Si le problème est dans la somme et qu'aucune partie n'occupe la position de la somme, il n'y a rien à faire. C'est l'objection à laquelle je n'échappe qu'à moitié.</p>
<p>Voilà la demi-réponse, et elle est la même dans les trois scènes : <strong>une partie ne peut pas corriger le total, mais elle peut cesser de lui fournir sa preuve.</strong></p>
<p>Le total tient parce qu'il est crédible. Il est crédible parce que chaque partie confirme, par son comportement ordinaire, que tout va à peu près. L'industriel qui part en silence confirme qu'il n'y a pas de problème d'incitations ; celui qui le dit publiquement retire cette confirmation, et le dossier existe soudain. Le chercheur qui accepte de mesurer son bilan carbone confirme que la question est réglée à ce niveau ; celui qui dit « c'est louable mais ça ne m'intéresse pas » — et qui prend le risque de passer pour un cynique — remet la vraie question sur la table. La personne qui se tait dans la pièce confirme l'unanimité ; celle qui parle ne convainc personne, mais <strong>elle détruit la preuve</strong>.</p>
<p>C'est ridiculement petit. Ça ne répare rien. Et c'est la seule chose qui agisse à l'échelle où tu te trouves, parce que la seule pièce du total que tu contrôles est celle que tu occupes.</p>
<p><strong>Tu ne peux pas décider du total. Tu décides seulement si tu es, dedans, l'argument qui prouve qu'il est acceptable.</strong></p>
<h2>Points faibles : quatre objections</h2>
<p><strong>Un. Une structure commune n'est pas une explication.</strong> Que trois situations aient la même forme ne dit pas qu'elles ont la même cause. Un raffinage industriel, une empreinte carbone et un silence dans une pièce ne fonctionnent pas avec les mêmes mécanismes, et j'ai peut-être trouvé une ressemblance là où il n'y a qu'une façon commode de raconter.</p>
<p><strong>Deux. « Personne n'est en charge du total » n'est pas toujours vrai.</strong> Un État, un régulateur, un tribunal sont précisément des institutions inventées pour occuper cette position. Ma thèse suppose qu'elles n'y arrivent pas. Sur les terres rares, j'ai des chiffres qui le montrent. Sur les deux autres scènes, je le suppose.</p>
<p><strong>Trois. Ça peut servir d'excuse, et c'est le risque le plus sérieux.</strong> « Le problème est dans la somme » est à trois centimètres de « ce n'est donc pas ma faute ». Je crois que la distinction attribution/participation tient cette porte fermée — on n'est pas coupable, on est terme de l'addition — mais je ne suis pas certain qu'un lecteur pressé fasse la différence, et un raisonnement qu'on peut retourner en dispense a un défaut.</p>
<p><strong>Quatre. L'article ne fait pas ce qu'il recommande.</strong> Il dit que ce qui agit, c'est une personne qui parle devant une autre, et il est publié à personne en particulier, pour des gens probablement déjà d'accord. Il n'agit pas. Au mieux il arme quelqu'un qui parlera ensuite.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>Il n'y a pas de génération faible, pas de manque de volonté, pas d'industriel déloyal, pas d'entourage indifférent. Il y a des parties qui font correctement leur travail, et un total dont personne n'a la charge.</p>
<p>Ça déplace la seule question qui vaille. Pas « qui est responsable » — elle n'a pas de réponse ici, et la poser produit à tous les coups un faux coupable, désigné parce qu'il était visible. Mais : <strong>qu'est-ce que j'ajoute à l'addition, y compris quand je n'ajoute rien.</strong> Zéro est un chiffre. Ne rien faire ne te met pas hors du calcul, ça t'y inscrit avec une valeur nulle, et la somme se fait avec toi dedans.</p>
<p>Reste ce que ça laisse, et c'est maigre. Pas de programme, pas d'action décisive, aucune fierté à en tirer. Une seule prise, et elle tient en une phrase : <strong>quand tu te comportes normalement devant une situation qui ne l'est pas, tu ne fais pas rien — tu sers de preuve.</strong> Les autres te regardent ne pas bouger et en concluent que c'est acceptable, puisque personne ne bouge. Tu n'as rien décidé, rien approuvé, rien dit. Tu as juste été la pièce à conviction.</p>
<p>C'est ça, la seule chose que tu peux retirer. Pas corriger le total : t'enlever de la pile de preuves qui le rend supportable.</p>
<p><strong>Tu es un pixel.</strong> Tu ne verras jamais l'image dont tu fais partie, tu n'as aucune prise sur elle, et personne à l'intérieur n'en a la charge. Tu ne peux pas non plus t'abstenir : un pixel éteint est une couleur, il compose l'image exactement autant que les autres.</p>
<p>Et ta couleur n'est pas la tienne. L'époque te l'a donnée, le milieu, le métier, les gens autour, ce que tu as lu à seize ans. Tu n'as rien choisi, et te croire propriétaire de ta nuance serait refaire, en plus petit, l'erreur que tout ce texte démonte.</p>
<p>Il reste une seule chose, et ce n'est pas une possession : <strong>tu ne peux pas ne pas éclairer.</strong> Personne ne le fait à ta place, personne ne t'en dispense, et ça continue quand tu fermes les yeux.</p>
<p>C'est peu, et ce n'est pas un bien. <strong>C'est une charge dont personne ne peut te décharger</strong> — la seule de tout ce texte qui ait un titulaire.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Sat, 05 Sep 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>1 069 mots : ce n'est pas l'outil qui a changé, c'est ma posture</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/1069-mots/</link>
      <guid isPermaLink="false">https://simoncourtois.com/journal/1069-mots/</guid>
      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        L'article de ce journal que je préfère fait 1 069 mots. Ceux que je publie aujourd'hui en font 2 248 en moyenne. J'ai utilisé l'IA pour écrire les deux — ce qui a changé entre les deux, c'est la manière. Et j'avais formulé le test qui départage ces deux manières le 1er août, avant de cesser de me le poser pendant cinq semaines.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>L'article de ce journal que je préfère s'appelle <a href="https://simoncourtois.com/journal/les-adultes-n-existent-pas-et-l-ia-non-plus/">Les adultes n'existent pas. L'IA non plus.</a> Il fait <strong>1 069 mots</strong>.</p>
<p>Les articles que je publie depuis un mois font <strong>2 248 mots</strong> en moyenne. Deux fois plus.</p>
<p>Et j'ai utilisé l'IA pour écrire les deux. Depuis le début, sans exception. <strong>Ce n'est donc pas l'outil qui sépare les deux moitiés de ce journal.</strong></p>
<p>Je pars d'un constat désagréable : j'ai demandé de l'aide pour écrire cet article-là, c'est celui que je préfère, et c'est le seul dont je n'ai jamais appliqué le contenu. Ce qui me l'a fait voir n'est pas un raisonnement. C'est une phrase que j'ai relue récemment et qui m'avait déjà fait cet effet à l'époque : <strong>« votre conscience n'est pas la vôtre ».</strong></p>
<h2>Le test que j'avais écrit, et que j'ai cessé de me poser</h2>
<p>Je croyais que mon article disait « sers-t'en comme d'un super outil ». J'ai relu. Il dit mieux que ça, et c'est plus embêtant :</p>
<blockquote>
<p>« L'IA est donc les deux choses à la fois : le plus puissant multiplicateur d'agentivité et le plus puissant anesthésiant d'agentivité. Ce qui départage les deux n'est pas l'outil, c'est la posture. <strong>Est-ce que je m'en sers pour commencer des choses que je n'osais pas commencer ? Ou est-ce que je m'en sers pour ne plus avoir à décider ?</strong> »</p>
</blockquote>
<p>Ce ne sont pas des conseils, ce sont deux questions. Un instrument de mesure, écrit le 1er août, à la première personne.</p>
<p>Je ne me les suis plus jamais posées.</p>
<p>Le même texte donne pourtant le modèle de la bonne réponse, et c'est mon propre cas : « quand j'ai commencé mon agrégateur d'actualité scientifique, je n'étais pas qualifié pour le faire. J'ai commencé quand même, et <strong>la compétence est arrivée en cours de route</strong> — jamais avant. »</p>
<p>C'est exactement ce qui n'arrive pas quand l'article arrive fini.</p>
<h2>Deux régimes, un seul outil</h2>
<p>Le journal commence le 20 juillet. Le 12 août, j'ai fait construire un système. Il faut le décrire précisément, parce que tout le reste en dépend :</p>
<ol>
<li>Il <strong>clone mon dépôt</strong> et reconstruit un index de tout ce que j'ai publié — titres, dates, catégories, longueurs, plans.</li>
<li>Il lit un <strong>audit écrit de ma voix</strong> : tutoiement, accroche par un chiffre, section d'auto-contradiction obligatoire, conclusion qui tranche.</li>
<li>Il consulte un <strong>historique</strong> des sujets déjà traités pour ne pas doublonner.</li>
<li>Il fait <strong>quatre à huit recherches sourcées</strong> et vérifie chaque calcul.</li>
<li>Il rédige.</li>
<li>Il passe un <strong>script de vérification bloquant</strong> : longueur, validité des liens internes, conformité du frontmatter, chasse aux formules creuses. En cas d'échec, la livraison est refusée.</li>
<li>Il <strong>livre</strong> le fichier dans mon dossier, prêt à publier.</li>
</ol>
<p>Ce qui en fait autre chose qu'une conversation tient en une propriété : <strong>ça démarre et ça s'arrête sans moi.</strong> Je tape deux mots, un fichier publiable atterrit sur mon disque. Aucune étape n'exige ma présence.</p>
<p>Et un détail que je n'avais pas vu avant de l'écrire : <strong>le critère d'arrêt n'est pas moi.</strong> C'est le script de vérification qui décide qu'un article est terminé. J'ai délégué jusqu'à la définition du mot « fini ».</p>
<p>Avant le 12 août, l'IA était là aussi — mais elle ne pouvait rien achever seule. Pas de mémoire d'une session à l'autre, pas de lecture automatique du blog, pas de vérification, pas de livraison. Il fallait que j'assemble et que je décide que c'était fini.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Période</th>
<th>Régime</th>
<th>Articles</th>
<th>Longueur moyenne</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>20 juillet → 11 août</td>
<td>conversation</td>
<td>8</td>
<td><strong>1 080 mots</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Depuis le 12 août</td>
<td>chaîne de production</td>
<td>16</td>
<td><strong>2 248 mots</strong></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Le volume a doublé le jour où j'ai cessé d'écrire moi-même. Et les deux articles que je préfère — celui du 1er août et sa suite du 4 — sont dans la colonne du haut.</p>
<p>C'est ce qui rend le constat utilisable au lieu de moralisateur. Si la ligne de partage était « avec ou sans IA », la conclusion serait bête et je ne la suivrais pas. <strong>La ligne de partage est entre deux usages du même outil</strong>, ce qui est exactement ce que j'écrivais le 1er août : ce qui départage n'est pas l'outil, c'est la posture. Je n'avais simplement pas prévu que je fournirais moi-même le cas d'école.</p>
<p><em>Réserve : je n'ai pas de relevé détaillé de ma manière de travailler avant le 12 août. Ce qui est daté avec certitude, c'est l'apparition de la chaîne.</em></p>
<h2>Ce que Krishnamurti fait à ma plainte</h2>
<p>Vient l'objection, et elle est sérieuse, parce qu'elle sort de la phrase même qui m'a réveillé.</p>
<p>Le 20 avril 1985 à Washington, Krishnamurti dit ceci :</p>
<blockquote>
<p>« Psychologiquement, vous êtes le reste de l'humanité. (…) Par conséquent, psychologiquement, vous n'êtes pas des individus. (…) Votre conscience n'est pas la vôtre. Elle est celle du reste de l'humanité, parce que nous passons tous par le même moulin. »</p>
</blockquote>
<p>Et il enfonce le clou quelques lignes plus loin : « nous ne disons pas que chaque individu est important : au contraire. »</p>
<p>Si ma conscience n'est pas la mienne, qu'est-ce que ça peut faire que cet article ne soit pas de moi ? La phrase qui m'a fait revenir ici est celle qui dissout ma plainte.</p>
<p>Sauf qu'il faut lire la suite immédiate, que je n'avais pas retenue. Il ne dit pas que ta conscience n'est à personne. Il dit qu'elle est celle de l'humanité — et il en tire non pas un soulagement, mais une charge : <strong>« that's a great responsibility »</strong>.</p>
<p>Donc la propriété n'a jamais été le sujet. C'est là que j'ai dû trancher un mot.</p>
<h2>Deux questions survivent, une seule tombe</h2>
<p>Le mot « attribution » recouvre trois choses qui n'ont rien à voir. Les confondre m'a fait perdre une semaine.</p>
<p><strong>L'attribution-vanité</strong> : mon nom sur le texte, l'image d'auteur, l'idée qu'on me reconnaisse quelque chose. Krishnamurti la démolit et il a raison — c'est exactement l'image qui se défend, celle dont il dit dans la même causerie qu'elle est « le moi ». Sur ce terrain je n'ai aucun argument et je n'en cherche pas. Elle tombe.</p>
<p><strong>L'attribution-inventaire</strong> : est-ce que je sais ce que je sais faire seul ? C'est une question de <strong>connaissance</strong>, pas d'ego. Elle ne demande à personne de me créditer. Elle demande seulement que je puisse répondre à : de quoi suis-je capable, aujourd'hui, sans l'outil ?</p>
<p><strong>La participation</strong> : est-ce que j'ai pris part à ce qui porte mon nom ? C'est une question de <strong>responsabilité</strong>, et c'est celle que Krishnamurti impose lui-même en tirant de sa phrase non pas un soulagement mais une charge.</p>
<p>Les deux dernières ne se recouvrent pas, et il faut les tenir ensemble.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th></th>
<th>Ce qu'elle mesure</th>
<th>Ce qu'elle rate seule</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td><strong>Inventaire</strong></td>
<td>ce que je peux faire sans aide</td>
<td>on peut être capable et n'avoir rien fait</td>
</tr>
<tr>
<td><strong>Participation</strong></td>
<td>ce à quoi j'ai réellement pris part</td>
<td>on peut participer sans rien savoir faire</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Un apprenti participe sans être capable — c'est même la définition de l'apprentissage, et c'est ma propre histoire avec l'agrégateur. À l'inverse, quelqu'un qui saurait tout faire mais délègue tout garde son inventaire intact et ne participe à rien. <strong>Mon cas est le second</strong>, et c'est pour ça qu'une seule des deux questions ne suffisait pas à le décrire.</p>
<p>Ni l'une ni l'autre ne demande qu'on me crédite. C'est ce qui les sauve de l'objection.</p>
<p>Bernard Stiegler nomme précisément cette perte, et <a href="https://simoncourtois.com/journal/les-adultes-n-existent-pas-2-nietzsche-stiegler/">j'avais écrit sur lui le 4 août</a> sans le retourner contre moi. Sa <strong>prolétarisation</strong> n'est pas une affaire d'argent : c'est <a href="https://noese-philo.com/articles/stiegler/la-proletarisation/">une perte de savoir par extériorisation dans les machines</a>. Et le point décisif, celui qu'on cite rarement : <strong>l'extériorisation n'est pas le problème — elle fonde l'humanité.</strong> L'écriture est une extériorisation. Elle devient prolétarisante quand elle est <strong>sans retour</strong>.</p>
<p>Mon relevé du mois : <strong>355 mots de consignes</strong> écrits par moi, <strong>15 800 mots</strong> publiés. Un pour quarante-cinq. Aucun retour.</p>
<h2>Pourquoi c'est un problème d'agentivité, pas de fierté</h2>
<p>Et voilà comment ça referme la boucle sur l'article du 1er août, ce que je ne voyais pas il y a une semaine.</p>
<p>Ce texte disait que l'IA « démolit l'excuse du <em>je ne suis pas qualifié</em> ». C'est vrai, et c'est la meilleure chose qu'on puisse en dire.</p>
<p>Mais pour commencer quelque chose qu'on n'ose pas, il faut savoir où l'on en est. Il faut une estimation, même grossière, de ce qu'on tient déjà. <strong>Si je ne sais plus ce que je sais, je ne sais plus ce que je peux commencer</strong> — et l'excuse revient par la fenêtre, transformée : ce n'est plus « je ne suis pas qualifié », c'est « je ne sais pas si je le suis ».</p>
<p>Le multiplicateur et l'anesthésiant passent donc par le même point. Ce n'est pas une question de vertu ni de dosage. <strong>C'est l'inventaire qui décide.</strong></p>
<p>Et l'inventaire est exactement ce que la livraison d'un texte fini détruit, parce qu'un moteur de recherche te rend des fragments et te laisse le <strong>montage</strong> à charge, alors qu'un modèle te rend le montage. On n'a pas remplacé la recherche. On a remplacé le montage — et le montage était la seule partie où l'on apprend quelque chose sur soi.</p>
<p>C'est pour ça que rien ne prévient : aucun article n'échoue, il n'y a pas de moment de casse. Ce que j'écrivais le 1er août, sans me viser : le problème n'est pas l'erreur, c'est l'absence de signaux.</p>
<h2>Points faibles : quatre objections</h2>
<p><strong>Cet article est écrit avec la machine dont il décrit l'usage, et il est mieux documenté que celui de 1 069 mots que je lui préfère.</strong> Ce qui aggrave le cas plutôt que de le régler : je viens d'externaliser jusqu'à l'inventaire de ce que j'ai externalisé.</p>
<p><strong>Mes articles d'avant sont peut-être simplement moins bons.</strong> 1 069 mots d'opinion contre 2 248 mots sourcés, vérifiés, avec les objections adverses développées — un lecteur qui ne me connaît pas préférera probablement les seconds. Ma préférence pour les premiers est peut-être de la nostalgie déguisée en critique, et je n'ai aucun moyen de la distinguer de l'intérieur.</p>
<p><strong>Et la coupure du 12 août est peut-être une coïncidence.</strong> Rien ne prouve que la chaîne ait causé l'allongement : j'ai pu simplement changer de sujets, passer des tutoriels courts aux dossiers longs, ou trouver mon format. Deux courbes qui bougent en même temps ne se causent pas l'une l'autre, et je suis le premier à le reprocher aux autres.</p>
<p><strong>Le rapport de 1 à 45 ne mesure pas la pensée.</strong> Un directeur de thèse écrit peu et pense beaucoup ; un secrétaire écrit tout et ne pense rien. Le volume de frappe n'est pas un indicateur d'effort intellectuel, et j'en fais un.</p>
<p><strong>Et mon article du 1er août ne prévoyait pas ce cas.</strong> Il parle de commencer des choses qu'on n'ose pas commencer. Il n'envisage nulle part qu'on se serve de l'outil pour écrire les textes dans lesquels on pense. J'étends mon propre texte à une situation qu'il n'avait pas anticipée — légitimement, je crois, mais c'est une extension et il faut le dire.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>Je ne vais pas conclure qu'il faut se passer de l'outil. Ce serait faux et je ne le ferais pas.</p>
<p>Je remets simplement en service les deux questions que j'avais écrites le 1er août et que j'avais rangées :</p>
<p><strong>Est-ce que je m'en sers pour commencer des choses que je n'osais pas commencer ? Ou pour ne plus avoir à décider ?</strong></p>
<p>Et j'en ajoute une troisième, qui est le contrôle d'inventaire et qui ne demande aucune pureté :</p>
<p><strong>Est-ce que je pourrais défendre ce texte sans lui, dans une conversation, dans six mois ?</strong></p>
<p>Si oui, il est de moi quel que soit le clavier qui l'a tapé — et Krishnamurti a raison, la question de la propriété ne se pose même pas. Si non, je n'ai pas un problème d'auteur : j'ai un trou dans mon inventaire, et c'est le genre de trou qu'on ne découvre qu'au moment où l'on aurait eu besoin de ce qu'il contenait.</p>
<p>À partir de maintenant, j'écris ma thèse avant que quoi que ce soit ne soit cherché. Trois lignes, dans mes mots, même mal formulées. La suite peut être outillée autant qu'on veut : ce qui compte est qu'il reste une trace de ce que je pensais avant.</p>
<p>Celui-ci est le premier écrit comme ça, et il a été corrigé deux fois avant d'exister.</p>
<p>La première correction est venue des dates : j'affirmais que ma manière de travailler n'avait pas changé, le relevé montre une coupure nette au 12 août. La seconde est venue de moi, contre le brouillon : il annonçait que mon article préféré datait « d'avant l'outil », ce qui laissait croire que je l'avais écrit sans IA. C'est faux, j'en ai toujours utilisé, et cette version-là aurait été plus flatteuse et moins vraie.</p>
<p><strong>C'est exactement à ça que sert d'écrire sa thèse avant</strong> : il reste quelque chose à contredire.</p>
<p>Mais la méthode n'est qu'une hygiène, et je ne veux pas m'arrêter là — parce qu'en relisant mes deux questions du 1er août, je m'aperçois que je n'ai répondu qu'à la seconde.</p>
<h2>La question à laquelle je n'ai pas répondu</h2>
<p><em>Est-ce que je m'en sers pour ne plus avoir à décider ?</em> J'ai passé cet article à y répondre. Oui, en partie, et j'ai les chiffres.</p>
<p><em>Est-ce que je m'en sers pour commencer des choses que je n'osais pas commencer ?</em> Celle-là, je l'ai laissée de côté, et c'est la première des deux.</p>
<p>Regarde mes sujets du mois : la guerre, League of Legends, Ghibli, un anime que je connais par cœur, la sécurité des mots de passe. <strong>Ce sont tous des sujets que je savais déjà cadrer.</strong> Ils sont bons, je les tiens, et c'est précisément ce qui cloche : je n'ai rien commencé que je ne savais pas faire. J'ai exécuté.</p>
<p>Le critère n'a donc jamais été « est-ce que je l'ai écrit moi-même ». Écrire seul me donnerait une mesure de mon inventaire, ce qui est utile, mais resterait à l'intérieur du périmètre connu. <strong>Le critère, celui que j'avais formulé et rangé, c'est : est-ce que je commence quelque chose que je ne sais pas faire ?</strong></p>
<p>C'est la définition même de l'agentivité dans mon texte du 1er août, et c'est mon propre exemple : l'agrégateur, commencé sans être qualifié, la compétence arrivée en cours de route. Ce blog avait commencé comme ça. Il est devenu <strong>l'endroit où j'exécute ce que je maîtrise</strong> — et l'outil n'y est pour rien, il a seulement rendu l'exécution confortable.</p>
<h2>Le vrai risque, et il est dans ce texte</h2>
<p>Il faut que je nomme le piège, sinon j'y tombe en le décrivant.</p>
<p><strong>Je viens d'écrire un article sur le fait d'écrire trop d'articles.</strong> Si le mouvement suivant est un article de plus, rien n'aura bougé : j'aurai ajouté une couche de lucidité sur la même mécanique, et la lucidité est exactement ce qui permet de continuer en paix.</p>
<p>C'est ma farine du boulanger appliquée à moi : chaque étape défendable, le résultat inchangé.</p>
<p>Donc la seule conclusion que je retienne n'est pas une règle d'écriture. <strong>C'est de pointer l'outil vers quelque chose que je ne sais pas encore faire, et d'accepter que ce soit mauvais au début.</strong> Pas un meilleur article : une chose hors périmètre.</p>
<p>Et pour que ce ne soit pas qu'une phrase, une décision, prise aujourd'hui : <strong>j'arrête le système.</strong></p>
<p>Pas l'IA — je continuerai à m'en servir, et prétendre le contraire serait mentir. J'arrête les sept étapes décrites plus haut : la rédaction complète, la vérification automatique, la livraison d'un fichier prêt à publier. Les fichiers restent, je pourrais tout relancer demain. Ce que je retire, c'est la propriété qui posait problème — <strong>que ça puisse démarrer et finir sans moi.</strong></p>
<p>Ce qui reste est le meilleur de l'outil et je le garde entier : lire, chercher, calculer, sourcer, et surtout <strong>me contredire</strong>. La différence tient en une inversion : je pose ma thèse, il essaie de la casser, et j'écris. Ce n'est pas moins d'IA, c'est de l'extériorisation qui revient.</p>
<p>Cet article est le dernier que le système aura produit. C'est aussi, à ma connaissance, le seul qu'il aura écrit contre lui-même.</p>
<p>Quant à ce que je vais commencer ensuite — c'est la seule partie que je ne peux ni chercher, ni sous-traiter, ni faire vérifier. Si je la déléguais, je viendrais de refabriquer l'adulte.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Wed, 02 Sep 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>Dans le présent est tout le temps : Orb et Krishnamurti</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/orb-krishnamurti-verite-sans-chemin/</link>
      <guid isPermaLink="false">https://simoncourtois.com/journal/orb-krishnamurti-verite-sans-chemin/</guid>
      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        Le 20 avril 1985 à Washington, Krishnamurti donne une causerie intitulée « Dans le présent est tout le temps ». Quarante ans plus tard, un mangaka japonais en écrit la démonstration narrative sans le savoir : quatre-vingts ans, quatre générations, aucun personnage qui voit l'aboutissement de ce qu'il commence. Et le chiffre que Krishnamurti avance ce jour-là a empiré de moitié.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>Le 20 avril 1985, à Washington, un homme de quatre-vingt-dix ans monte sur scène et commence par prévenir la salle que ce ne sera pas une conférence.</p>
<blockquote>
<p>« Ceci n'est pas un exposé sur un sujet particulier selon certaines disciplines, scientifiques ou philosophiques. Les exposés servent à informer sur un sujet ou à instruire, et nous n'allons pas faire ça. »</p>
</blockquote>
<p>La causerie s'appelle <strong>« In the Present Is the Whole of Time »</strong> — dans le présent est contenu tout le temps. Ce sera l'une de ses dernières : Jiddu Krishnamurti parlera encore neuf mois, jusqu'au 4 janvier 1986 à Madras, et mourra le 17 février.</p>
<p>Et quarante ans plus tard, un mangaka japonais écrit la démonstration narrative de ce titre sans jamais citer son auteur. <em>Orb: On the Movements of the Earth</em> couvre quatre-vingts ans en quatre arcs : Rafal reçoit l'enseignement d'Hubert puis meurt, d'autres retrouvent son travail dix ans après, d'autres le reprennent vingt-cinq ans plus tard. <strong>Aucun personnage ne voit l'aboutissement de ce qu'il commence.</strong> Chacun agit dans un présent qui contient les quatre-vingts ans.</p>
<p>C'est mon anime préféré. Il est historiquement faux, je vais le démontrer, et ça ne l'affaiblit pas — ça déplace son sujet.</p>
<h2>Le chiffre de la causerie, quarante ans après</h2>
<p>Commençons par une vérification, parce que Krishnamurti avance ce jour-là une donnée factuelle.</p>
<blockquote>
<p>« Il y a environ quarante guerres en cours à l'heure actuelle. »</p>
</blockquote>
<p>Quarante, en avril 1985. Les deux références européennes du domaine — l'<strong>Uppsala Conflict Data Program</strong> en Suède et le <strong>PRIO d'Oslo</strong> en Norvège — comptent aujourd'hui, pour l'année 2024, <a href="https://www.uu.se/en/press/press-releases/2025/2025-06-11-ucdp-sharp-increase-in-conflicts-and-wars"><strong>61 conflits armés étatiques actifs répartis dans 36 pays</strong></a>, dont onze franchissent le seuil des mille morts annuels. C'est <strong>le nombre le plus élevé depuis le début des relevés en 1946</strong>, et le nombre de conflits impliquant des États a quasiment doublé depuis 2010.</p>
<p>Fais le rapport : <strong>+52,5 % en trente-neuf ans.</strong></p>
<p>Ce n'est pas une anecdote. C'est le test de sa thèse centrale, qu'il énonce quelques minutes plus tard et qui est le cœur de toute la causerie :</p>
<blockquote>
<p>« Là où il y a division, il doit y avoir conflit. C'est une loi. »</p>
</blockquote>
<p>Il ne dit pas que la division cause parfois le conflit. Il en fait une loi, au même titre qu'une loi physique. Quarante ans de données européennes ne l'ont pas contredit.</p>
<h2>Ce que la causerie dit de la religion</h2>
<p>Sur ton premier mot, Krishnamurti est d'une brutalité qui surprend chez quelqu'un qu'on range au rayon spiritualité.</p>
<blockquote>
<p>« Les chrétiens ont tué plus que quiconque sur cette terre. »</p>
</blockquote>
<p>Il ajoute immédiatement : « nous observons ces faits, ces réalités, sans prendre parti ». Puis il place les religions exactement au même rang que le drapeau :</p>
<blockquote>
<p>« Les religions ont divisé l'homme, exactement comme le nationalisme, qui est une forme de tribalisme glorifié. »</p>
</blockquote>
<p>Et il y a une phrase que je n'avais jamais lue et qui vaut à elle seule la lecture. Il parle des fondamentalismes qui se réveillent partout, « en Inde, ici, et en Europe », et il s'arrête sur un mot :</p>
<blockquote>
<p>« Je me demande si vous avez déjà regardé le mot &quot;ranimer&quot;. <strong>On ne peut ranimer que ce qui est mort ou en train de mourir. On ne peut pas ranimer une chose vivante.</strong> »</p>
</blockquote>
<p>Garde-la. C'est exactement ce qui sépare Orb d'un récit de restauration : dans la série, rien n'est ranimé. Une idée est <strong>transmise</strong>, ce qui est le contraire.</p>
<h2>Ce que l'Europe savait déjà de Copernic</h2>
<p>Parce qu'il faut maintenant régler la question historique, et les faits sont européens.</p>
<p>L'homme qui a réellement sorti la Terre du centre du monde entre à l'<strong>université Jagellonne de Cracovie en 1491</strong>. Ce n'est pas un marginal traqué : c'est un étudiant d'une des grandes universités du continent. Il devient <strong>chanoine de la cathédrale de Frauenburg</strong>, élection confirmée en 1497, poste ecclésiastique occupé jusqu'à sa mort. L'Église le <strong>consulte</strong> dans le cadre du Ve concile du Latran, parce qu'on a besoin de ses compétences pour réformer le calendrier. Et quand <em>De revolutionibus</em> paraît en 1543, <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Copernic">le livre est dédié au pape Paul III</a>.</p>
<p>Mise à l'Index en 1616. <strong>Soixante-treize ans après.</strong></p>
<p>Et voici le fait qui ridiculise le décor d'Orb mieux qu'aucun argument. Dans le sol de la basilique San Petronio, à Bologne, court une ligne de marbre de <strong>67,72 mètres</strong>. Giovanni Domenico Cassini commence les travaux en 1653 et <a href="https://mathouriste.eu/Obs_Paris/Cassini/cassini_merid.html">l'inaugure au solstice d'été 1655</a> : un trou percé dans la voûte transforme l'église en chambre noire géante, et l'image du Soleil se déplace sur la ligne au fil des saisons. Cassini voulait trancher entre l'excentricité de Ptolémée et le mouvement non uniforme de Kepler. Il a mesuré <strong>0,0167</strong>, et <strong>il a validé Kepler</strong>.</p>
<p>Dans une basilique. <strong>Vingt-deux ans après la condamnation de Galilée.</strong> Et si l'instrument était là, c'est que l'Église avait besoin de solstices mesurés au plus juste pour fixer Pâques depuis la réforme du calendrier de 1582.</p>
<p>Maintenant relis Krishnamurti :</p>
<blockquote>
<p>« Les merveilleuses cathédrales d'Europe — la beauté, la structure, l'architecture — ont été assemblées par la pensée. »</p>
</blockquote>
<p>Il les cite comme le produit par excellence de la pensée, donc du limité, donc du conflit. Bologne ajoute une couche qu'il ne mentionne pas : <strong>une cathédrale d'Europe a servi non pas à exprimer une pensée, mais à en tester une</strong> — et la pensée testée a gagné contre celle de l'institution qui possédait le bâtiment.</p>
<h2>La thèse du conflit est un produit d'importation</h2>
<p>Ce qu'on appelle la guerre entre la science et la religion n'est pas une observation européenne. C'est une thèse américaine, avec deux auteurs et deux dates : John William Draper, <em>History of the Conflict Between Religion and Science</em>, <strong>1874</strong>. Andrew Dickson White, <em>A History of the Warfare of Science with Theology in Christendom</em>, <strong>1896</strong>.</p>
<p>Pendant que ces livres se vendaient outre-Atlantique, un physicien français passait ses dernières années à démontrer l'inverse. <strong>Pierre Duhem</strong> publie à partir de 1913, chez Hermann à Paris, <a href="https://www.editions-hermann.fr/livre/le-systeme-du-monde-histoire-des-doctrines-de-platon-a-copernic"><em>Le Système du monde. Histoire des doctrines cosmologiques de Platon à Copernic</em></a> — une somme consacrée à établir la <strong>continuité</strong> entre scolastique médiévale et science moderne. Là où Draper voyait une rupture arrachée contre l'Église, Duhem documentait une filiation qui passe par elle. Le consensus des historiens lui a donné raison dans les années 1970.</p>
<p><strong>Le décor d'Orb ne vient pas du XVe siècle européen. Il vient de 1874, et il a traversé l'Atlantique.</strong></p>
<h2>Alors pourquoi ça fonctionne, et ce que ça coûte en années</h2>
<p>Le sujet d'Orb n'est pas une découverte : c'est son <strong>coût</strong> et sa <strong>transmission</strong>. Et pour filmer le coût d'une conviction, il faut une institution prête à tuer pour une cosmologie. Le XVe siècle européen n'en fournit pas — il fournit une université à Cracovie et, deux siècles plus tard, une méridienne dans une basilique. <strong>Il fallait donc l'inventer.</strong> L'anachronisme est le prix d'entrée du sujet.</p>
<p>Maintenant fais l'arithmétique de la transmission réelle, celle qu'Orb comprime.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Étape</th>
<th>Date</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Brudzewski enseigne à Cracovie</td>
<td>vers 1477</td>
</tr>
<tr>
<td>Copernic s'y inscrit</td>
<td>1491</td>
</tr>
<tr>
<td><em>De revolutionibus</em>, dédié au pape</td>
<td>1543</td>
</tr>
<tr>
<td>Mise à l'Index</td>
<td>1616</td>
</tr>
<tr>
<td>Bologne valide Kepler dans une église</td>
<td>1655</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>De l'inscription de Copernic à la mise à l'Index : <strong>125 ans</strong>. Depuis l'enseignement de Brudzewski : <strong>139 ans</strong>. Orb en met quatre-vingts. <strong>La chaîne réelle est une fois et demie plus lente que la fiction</strong> — et c'est la fiction qu'on trouve invraisemblable.</p>
<h2>Le dernier personnage d'Orb a réellement existé, et il avait tort</h2>
<p>C'est le détail le plus beau de la série, et il est polonais.</p>
<p>Le dernier arc met en scène un certain <strong>Albert Brudzewski</strong>. Ce n'est pas une invention. <a href="https://wikimonde.com/article/Albert_Brudzewski">Wojciech de Brudzewo naît le 6 avril 1445 et meurt vers 1497 à Vilnius</a>. Recteur de l'université Jagellonne, il y enseigne les mathématiques et l'astronomie <strong>pendant deux décennies</strong>, et publie en 1482 un <em>Commentariolum</em> qui attaque les modèles ptoléméens — excentriques, épicycles, équants. Copernic s'inscrit à Cracovie en 1491, alors qu'il enseigne depuis des années.</p>
<p>Et voici ce qui rend la chose vertigineuse : <strong>Brudzewski était géocentriste.</strong> Il n'a jamais soutenu que la Terre tournait. Il a seulement démonté assez sérieusement les modèles existants pour que le doute devienne enseignable.</p>
<p>Uoto termine donc quatre-vingts ans de martyrs imaginaires sur un homme réel, professeur d'université, en règle avec son époque, <strong>et qui avait tort</strong>. Après tous ces bûchers, la fiction se raccorde à l'Histoire sur quelqu'un qui n'a rien découvert, rien risqué, et a seulement bien enseigné le doute.</p>
<p>C'est la même chose que dit Krishnamurti quand il redéfinit un mot dont l'Église d'Orb a fait un instrument :</p>
<blockquote>
<p>« Le mot &quot;discipline&quot; signifie le disciple qui apprend du maître. <strong>Apprendre</strong>, non pas se discipliner au sens de se conformer, d'imiter, de s'ajuster. »</p>
</blockquote>
<h2>Le 3 août 1929, à Ommen : le prix d'une phrase</h2>
<p>Reste à nommer l'antagoniste. Ça a été fait, avec une date et un lieu, aux Pays-Bas.</p>
<p>En 1911, la Société théosophique fonde l'<strong>Ordre de l'Étoile d'Orient</strong> autour d'un adolescent indien désigné comme futur instructeur du monde. Au début des années 1920, le baron néerlandais Philip van Pallandt cède à l'Ordre le <a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Eerde,_Ommen">château d'Eerde et son domaine, à Ommen : <strong>1 667 hectares</strong></a>.</p>
<p>Le <strong>3 août 1929</strong>, devant les membres réunis, Krishnamurti dissout l'organisation dont il est la raison d'être :</p>
<blockquote>
<p>« La vérité est un pays sans chemin, et vous ne pouvez l'approcher par aucun chemin, aucune religion, aucune secte. »</p>
</blockquote>
<p>On peut trouver la phrase belle et bon marché. Voici son prix : <strong>l'acte de propriété du domaine a été retransféré à la famille van Pallandt en 1931.</strong> Mille six cent soixante-sept hectares rendus. C'est la seule mesure sérieuse d'un discours de ce genre.</p>
<p>Cinquante-six ans plus tard, à Washington, il n'a pas bougé d'un millimètre :</p>
<blockquote>
<p>« De notre confusion, nous créons l'autorité, les gourous, les prêtres. »</p>
</blockquote>
<blockquote>
<p>« Il n'est pas une autorité, il n'est pas un gourou, Dieu merci. »</p>
</blockquote>
<p>Relis l'Inquisition d'Orb avec ça en tête. Ce que combat la série n'est pas la croyance en Dieu — ses personnages y croient presque tous, et leur foi est la <strong>raison</strong> pour laquelle ils regardent le ciel. <strong>C'est l'organisation d'un chemin vers la vérité, et le monopole de ce chemin.</strong> L'Inquisition d'Orb n'est pas catholique par essence : elle est ce que devient n'importe quelle organisation qui possède la vérité.</p>
<p>Et si l'on voulait encore croire à une guerre entre science et religion, il faut regarder ce qu'il fait ensuite : à partir d'<strong>août 1965, à Saanen en Suisse</strong>, il entame des entretiens enregistrés avec <strong>David Bohm</strong>, physicien quantique, professeur à Birkbeck College à Londres. <a href="https://www.bohmkrishnamurti.com/the-dialogues/">Les dialogues s'étendront sur près de vingt-cinq ans</a> — six en 1965, douze en 1975, quinze en 1980, un dernier en 1984 — entre Saanen et Brockwood Park en Angleterre.</p>
<h2>Comprendre, pardonner, absoudre</h2>
<p>Tu poses le pardon. La causerie de Washington y répond, mais pas comme tu l'attends.</p>
<p>Séparons d'abord trois gestes qu'on confond presque toujours. <strong>Comprendre</strong> est un acte de connaissance : tu reconstitues les causes. <strong>Pardonner</strong> est un acte relationnel : tu renonces à ta créance, et il t'appartient. <strong>Absoudre</strong> est un acte institutionnel : une autorité efface la dette à ta place — exactement la prérogative que l'Église d'Orb s'arroge.</p>
<p>La série fait le premier, refuse le troisième, laisse le second au spectateur. C'est le programme de Spinoza, dont <a href="https://simoncourtois.com/journal/spinoza-a-l-epreuve-de-l-ia/">j'ai déjà écrit que la formule circule amputée d'un mot</a> : ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas détester, mais <strong>comprendre</strong>.</p>
<p>Krishnamurti, lui, ne répond pas à la question. <strong>Il la dissout</strong>, et c'est plus dérangeant. Le 20 avril 1985, il pose ceci :</p>
<blockquote>
<p>« Quand vous dites &quot;je suis blessé&quot;, <strong>qui</strong> est blessé ? Est-ce l'image que vous avez construite de vous-même qui est blessée — le psychisme ? »</p>
</blockquote>
<blockquote>
<p>« Le psychisme, c'est le &quot;moi&quot;, et le &quot;moi&quot; est l'image que j'ai construite de moi. Il n'y a rien de spirituel là-dedans. »</p>
</blockquote>
<p>Et la conclusion, qui est une question :</p>
<blockquote>
<p>« Est-il possible de vivre sur cette terre sans avoir une seule image, de qui que ce soit, <strong>y compris de Dieu — s'il existe une telle entité</strong> — aucune image de votre femme, de vos enfants, de votre mari ? Pas une seule image ? Alors il devient possible de n'être jamais blessé. »</p>
</blockquote>
<p>Pas de blessure, donc rien à pardonner. C'est d'une cohérence redoutable, et je ne suis pas sûr que ce soit humain — parce que toute la charge retombe sur celui qui a subi. Dit à quelqu'un qu'on vient de détruire, c'est indiscernable d'un « passe à autre chose ».</p>
<p>Et c'est exactement là qu'Orb se tient. <strong>La série enregistre tout</strong> — rien de ce que fait Nowak n'est effacé, aucune mort n'est rachetée — <strong>et elle refuse quand même le monstre.</strong> Nowak souffre, il a ses raisons, il croit empêcher un mal, et l'arc qui le lie à Jolenta est le plus douloureux de l'ensemble. On ne nous accorde jamais le confort d'un monstre, et on ne nous demande jamais d'effacer l'ardoise.</p>
<h2>L'agnosticisme n'est pas le tiède milieu</h2>
<p>Ton dernier mot est dans la citation ci-dessus, en cinq mots glissés entre deux tirets : <strong>« y compris de Dieu — s'il existe une telle entité ».</strong></p>
<p>Ce n'est ni de l'athéisme ni de la foi. C'est une parenthèse qui met la question entre crochets et continue. Il ne démontre pas que Dieu n'existe pas, il ne l'affirme pas non plus : il constate qu'on n'en sait rien et refuse d'en faire une image de plus.</p>
<p>C'est ça, l'agnosticisme sérieux : non pas une hésitation, mais <strong>une affirmation sur les limites de ce qui peut être établi</strong>. Et Krishnamurti en fait une méthode, pas un aveu :</p>
<blockquote>
<p>« Ce qui est important dans cette recherche, c'est d'avoir énormément de doute, de scepticisme, de ne jamais accepter quoi que ce soit pour argent comptant. »</p>
</blockquote>
<blockquote>
<p>« Il faut douter de toutes ses expériences. »</p>
</blockquote>
<p>C'est exactement la discipline des astronomes d'Orb : voici une observation, voici un modèle qui en rend mieux compte, <strong>et ce modèle doit pouvoir être mis à l'épreuve.</strong> Ce qui range l'agnostique et le croyant du même côté — le chanoine Copernic et la méridienne de Bologne le prouvent — et déplace l'adversaire. <strong>L'ennemi n'est pas la foi, c'est le refus qu'une affirmation soit testée.</strong></p>
<h2>Les valeurs, et la phrase que je retiens</h2>
<p>Sur ton dernier mot, la causerie donne une formule que j'aurais aimé écrire :</p>
<blockquote>
<p>« L'intérêt personnel est le commencement de la corruption. »</p>
</blockquote>
<p>Il ajoute : « qu'il s'agisse de l'homme politique ou de l'homme religieux ; l'intérêt personnel domine le monde, et il y a donc conflit. »</p>
<p>C'est précisément ce que je décrivais <a href="https://simoncourtois.com/journal/la-farine-du-boulanger/">avec la farine du boulanger</a>, en beaucoup plus long et sans la trouver aussi nette : personne n'a besoin d'être méchant pour que le tort se produise, il suffit que chacun compte pour soi. Krishnamurti le pose en une ligne, en 1985, et il en tire une conséquence que je n'avais pas osée :</p>
<blockquote>
<p>« Psychologiquement, vous êtes le reste de l'humanité. Votre conscience n'est pas la vôtre. »</p>
</blockquote>
<h2>Points faibles : cinq objections</h2>
<p><strong>Juger un anime à son exactitude historique est une faute de catégorie.</strong> Personne ne le reproche à <em>Berserk</em> ni à <em>Vinland Saga</em>, et Orb se déroule dans un royaume explicitement imaginaire. J'ai passé un quart de cet article à réfuter une prétention que l'œuvre n'a jamais eue.</p>
<p><strong>Que la thèse du conflit soit fausse ne veut pas dire que rien ne s'est passé.</strong> L'Index a existé, Galilée a été condamné en 1633, Giordano Bruno a été brûlé à Rome en 1600 — pour des hérésies théologiques et non pour son astronomie, mais brûlé. Et Duhem lui-même a été critiqué pour avoir tiré la continuité un peu loin, en catholique convaincu qu'il était.</p>
<p><strong>Mon rapprochement entre les deux œuvres est le mien, pas celui des auteurs.</strong> Rien n'indique qu'Uoto ait lu Krishnamurti, et rien ne l'exige : deux personnes peuvent décrire la même structure sans se connaître. Mais je fabrique une filiation là où il n'y a peut-être qu'une coïncidence de forme, et c'est le genre d'interpolation qui séduit précisément parce qu'elle est jolie.</p>
<p><strong>Krishnamurti est son propre contre-exemple.</strong> L'homme qui a dissous une organisation en 1929 a passé les cinquante-sept années suivantes entouré de fondations et d'écoles portant son nom — Brockwood Park notamment — à parler devant des salles pleines de gens venus l'écouter lui. Soit ça réfute sa thèse, soit ça montre qu'on ne sort pas du problème et qu'on déplace seulement l'organisation d'un cran.</p>
<p><strong>Et je parle d'une œuvre que j'aime.</strong> Un article qui commence par « c'est mon anime préféré » et finit par « son défaut principal est en réalité une qualité » devrait éveiller la méfiance. Il a éveillé la mienne ; ça n'a pas changé ma conclusion, ça devrait tempérer la tienne.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>Ce que j'écris depuis des semaines tourne autour du même constat : les principes ne se trahissent pas, ils se réécrivent ; les gains sont précis et les torts sont flous. Orb est le contre-exemple exact — des gens y paient le prix maximum pour une conviction qui ne leur rapporte rien, dont ils ne verront pas l'aboutissement, et dont ils savent qu'un autre la reprendra. <strong>Le troc inverse : tout donner contre rien de visible.</strong></p>
<p>D'où la question que je préfère ne pas éviter. <strong>Nous fallait-il un mensonge historique pour arriver à nous représenter quelqu'un qui paie réellement pour un principe ?</strong> Je crois que oui, et c'est ce qu'Orb dit de nous, pas du XVe siècle. <a href="https://simoncourtois.com/journal/la-chine-fondait-au-coke-en-1078/">Nous savons imaginer des institutions qui écrasent ; nous avons du mal à en trouver une, dans l'Histoire réelle, qui l'ait fait pour une question de cosmologie</a>.</p>
<p>Et je reviens à Brudzewski, mort géocentriste à Vilnius vers 1497, dont le seul mérite aura été de bien enseigner le doute à quelqu'un qui n'était pas encore Copernic.</p>
<p><strong>On ne transmet pas une vérité. On transmet la permission de chercher.</strong> C'est ce qu'aucune organisation de la vérité ne peut donner, puisque c'est précisément ce qu'elle est faite pour reprendre — et c'est pour ça qu'on ne la ranime pas. On ne ranime que ce qui est mort.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Wed, 02 Sep 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>Ton mot de passe : 4 heures ou 12 000 ans, et tu n'y es pour rien</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/4-heures-ou-12000-ans/</link>
      <guid isPermaLink="false">https://simoncourtois.com/journal/4-heures-ou-12000-ans/</guid>
      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        Un mot de passe aléatoire de huit caractères tombe en 3 h 50 s'il est stocké en MD5, et tient 12 100 ans s'il est stocké en bcrypt. Même mot de passe, même carte graphique, facteur 27 millions. La variable qui décide n'est pas la tienne — et de toute façon, ce n'est pas comme ça qu'on perd ses comptes.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>Prends un mot de passe aléatoire de <strong>huit caractères</strong>, tiré des 95 symboles ASCII imprimables. Majuscules, minuscules, chiffres, ponctuation : le genre que les sites te réclament.</p>
<p>Une seule carte graphique moderne, une RTX 5090, calcule <a href="https://tutorials.technology/blog/08-Hashcat-GPU-benchmarking-table-Nvidia-and-amd.html">plus de 240 milliards de hachages MD5 par seconde</a>. L'espace de recherche fait 95⁸, et on tombe en moyenne sur la moitié.</p>
<p><strong>Si le site a stocké ton mot de passe en MD5 : 3 heures et 50 minutes.</strong></p>
<p>La même carte, sur du bcrypt à facteur de coût 10, tourne à environ <strong>8 700 hachages par seconde</strong> — un chiffre que je dérive de la flotte de seize RTX 5090 utilisée par <a href="https://www.hivesystems.com/blog/are-your-passwords-in-the-green">Hive Systems pour son tableau annuel</a>, soit 138 675 hachages par seconde à seize.</p>
<p><strong>Si le site a stocké le même mot de passe en bcrypt : 12 100 ans.</strong></p>
<p>Même chaîne de caractères. Même matériel. <strong>Facteur 27,7 millions.</strong></p>
<p>Et ce facteur ne dépend pas de toi. Il dépend d'une ligne de code écrite il y a des années par un développeur dont tu ne connaîtras jamais le nom, dans une entreprise dont tu ne sauras qu'elle a fui que le jour où elle fuira.</p>
<p>C'est le premier problème des tableaux « combien de temps pour craquer votre mot de passe ». Le second est pire : <strong>ils calculent une chose qui ne t'arrivera jamais.</strong></p>
<h2>Ce que le tableau mesure vraiment</h2>
<p>Voici l'ordre de grandeur, refait proprement, sur une seule carte :</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Mot de passe aléatoire (95 symboles)</th>
<th>Stocké en MD5</th>
<th>Stocké en bcrypt (coût 10)</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>8 caractères</td>
<td><strong>3 h 50</strong></td>
<td>12 100 ans</td>
</tr>
<tr>
<td>12 caractères</td>
<td>35 700 ans</td>
<td>9,9 × 10¹¹ ans</td>
</tr>
<tr>
<td>16 caractères</td>
<td>2,9 × 10¹² ans</td>
<td>8 × 10¹⁹ ans</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Regarde la colonne de gauche : passer de 8 à 12 caractères te fait gagner <strong>un facteur 81 millions</strong>. C'est énorme, et c'est le seul argument honnête du genre.</p>
<p>Maintenant regarde une ligne au lieu d'une colonne. Sur la ligne des huit caractères, le choix de stockage vaut <strong>27,7 millions</strong>. Ta longueur et le choix du serveur pèsent le même ordre de grandeur — sauf que l'un est ton travail et l'autre non.</p>
<p>À leur crédit, les auteurs du tableau le plus repris annoncent leurs hypothèses. Ils supposent que ton mot de passe est déjà entre les mains de quelqu'un sous forme de hachage, que l'attaque se fait hors ligne, que le mot de passe est réellement aléatoire, et qu'il n'y a pas d'authentification à deux facteurs.</p>
<p>Ces quatre conditions doivent être <strong>toutes</strong> réunies pour que le nombre veuille dire quelque chose. Et il en manque une cinquième, que personne n'écrit.</p>
<h2>La cinquième condition, celle que personne n'écrit</h2>
<p>Le tableau calcule le temps nécessaire pour craquer <strong>ton</strong> mot de passe. Il suppose donc que quelqu'un s'attaque à toi en particulier.</p>
<p>Ce n'est pas ce qui se passe. Quand une base de dix millions de hachages fuite, personne ne s'assoit devant ta ligne. On lance une attaque par dictionnaire et par règles sur le lot entier, on récolte les cinq à dix pour cent qui tombent en quelques heures — les prénoms, les dates, les motifs de clavier, les variantes de fuites précédentes — et <strong>on passe à la base suivante</strong>.</p>
<p>L'attaquant n'est pas un adversaire, c'est une économie. Il ne cherche pas à te craquer, il cherche le meilleur rendement par euro de calcul. Ton mot de passe aléatoire de douze caractères n'est pas « incassable » : il est <strong>non rentable</strong>, ce qui est un tout autre concept et un bien meilleur objectif.</p>
<p>Et c'est pour ça que la vraie question n'est pas la robustesse. C'est celle-ci : <strong>par quel chemin les comptes se perdent-ils réellement ?</strong></p>
<h2>Le vrai chemin : 14 000 comptes, 6,9 millions de victimes</h2>
<p>Octobre 2023. Les données de <strong>6,9 millions de comptes 23andMe</strong> se retrouvent en vente — noms, photos, année de naissance, localisation, origines ethniques, données génétiques. Près de la moitié des quatorze millions de clients de l'entreprise.</p>
<p>Le détail qui devrait figurer dans tous les manuels : <strong>23andMe n'a pas été piratée.</strong> L'entreprise a déclaré n'avoir trouvé aucune preuve d'un incident de sécurité sur ses systèmes, et personne ne l'a contredite depuis.</p>
<p>Ce qui s'est passé, c'est du <em>credential stuffing</em> : les attaquants ont rejoué des couples identifiant/mot de passe volés <strong>ailleurs</strong>, sur d'autres services, lors d'autres fuites. <a href="https://www.hipaajournal.com/6-9-million-23andme-users-affected-by-data-breach/">Environ 14 000 comptes se sont ouverts</a> — soit 0,1 % de la base. Puis, depuis ces 14 000 comptes, la fonctionnalité <em>DNA Relatives</em> a donné accès aux données de 5,5 millions d'utilisateurs, et l'arbre généalogique à 1,4 million de plus.</p>
<p>Fais le rapport. <strong>14 000 comptes ouverts ont produit 6,9 millions de victimes : un facteur 493.</strong></p>
<p>Et refais le compte en temps de calcul : <strong>zéro.</strong> Aucun hachage n'a été cassé. Aucune carte graphique n'a chauffé. Aucune des quatre conditions du tableau n'était réunie. Les mots de passe étaient déjà connus, et il a suffi de les retaper au bon endroit.</p>
<h2>Les chiffres qui disent où est le risque</h2>
<p>Le rapport annuel de Verizon sur les compromissions de données donne l'échelle du phénomène, et elle est difficile à ignorer.</p>
<p>Les identifiants compromis constituent le <strong>vecteur d'accès initial de 22 %</strong> des compromissions analysées en 2025. Et sur le trafic d'authentification lui-même, <a href="https://www.verizon.com/business/resources/articles/credential-stuffing-attacks-2025-dbir-research/">la médiane quotidienne du credential stuffing atteint <strong>19 % de toutes les tentatives de connexion</strong></a> — 12 % chez les petites structures, 25 % chez les grandes, avec un pic mesuré à <strong>44 % sur une seule journée</strong>.</p>
<p>Une connexion sur cinq, en médiane, est quelqu'un qui essaie un mot de passe volé ailleurs.</p>
<p>Le taux de succès typique d'une telle campagne est estimé autour de <strong>2 %</strong>. Ça paraît dérisoire jusqu'à ce qu'on le multiplie : un million de couples rejoués donnent <strong>20 000 comptes pris</strong>. Cent millions en donnent deux millions. C'est une industrie à faible marge et à très gros volume, exactement comme le spam.</p>
<p>Et voici le chiffre qui décide de tout, tiré par Verizon de l'analyse de données volées par des logiciels voleurs d'identifiants : <strong>seuls 49 % des mots de passe d'un utilisateur, à travers ses différents services, sont distincts.</strong> La médiane. Autrement dit, plus d'un mot de passe sur deux est un doublon de quelque chose que tu utilises ailleurs.</p>
<p>C'est là que se joue ta sécurité. Pas dans le nombre de caractères spéciaux.</p>
<p>Et pas non plus dans la couche réseau, tant qu'on y est : <a href="https://simoncourtois.com/journal/vpn-explique-5-minutes/">un VPN ne change strictement rien</a> à une attaque par rejeu d'identifiants. Le mot de passe est déjà connu, la connexion se fait normalement, et elle est chiffrée comme les autres. C'est exactement le même écart que celui que je décrivais <a href="https://simoncourtois.com/journal/ce-qui-protege-vraiment-du-pistage/">entre ce qui rassure et ce qui protège du pistage</a> : les mesures qu'on achète et les mesures qui marchent ne sont pas les mêmes.</p>
<h2>Longueur contre complexité : le calcul que personne ne fait</h2>
<p>Puisqu'on y est, réglons une bonne fois la question des majuscules et des symboles. L'entropie se calcule : longueur × log₂(taille de l'alphabet).</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Mot de passe</th>
<th>Entropie</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>4 mots tirés au sort d'une liste de 7 776</td>
<td>51,7 bits</td>
</tr>
<tr>
<td><strong>8 caractères, tous types confondus</strong></td>
<td><strong>52,6 bits</strong></td>
</tr>
<tr>
<td><strong>12 minuscules seulement</strong></td>
<td><strong>56,4 bits</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>6 mots tirés au sort</td>
<td>77,5 bits</td>
</tr>
<tr>
<td>12 caractères, tous types confondus</td>
<td>78,8 bits</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Lis les deux lignes en gras. <strong>Douze lettres minuscules sont plus robustes que huit caractères avec majuscules, chiffres et ponctuation.</strong> 56,4 bits contre 52,6.</p>
<p>La règle « au moins une majuscule, un chiffre et un symbole » multiplie l'alphabet par 3,7. Ajouter quatre caractères le multiplie par 95⁴, soit <strong>81 millions</strong>. Ce n'est pas comparable, et les politiques de mot de passe qui imposent la complexité sans imposer la longueur optimisent la mauvaise variable — tout en produisant des mots de passe que personne ne retient, donc que tout le monde réutilise.</p>
<h2>Points faibles : quatre objections, dont une qui détruit mon accroche</h2>
<p><strong>Mon calcul de force brute est une fiction, et c'est moi qui l'ai posé en ouverture.</strong> Personne n'attaque un lot de hachages en force brute exhaustive. On attaque par dictionnaire, par règles de mutation, par listes de fuites antérieures — et contre un mot de passe humain, ces méthodes réduisent l'espace de recherche de plusieurs ordres de grandeur. Mes 12 100 ans ne valent que pour un mot de passe <strong>réellement aléatoire</strong>. Pour <code>ryad-900lp</code>, la bonne réponse est « quelques dizaine de secondes », quelle que soit la fonction de hachage.</p>
<p><strong>Mon chiffre de 8 700 hachages par seconde en bcrypt est dérivé, pas mesuré.</strong> Je le déduis d'un total annoncé pour seize cartes. C'est un ordre de grandeur défendable, pas un banc d'essai, et le facteur de coût réel varie beaucoup d'un site à l'autre — c'est d'ailleurs tout le sujet de l'article.</p>
<p><strong>Le taux de 2 % de succès en credential stuffing vient d'estimations anciennes.</strong> Les défenses ont progressé : limitation de débit, détection comportementale, blocage des mots de passe déjà connus comme fuités. Le taux réel aujourd'hui est probablement plus bas, et je n'ai pas de mesure récente à opposer.</p>
<p><strong>Et « l'unicité prime sur la complexité » peut se lire comme « court, c'est bon ».</strong> C'est faux. Si le site stocke en MD5 — et beaucoup le font encore — la longueur redevient décisive. Les deux conseils ne s'annulent pas : l'unicité te protège du chemin par lequel tu vas réellement te faire avoir, la longueur te protège du chemin par lequel tu pourrais te faire avoir.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>Le tableau te demande : combien de temps pour craquer <strong>mon</strong> mot de passe. C'est une question dont la réponse dépend à 99,99 % d'une décision prise par quelqu'un d'autre, dans une entreprise que tu ne choisis pas toujours, et que tu ne pourras jamais vérifier.</p>
<p>Remplace-la par celle-ci : <strong>combien de mes comptes tombent le jour où un seul d'entre eux fuite ?</strong></p>
<p>Cette question-là ne dépend que de toi. Et la réponse actuelle, pour l'utilisateur médian, est « à peu près la moitié ».</p>
<p>D'où trois choses, dans cet ordre, et le classement compte.</p>
<p><strong>Un mot de passe par compte, généré, jamais réutilisé.</strong> C'est la seule mesure qui rend le credential stuffing structurellement impossible contre toi — pas plus difficile : impossible, parce qu'il n'y a rien à rejouer. Et comme personne ne mémorise cent chaînes distinctes, ça implique un gestionnaire de mots de passe. Ce n'est pas un confort, c'est la condition de l'unicité.</p>
<p><strong>L'authentification à deux facteurs partout où elle existe.</strong> À 2 % de succès, une campagne de rejeu vit sur une marge minuscule ; un second facteur ne la rend pas seulement plus dure, il la rend non rentable. Tu ne te protèges pas d'un adversaire, tu sors de son modèle économique.</p>
<p><strong>De la longueur, pas des symboles.</strong> Douze caractères minimum, et si tu dois en retenir un par cœur, prends des mots tirés au sort plutôt qu'un <code>P@ssw0rd!</code> que tu réutiliseras parce qu'il est déjà pénible à taper une fois.</p>
<p>Et surtout, arrête de regarder le tableau. C'est le même réflexe que celui que je recommandais <a href="https://simoncourtois.com/journal/open-weight-ou-open-source/">pour les licences de modèles</a> : ne lis pas le chiffre affiché, lis les hypothèses qui le rendent vrai. Ici elles sont au nombre de cinq, elles ne sont presque jamais toutes réunies, et le tableau te fait travailler la seule variable qui ne décide de rien.</p>
<p>Les 6,9 millions de personnes de 23andMe n'avaient pas de mot de passe faible. Elles en avaient un qu'elles avaient déjà utilisé ailleurs.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>SÉCURITÉ</category>
      <pubDate>Tue, 01 Sep 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>League of Legends : tu observes juste, tu conclus faux</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/tu-observes-juste-tu-conclus-faux/</link>
      <guid isPermaLink="false">https://simoncourtois.com/journal/tu-observes-juste-tu-conclus-faux/</guid>
      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        Le winrate collé à 50 %, les neuf défaites d'affilée, les coéquipiers qui semblent saboter, la loser's queue : cinq plaintes, cinq observations exactes. Aucune n'a la cause qu'on lui prête. Et l'explication qui les couvre toutes les cinq est bien plus dérangeante que le complot — parce qu'un classement parfaitement juste produit tous ces symptômes sans que personne n'ait eu à les vouloir.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>Une partie classée dure entre 25 et 35 minutes. Prends 30. <strong>Mille parties, c'est 500 heures</strong> — vingt-et-un jours pleins, 3,3 mois de travail à temps plein.</p>
<p>Garde ce chiffre de côté. Il ne prouve rien tout seul, et je le retirerai moi-même plus bas, mais il donne la mise.</p>
<p>Voici maintenant les cinq plaintes qu'on entend toujours, dans cet ordre : le taux de victoire reste collé à 50 % quoi qu'on fasse ; les séries de défaites sont anormales ; il existe une file des perdants ; les coéquipiers semblent saboter ; le jeu est conçu pour retenir plutôt que pour faire progresser.</p>
<p><strong>Je vais accorder les cinq.</strong> Aucune n'est un fantasme, aucune n'est de la mauvaise foi, et les chiffres donnent raison au joueur bien plus souvent qu'on ne le lui dit.</p>
<p>Puis je vais montrer qu'aucune des cinq n'a la cause qu'on lui prête — et que la vraie cause, commune aux cinq, est plus dérangeante que le complot.</p>
<h2>1. Ton winrate ne bougera jamais, et ce n'est pas une punition</h2>
<p>Commençons par le plus contre-intuitif, parce qu'il conditionne le reste.</p>
<p>Un appariement qui fonctionne te donne, à chaque partie, un adversaire de ta force. Si l'appariement est bon, chaque match est un pile ou face. Et si chaque match est un pile ou face, <strong>ton taux de victoire à long terme vaut 50 % quel que soit ton niveau réel.</strong></p>
<p>Un développeur de Riot a répondu directement à l'accusation de winrate forcé : <a href="https://dotesports.com/league-of-legends/news/riot-dev-responds-to-claims-league-ranked">« Non, on ne fait pas ça. On vise le plus près possible de 50 % à chaque fois »</a> — et surtout : <strong>« le winrate n'est pas un critère »</strong>. Le système apparie sur le niveau estimé, pas sur l'historique de victoires.</p>
<p>La difficulté du dossier est là, et il faut la nommer sans détour :</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>L'hypothèse du complot</th>
<th>Ce que produit un système honnête</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Le jeu te fait perdre pour te ramener à 50 %</td>
<td>Le jeu te donne des matchs à 50/50</td>
</tr>
<tr>
<td>Ton winrate est l'objectif visé</td>
<td>Ton winrate est la <strong>conséquence</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Si tu progresses, on te freine</td>
<td>Si tu progresses, ton rang monte jusqu'à ce que tu retrouves 50 %</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p><strong>Les deux produisent exactement la même observation.</strong> L'expérience vécue ne permet pas de trancher — c'est pour ça que la théorie ne mourra jamais, et ce n'est pas une faute de raisonnement de la formuler.</p>
<p>Ce qu'il faut en retenir est plus utile qu'un procès d'intention : le système est un <strong>thermostat</strong>. Sa sortie n'est pas ton winrate, c'est ton rang. Le winrate est le signal d'erreur, et un thermostat qui marche ramène toujours son signal d'erreur à zéro. <strong>Ton 50 % n'est pas la preuve qu'on te bloque, c'est la preuve que ça fonctionne.</strong></p>
<p>Et maintenant le calcul qui, à lui seul, explique la sensation d'immobilité.</p>
<p>Sur 100 parties, la marge d'erreur à 95 % sur un taux de victoire est de <strong>± 9,8 points</strong>. Un joueur qui gagne réellement 53 % et un joueur qui gagne réellement 50 % sont, à cette échelle, indiscernables. Pour que la marge tombe à ± 3 points — pour pouvoir affirmer que tu es passé de 50 à 53 % — il te faut environ <strong>1 070 parties</strong>.</p>
<p>Pendant ce temps, à 53 % et 20 LP par victoire, tu gagnes <strong>+1,2 LP par partie</strong>. Une division fait 100 LP. Donc <strong>83 parties pour monter d'une division.</strong></p>
<p>Compare. <strong>Il te faut 83 parties pour progresser, et 1 070 pour que ton winrate le confirme. Facteur treize.</strong></p>
<p>Le chiffre que tu consultes après chaque partie n'est pas truqué. Il est treize fois trop lent pour mesurer ce qu'il prétend mesurer. Ce n'est pas un instrument cassé : c'est un instrument braqué sur la mauvaise grandeur.</p>
<p>Au passage, ça règle le cas du smurf sans invoquer quoi que ce soit. Un smurf est un joueur fort placé bas : il gagne jusqu'à ce que l'estimation le rattrape. <strong>Son 70 % est le régime transitoire du même système ; ton 50 % en est le régime permanent.</strong> Deux endroits de la même courbe.</p>
<h2>2. Tes séries de défaites sont exactement celles du hasard</h2>
<p>Deuxième plainte, et elle se règle par simulation.</p>
<p>Prends 1 000 parties à 50 %, sans le moindre truquage. J'ai tiré vingt mille fois cette séquence. En moyenne, tu y vivras :</p>
<ul>
<li><strong>62 séries</strong> d'au moins trois défaites d'affilée</li>
<li><strong>16 séries</strong> d'au moins cinq</li>
<li><strong>4 séries</strong> d'au moins sept</li>
<li>et ta plus longue série fera environ <strong>neuf défaites consécutives</strong>
Neuf de suite, ce n'est pas une anomalie. <strong>C'est l'événement attendu.</strong> Il arrive à peu près une fois dans la carrière de n'importe quel joueur à 1 000 parties, il dure une soirée entière, et il est inoubliable.</li>
</ul>
<p>Et il y a un détail qui devrait te faire tiquer plus que tout le reste : <strong>personne ne parle jamais de <em>winner's queue</em>.</strong> Neuf victoires d'affilée sont exactement aussi probables. Quand elles arrivent, on ne dit pas que le système nous a portés — on dit qu'on était en forme.</p>
<p>Une explication qui ne se déclenche que sur les défaites n'est pas une observation. <strong>C'est une attribution.</strong></p>
<h2>3. La loser's queue existe — mais pas là où tu la cherches</h2>
<p>Troisième plainte, et c'est celle où il faut être le plus précis, parce que la moitié en est vraie.</p>
<p><strong>Ce qui est réellement documenté porte un numéro</strong> : le brevet américain <strong>US 9 789 406</strong>, <em>System and method for driving microtransactions in multiplayer video games</em>, <a href="https://patents.google.com/patent/US9789406B2/en">déposé par Activision le 14 mai 2015 et délivré le 17 octobre 2017</a>. Pas une rumeur de forum : un titre de propriété industrielle public.</p>
<p>Ce qu'il décrit est mot pour mot ce que les joueurs soupçonnent. Le système repère les objets d'un joueur vedette et l'apparie à un débutant qui ne les possède pas, pour que celui-ci « souhaite imiter le joueur vedette en obtenant les armes ou autres objets qu'il utilise ». Puis, une fois l'achat fait, il place l'acheteur dans une partie où l'objet brillera, ce qui « peut renforcer le plaisir tiré de l'achat, et donc encourager de futurs achats ».</p>
<p><strong>L'appariement comme instrument de vente.</strong> Écrit, déposé, accordé.</p>
<p>Et il y a plus ancien encore côté méthode : en février 2017, des chercheurs travaillant sur des données d'Electronic Arts publient <a href="https://arxiv.org/abs/1702.06820"><strong>EOMM: An Engagement Optimized Matchmaking Framework</strong></a>, dont l'abstract pose que <em>« l'appariement fondé sur l'équité n'est pas optimal pour l'engagement »</em> et que l'appariement par niveau égal n'est qu'un cas particulier dégénéré de leur cadre.</p>
<p>Maintenant l'honnêteté, et elle coupe dans les deux sens. Activision a déclaré qu'il s'agissait d'un <a href="https://www.gamespot.com/articles/activision-clarifies-its-patent-for-encouraging-mi/1100-6454147/">« brevet exploratoire déposé en 2015 par une équipe de R&amp;D travaillant indépendamment de nos studios »</a> et qu'il « n'a pas été implémenté dans un jeu ». Et le <em>lead gameplay designer</em> de Riot, Matt Leung-Harrison, affirme qu'<a href="https://boostroyal.com/blog/insights-from-riot-does-losers-queue-exist-in-league-of-legends">il n'existe pas de loser's queue</a> dans League.</p>
<p>D'où l'état exact du dossier, en trois lignes qu'il faut absolument garder séparées :</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Ce qui existe</th>
<th>Statut réel</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>La <strong>méthode</strong> d'appariement optimisé pour l'engagement</td>
<td>publiée, revue par les pairs, sur données EA</td>
</tr>
<tr>
<td>Le <strong>brevet</strong> d'appariement au service de la vente</td>
<td>délivré à Activision en 2017, déclaré non implémenté</td>
</tr>
<tr>
<td>Son <strong>usage chez Riot</strong></td>
<td>aucune preuve, démenti par l'éditeur</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>« Réel et documenté » s'applique à la technique. Pas à son emploi dans League of Legends. Les additionner parce qu'elles pointent dans la même direction est exactement la faute qu'un contradicteur de mauvaise foi attend de toi — il réfutera la troisième ligne et fera disparaître les deux premières avec.</p>
<p>Mais voici l'argument qui devrait vraiment enterrer la question, et il n'est pas celui du démenti. <strong>Tu n'as pas besoin de cette hypothèse.</strong> Tout ce que tu observes — le winrate figé, les neuf défaites — est déjà entièrement produit par un système honnête. Une explication superflue n'est pas seulement non prouvée : elle est plus faible que celle qu'elle prétend remplacer.</p>
<h2>4. Tes coéquipiers te font perdre — quatre fois sur cinq, et sans le vouloir</h2>
<p>Quatrième plainte, et la première moitié de la réponse te donne entièrement raison.</p>
<p><strong>Tu es un joueur sur cinq.</strong> Dans une défaite donnée, la probabilité que le principal responsable soit toi est de <strong>une sur cinq</strong>. Donc <strong>80 % de tes défaites ont un principal responsable qui n'est pas toi.</strong> Sur 500 défaites, tu es le maillon faible dans une centaine — et quelqu'un d'autre l'est dans quatre cents.</p>
<p>Ce n'est pas un biais, c'est de l'arithmétique. Tout le monde te répète d'arrêter de blâmer ton équipe ; les chiffres te donnent raison quatre fois sur cinq. Il faut le dire clairement avant d'expliquer où ça dérape.</p>
<p>Parce que ça dérape entre <strong>« ce n'est pas ma faute »</strong> et <strong>« il l'a fait exprès »</strong>. Et ce glissement-là est mesuré depuis 1979.</p>
<p>Ross et Sicoly font évaluer à trente-sept couples mariés leur part dans vingt activités du foyer, sur une échelle où le total devrait faire 150. <a href="https://scispace.com/pdf/egocentric-biases-in-availability-and-attribution-1ntw49677c.pdf">La somme des deux réponses atteint 154,67</a>, avec surestimation sur seize activités sur vingt. Chacun se rappelle 10,9 exemples de ses propres contributions, contre 8,1 de celles du conjoint.</p>
<p>Mais c'est leur troisième expérience qui te concerne, parce qu'elle porte sur un sport collectif. Interrogés sur le tournant décisif d'un match, <strong>80,25 % des basketteurs l'attribuent à une action de leur propre équipe.</strong> Ils avancent 1,79 raison tirée de leur camp contre <strong>0,09</strong> tirée de l'adversaire. Vingt fois plus.</p>
<p>L'explication tient à la disponibilité en mémoire, et elle produit deux effets qui se cumulent dans une partie classée.</p>
<p><strong>Tu compares tes intentions à ses résultats.</strong> Tu sais pourquoi tu as tenté cette rotation — tu avais une raison, elle était bonne sur le moment. De lui, tu ne vois que le résultat, jamais la raison. Sa faute ressemble donc à une décision ; la tienne, à une circonstance. Ce ne sont pas les mêmes objets que tu mets en balance.</p>
<p><strong>Et tu cherches la cause dans ton propre camp.</strong> C'est le résultat basketball : 0,09 mention de l'adversaire contre 1,79 du sien. L'excellence de l'équipe d'en face est la seule explication que personne ne regarde jamais — ce qui est précisément la cause avancée par Riot pour les séries de défaites.</p>
<p>Le sabotage réel existe, évidemment : déconnexions, abandons, <em>griefing</em> volontaire sont des comportements attestés et sanctionnés. La bonne question n'est pas « est-ce que ça existe » mais « à quelle fréquence » — et cette fréquence-là, <strong>tu ne peux pas l'estimer depuis ta chaise</strong>, parce que ton échantillon est faussé à la source par tout ce qui précède.</p>
<p>Dernier tour d'écrou, et c'est celui que personne n'aime : <strong>tu es toi-même, environ une fois sur cinq, le coéquipier qui a fait perdre quelqu'un.</strong> Ces parties-là, tu ne t'en souviens pas. C'est exactement ce que Ross et Sicoly ont mesuré.</p>
<h2>5. Le jeu est conçu pour te retenir — mais le piège n'est pas où tu crois</h2>
<p>Cinquième plainte, et c'est ici que tout se retourne.</p>
<p>Les faits commerciaux d'abord, parce qu'ils sont publics. Riot Games appartient à <a href="https://next.ink/15902/97761-tencent-rachete-parts-restantes-riot-editeur-league-of-legends/"><strong>Tencent à 100 % depuis décembre 2015</strong></a>. La saison 2025 a rendu la monétisation ostensible : le skin <em>Immortalised Legend</em> d'Ahri <a href="https://www.thegamer.com/league-of-legends-players-not-happy-gacha-elements/">autour de 430 dollars, le <em>Radiant Serpent</em> de Sett autour de 250</a>, avec une animation de tirage gacha dans l'onglet de fabrication. Et la première victoire du jour rapporte davantage — une récompense qui ne se déclenche qu'une fois par jour n'a qu'une fonction : te faire revenir demain.</p>
<p>Tout ça est vrai. Mais ce n'est pas le mécanisme principal, et le mécanisme principal est bien pire, parce qu'il ne coûte rien à personne.</p>
<p><strong>Première prémisse.</strong> En psychologie expérimentale, un renforcement systématique — tu appuies, tu gagnes — produit un comportement qui <strong>s'éteint vite</strong> dès que la récompense cesse. Un renforcement à <strong>ratio variable</strong> — tu gagnes une fois sur N, sans jamais savoir laquelle — produit le comportement <strong>le plus résistant à l'extinction jamais mesuré</strong>. C'est le résultat le plus ancien et le plus solide du domaine, et la raison pour laquelle les machines à sous ont cette forme-là.</p>
<p><strong>Seconde prémisse</strong>, déjà établie plus haut : un appariement juste te donne une victoire imprévisible, environ une fois sur deux, indéfiniment.</p>
<p>Mets les deux ensemble.</p>
<p><strong>Un classement parfaitement équitable est, mot pour mot, un programme de renforcement à ratio variable.</strong> Ce ne sont pas deux choses qui se ressemblent : c'est le même objet décrit dans deux vocabulaires.</p>
<p>C'est l'argument que cherchent tous ceux qui sentent qu'il y a un problème sans réussir à le formuler, et il est meilleur que celui de la triche pour trois raisons. Il ne suppose la mauvaise foi de personne. Il ne peut pas être démenti par un message de développeur, puisqu'il n'accuse pas. Et il tient même si l'entreprise est irréprochable : <strong>plus le matchmaking est juste, plus le piège est efficace.</strong></p>
<p>Il manque une pièce, documentée depuis 2009. Des chercheurs placent des volontaires sous IRM devant une machine à sous simulée ; dans la moitié des essais le participant appuie lui-même sur le bouton, dans l'autre c'est l'ordinateur. <a href="https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/19217383/">Les <strong>quasi-victoires</strong> sont jugées <em>moins agréables</em> qu'une défaite franche</a>, activent pourtant les mêmes circuits de récompense qu'une vraie victoire, et <strong>augmentent l'envie de rejouer</strong>. Le détail décisif : l'effet n'apparaît <strong>que lorsque c'est le participant qui a appuyé</strong>. L'illusion de contrôle fait lire la quasi-victoire comme la preuve d'une compétence en train de s'acquérir.</p>
<p>Transpose. Le combat perdu à un joueur près. La ligne que tu menais. La partie où « si le jungler était venu ». <strong>Ce ne sont pas des défaites, ce sont des quasi-victoires — le seul type de défaite qui augmente l'envie de relancer.</strong> Et là où le joueur de casino n'a qu'une illusion de contrôle, toi tu en as un vrai : pour ce mécanisme précis, ça n'aide pas, ça amplifie.</p>
<p>Je maintiens quand même la séparation, parce qu'elle décide de la solidité de tout le reste : <strong>un jeu peut être monétisé de façon prédatrice et avoir un appariement honnête.</strong> Deux équipes, deux logiciels, deux décisions. Les confondre permet à l'éditeur de réfuter la seconde accusation et de laisser filer la première.</p>
<h2>Ce que les cinq observations ont en commun</h2>
<p>Reprends-les. Winrate figé, séries de neuf défaites, file des perdants, coéquipiers défaillants, jeu qui retient. <strong>Cinq observations exactes.</strong> Et cinq fois la même erreur d'attribution, qui a toujours la même forme : <em>quelqu'un me fait ça.</em></p>
<p>Pourquoi toujours l'intention ? Parce que c'est la seule explication disponible depuis ta chaise. Tu vois des résultats et aucun mécanisme. Le rang réel est caché, le calcul du LP est opaque, le niveau de l'adversaire ne t'est pas montré, et les seules quantités affichées sont celles qui ne contiennent rien.</p>
<p>Le geste qui referme le piège est même purement descriptif, et personne ne le conteste : <strong>chaque année le classement est réinitialisé — ton rang affiché redescend, et le MMR caché, lui, est conservé.</strong> Lis les deux moitiés ensemble. Le système efface exactement ce que tu regardes et conserve exactement ce que tu ne peux pas voir.</p>
<p>C'est le même mécanisme que celui que je décrivais <a href="https://simoncourtois.com/journal/les-adultes-n-existent-pas-et-l-ia-non-plus/">à propos de l'absence d'adulte aux commandes</a> : le problème n'est jamais l'erreur, c'est l'absence de signal de retour. Et <a href="https://simoncourtois.com/journal/la-farine-du-boulanger/">comme pour la farine du boulanger</a>, on ne t'a rien retiré — on t'a retiré la capacité de voir l'autre moitié de la transaction.</p>
<p>D'où la formule qui résume l'article entier, et qui n'est pas une pique contre les joueurs : <strong>on n'invente pas des complots parce qu'on est bête. On en invente parce qu'on nous a retiré tous les autres moyens de comprendre ce qui nous arrive.</strong></p>
<p>Et personne, chez Riot, n'a eu à décider que ta progression serait invisible. Il y a une équipe qui a essayé de rendre les matchs équilibrés. <strong>C'est <a href="https://simoncourtois.com/journal/argent-public-personne-ne-controle/">un résultat sans auteur</a></strong> — et ce sont toujours les plus difficiles à corriger, parce qu'il n'y a personne à convaincre.</p>
<h2>La recette se voit ailleurs, une fois qu'on la connaît</h2>
<p>Trois ingrédients : une récompense imprévisible, une jauge qui ne se termine jamais, et du contrôle, réel ou apparent.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Le dispositif</th>
<th>La récompense imprévisible</th>
<th>La jauge sans fin</th>
<th>Le contrôle</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Machine à sous</td>
<td>le tirage</td>
<td>le crédit</td>
<td>appuyer soi-même</td>
</tr>
<tr>
<td>Fil infini (TikTok, X)</td>
<td>la vidéo qui vaut le coup</td>
<td>le fil n'a pas de fond</td>
<td>le geste du pouce</td>
</tr>
<tr>
<td>Gacha</td>
<td>le tirage rare</td>
<td>la collection</td>
<td>choisir quand tirer</td>
</tr>
<tr>
<td>Application de rencontre</td>
<td>le match</td>
<td>la pile de profils</td>
<td>le swipe</td>
</tr>
<tr>
<td>Application de trading</td>
<td>la variation du cours</td>
<td>le portefeuille</td>
<td>passer l'ordre</td>
</tr>
<tr>
<td>Classement compétitif</td>
<td>la victoire une fois sur deux</td>
<td>le rang, réinitialisé</td>
<td>jouer mieux</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Le point n'est pas que ces choses se ressemblent. C'est qu'<strong>aucune n'a eu besoin d'être conçue méchamment.</strong> Un fil qui charge la suite est une bonne idée d'ergonomie. Un appariement équilibré est une exigence de justice. La formule se forme toute seule dès qu'on rend un système réactif et imprévisible — et dans un affrontement entre humains, l'imprévisibilité n'est pas un choix de conception, c'est la nature de la chose.</p>
<h2>Points faibles : cinq objections, dont trois qui font mal</h2>
<p><strong>Mon argument du ratio variable prouve beaucoup trop.</strong> Il décrit aussi la pêche, la recherche scientifique, la drague, l'écriture et la création d'entreprise. Si le programme de renforcement suffisait à condamner une activité, il faudrait condamner presque tout ce que les humains font volontairement. <strong>Le schéma seul n'est pas un verdict</strong>, et c'est le trou central de la position.</p>
<p><strong>Mon calcul des 500 heures ne vaut rien tout seul.</strong> Personne ne dit d'un lecteur qu'il a « perdu » 500 heures dans des romans. Si le critère est « ça ne produit rien », tous les loisirs tombent, y compris ceux qu'on admire. Je l'ai posé en ouverture exprès pour le retirer ici : c'est un préjugé moral déguisé en arithmétique.</p>
<p><strong>Mon argument statistique se retourne contre moi.</strong> Si 100 parties ne suffisent pas à prouver que tu as progressé, elles ne suffisent pas non plus à prouver que le système triche — ni qu'il ne triche pas. Je ne peux pas conclure sur EOMM depuis un fauteuil, et je n'ai pas conclu.</p>
<p><strong>Deux transpositions abusives.</strong> L'étude sur les quasi-victoires porte sur un jeu d'argent sans compétence, alors que League en demande. Et Ross et Sicoly ont étudié des couples mariés et des équipes de basket, pas des inconnus anonymes envers qui on n'a aucune raison d'être charitable. Mon « une chance sur cinq » ignore par ailleurs que les rôles n'ont pas le même poids : une erreur de jungler coûte structurellement plus cher qu'une erreur de support.</p>
<p><strong>Et je ne joue pas à League of Legends.</strong> Les calculs sont vérifiables, la bibliographie aussi. Le vécu de mille parties classées, tu le connais mieux que moi, et aucun tableur ne remplace ça.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>Il faut un critère qui sépare ce qui est légitime de ce qui ne l'est pas — et ni le temps passé, ni la productivité, ni le schéma de récompense ne peuvent servir, puisque les trois condamnent aussi le roman et la pêche.</p>
<p>Le voici, et c'est la seule chose de cet article que je demande de retenir : <strong>est-ce que l'activité tient ce qu'elle promet ?</strong></p>
<p>Un roman promet une histoire et la donne. La pêche promet du temps au bord de l'eau et le donne. La guitare promet que tu sauras jouer : au bout de 500 heures, tu sais jouer. <strong>La progression est réelle, visible, et elle n'est pas effacée au mois de janvier.</strong></p>
<p>Un classement compétitif promet une progression. Et c'est la seule chose qu'il ne peut structurellement pas donner : le winrate revient à 50 % <strong>parce que</strong> le système est juste, et le rang est remis à zéro <strong>parce que</strong> la saison recommence. Les deux « parce que » comptent : ce n'est pas malgré l'honnêteté du système, c'est à cause d'elle.</p>
<p>D'où la formulation que je retiens, et elle est plus dure que celle du complot : <strong>ce n'est pas du temps perdu, c'est du temps pris sous une promesse impossible à tenir.</strong></p>
<p>Trois positions restent tenables, et une seule ne marche pas.</p>
<p><strong>Jouer pour jouer</strong> — pour la partie de ce soir, pour les potes en vocal, pour le geste. La promesse est alors « une bonne partie », et elle est tenue. Personne ne t'a eu, et il n'y a rien à en dire.</p>
<p><strong>T'entraîner</strong>, mais alors accepte le prix. Une étude exploratoire portant sur <a href="https://sportrxiv.org/index.php/server/preprint/view/479">913 joueurs de Challenger à Emerald I</a> montre que les meilleurs ne jouent pas moins : ils jouent <strong>plus</strong>, avec une variabilité plus faible et très peu de jours sans partie. Ce n'est pas le volume qui les distingue, c'est la régularité — la signature d'un entraînement, pas d'un grind. Et surtout : prends un autre indicateur que le winrate, l'erreur précise sur laquelle tu travailles cette semaine, que tu peux constater en une partie au lieu de mille.</p>
<p><strong>Grinder en espérant que le winrate bouge.</strong> La seule qui ne peut pas fonctionner : tu pousses sur un thermostat, et il aura raison.</p>
<p>Reste la manière de le dire à quelqu'un. Ne lui dis pas qu'il est fou — c'est faux, et <a href="https://simoncourtois.com/journal/spinoza-a-l-epreuve-de-l-ia/">tu ne montrerais que ton propre affect</a>. Demande-lui ce qu'on lui a promis.</p>
<p><strong>Tout ce qu'il observe est vrai. C'est l'explication qu'il en tire qui est fausse</strong> — et une explication fausse a un coût précis : elle l'empêche d'agir sur la seule chose qui bouge encore.</p>
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      </content:encoded>
      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Mon, 31 Aug 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>Ghibli n'est pas un style, c'est une quantité de travail</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/ghibli-n-est-pas-un-style/</link>
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      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        Princesse Mononoké a demandé 144 000 cellulos, dont Miyazaki en a repris environ 80 000 lui-même. Soit, sur trois ans, plus de soixante-dix dessins par jour, tous les jours. Ce que la génération d'images a copié en mars 2025, c'est la seule couche de Ghibli qui ne contient pas ce travail — et ça change ce qu'on peut reprocher, et à qui.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p><em>Princesse Mononoké</em> a demandé <strong>144 000 cellulos</strong>. Hayao Miyazaki <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Princesse_Mononok%C3%A9">en a personnellement redessiné ou retouché environ 80 000</a>, soit <strong>55 % du film</strong>, à la main.</p>
<p>Fais le calcul avec moi. Sur trois ans de production, en travaillant tous les jours sans exception, week-ends et jours fériés compris, ça fait <strong>73 dessins par jour</strong>. Si on ne compte que des jours ouvrés, on passe à plus de cent.</p>
<p>Garde ce nombre en tête, parce que c'est lui qui rend la suite intéressante.</p>
<p>Le 26 mars 2025, OpenAI ouvre la génération d'images dans ChatGPT. En quelques jours, le web se couvre de photos converties « en style Ghibli », au point que <a href="https://fortune.com/2025/03/28/sam-altman-chatgpt-gpus-melting-ai-images/">Sam Altman annonce que ses GPU sont en train de fondre</a>. Il change lui-même sa photo de profil.</p>
<p>Et tout le monde ressort la même citation : Miyazaki aurait dit de l'IA que c'était « une insulte à la vie elle-même ».</p>
<p>Cette citation est authentique. Elle ne parle pas du tout de ça.</p>
<h2>Ce que Miyazaki a réellement vu ce jour-là</h2>
<p>L'anecdote date du 13 novembre 2016, filmée pour un documentaire de la NHK. Le studio reçoit une démonstration du laboratoire d'intelligence artificielle de <strong>Dwango</strong>, présentée par son président Nobuo Kawakami — qui, détail savoureux, a été producteur stagiaire chez Ghibli.</p>
<p>La technologie montrée n'est <strong>pas</strong> un générateur d'images. C'est <a href="https://www.animenewsnetwork.com/interest/2016-12-09/hayao-miyazaki-calls-ai-cg-animation-presentation-an-insult-to-life-itself/.109717">un système d'apprentissage automatique appliqué au mouvement</a> : un modèle humain à qui la machine a appris à se déplacer vite en ignorant la notion de douleur. Résultat à l'écran : une créature qui rampe en s'appuyant sur sa tête, façon zombie.</p>
<p>Et la raison que donne Miyazaki n'est ni artistique, ni économique, ni juridique. <strong>Il parle d'un ami handicapé physique.</strong> Ce qu'il refuse, c'est de regarder un corps qui souffre traité comme une variable d'optimisation, par des gens qui trouvent ça drôle.</p>
<p>Sortie de ce contexte, la phrase sert aujourd'hui à condamner un outil qui n'existait pas et une pratique dont il n'était pas question. <strong>C'est du bon matériau rhétorique et de la mauvaise information</strong> — et le sujet mérite mieux, parce qu'il y a un vrai problème dessous.</p>
<h2>Le pays de Ghibli a la loi la plus permissive du monde</h2>
<p>Voilà le fait qui manque à tous les commentaires que j'ai lus, et il retourne la table.</p>
<p>Le Japon a inscrit dans son code de la propriété intellectuelle un <strong>article 30-4</strong> qui autorise l'exploitation d'œuvres protégées à des fins dites de « non-jouissance ». En clair : <a href="https://www.bunka.go.jp/english/policy/copyright/pdf/94055801_01.pdf">entraîner un modèle sur des œuvres sous droits est licite sans autorisation</a>, parce que l'entraînement n'est pas de la consommation de l'œuvre. C'est l'un des régimes les plus ouverts de la planète, et il a été voulu comme tel.</p>
<p>Le même document est catégorique sur un second point : <strong>le style n'est pas protégé.</strong> Le droit d'auteur protège l'expression créative d'une idée, pas l'idée — donc produire une image « dans le style de » n'est pas une contrefaçon, tant qu'on reste au niveau du style.</p>
<p>Mais il pose deux limites, et elles sont beaucoup plus intelligentes qu'on ne le dit :</p>
<ul>
<li>L'article 30-4 <strong>cesse de s'appliquer</strong> quand l'entraînement vise à produire du contenu similaire aux œuvres collectées. Entraîner pour analyser : libre. Entraîner pour imiter : hors du régime.</li>
<li>Et un corpus entier d'un même créateur peut révéler des <strong>expressions créatives communes</strong>, qui dépassent le simple style et redeviennent protégeables.</li>
</ul>
<p>Autrement dit, le Japon a écrit noir sur blanc la seule distinction sérieuse du dossier : <strong>entre apprendre d'une œuvre et viser à la refaire.</strong> C'est exactement la frontière que la vague de mars 2025 a franchie, et personne en Occident ne l'a formulée aussi proprement.</p>
<p>Regarde d'ailleurs la ligne qu'OpenAI a choisie, elle : la société a déclaré refuser de générer dans le style d'un <strong>artiste vivant identifié</strong>, tout en autorisant <a href="https://www.fastcompany.com/91308222/openais-studio-ghibli-style-images-renew-the-debate-over-ai-and-copyright">les « styles de studio plus larges »</a>. Lis la règle à l'envers : plus il y a de personnes derrière une esthétique, moins elle est protégée. Un studio de trois cents animateurs est plus copiable qu'un dessinateur seul. C'est le contraire exact de là où se trouve le travail.</p>
<p>C'est le même réflexe que celui que je recommandais <a href="https://simoncourtois.com/journal/open-weight-ou-open-source/">pour les licences de modèles</a> : ne lis pas l'annonce, lis la règle. Celle-ci dit quelque chose d'assez précis sur ce qu'on considère comme appropriable.</p>
<h2>Ce que « style Ghibli » désigne exactement</h2>
<p>Reviens aux 144 000 cellulos.</p>
<p>Ce qu'on appelle « style Ghibli » est un ensemble de traits de surface : couleurs douces, ciels peints, visages ronds, herbes qui bougent, une certaine lumière. C'est réel, c'est reconnaissable, et c'est la couche la moins chère de tout l'édifice.</p>
<p>Ce qui fait un film Ghibli, c'est en dessous : un homme qui reprend 80 000 dessins parce qu'aucun n'est assez juste, sur un budget de 2,35 milliards de yens, soit environ <strong>16 000 yens le cellulo</strong> — pour des images qui passent à l'écran en un vingt-quatrième de seconde.</p>
<p><strong>Ghibli n'est pas un style, c'est une quantité de travail.</strong> Et la génération d'images copie précisément la seule partie qui ne contient pas ce travail.</p>
<p>C'est là que je crois que tout le monde se trompe de grief, y compris ceux qui ont raison de s'inquiéter.</p>
<p>Ce qui a été pris n'est pas le style — aucun droit ne le protège nulle part, et c'est heureux, on y revient. Ce qui a été détruit, c'est <strong>la valeur informative de l'image</strong>. Pendant trente ans, « ça ressemble à du Ghibli » voulait dire quelque chose de précis : quelqu'un y a passé un temps déraisonnable. L'apparence était une preuve de travail. Elle ne l'est plus.</p>
<p>Le générateur n'a volé aucun dessin. <strong>Il a rendu impossible de savoir, en regardant, si quelqu'un a travaillé</strong> — et c'est exactement le mécanisme que je décrivais à propos <a href="https://simoncourtois.com/journal/la-farine-du-boulanger/">de la farine du boulanger</a> : on ne t'enlève pas une chose, on t'enlève la capacité de voir l'autre moitié de la transaction.</p>
<h2>Le contre-argument sérieux : cette méthode était déjà morte</h2>
<p>Maintenant l'honnêteté, parce que la version romantique de cet article serait fausse.</p>
<p><strong>Ghibli n'a pas su transmettre sa méthode, et l'IA n'y est pour rien.</strong> Le 21 septembre 2023, le studio <a href="https://unseen-japan.com/studio-ghibli-surprise-acquisition-by-nippon-tv/">cède 42,3 % de son capital à la chaîne Nippon TV</a>, qui en prend le contrôle. La raison est dite explicitement dans le communiqué commun : Miyazaki a 82 ans, le producteur Suzuki en a 75, et il n'y a pas de successeur. Goro Miyazaki, le fils, a refusé, jugeant qu'il serait difficile de porter seul la direction du studio.</p>
<p>Le studio le plus artisanal du monde a été racheté par une chaîne de télévision <strong>dix-huit mois avant la vague d'images</strong>. Ce n'est pas la machine qui a tué la méthode. C'est que la méthode reposait sur un homme et ne se transmettait pas.</p>
<p>Et il y a pire, pour la version romantique. Cette méthode a un coût humain qui n'est jamais dans les hommages. <a href="https://adala-news.fr/2019/11/les-conditions-de-vie-des-professionnels-de-lanimation-japonaise-salaire-heures-de-travail/">L'enquête de la JAniCA menée fin 2018</a> sur les professionnels de l'animation japonaise donne une moyenne de <strong>230 heures de travail par mois</strong> — une fois et demie la durée légale française — avec <strong>un à deux jours de repos mensuels</strong>, pour un revenu annuel moyen de 4,4 millions de yens et environ 40 % des répondants autour de 3 millions. Chez Ghibli même, un débutant en formation démarre à 200 000 yens par mois, soit environ 1 540 euros.</p>
<p><strong>Défendre l'artisanat, c'est défendre des conditions de travail que personne ici n'accepterait pour soi.</strong> Ça n'annule pas l'argument, mais ça interdit de le tenir sur le ton de la carte postale.</p>
<h2>Ce qui s'est vraiment passé depuis</h2>
<p>Deux faits, parce que la chronologie compte et que la plupart des commentaires se sont arrêtés en avril 2025.</p>
<p>D'abord, Ghibli n'a jamais pris position sur le fond. Sa seule déclaration publique de mars 2025 a été de <strong>démentir une fausse mise en demeure</strong> qui circulait sous son nom — un document signé d'un cabinet d'avocats inexistant, avec un numéro de téléphone en « 555 ». Le studio a simplement dit à la NHK qu'aucune mise en demeure n'avait été envoyée. Rien d'autre.</p>
<p>Ensuite, la réponse est venue d'ailleurs et beaucoup plus tard. Fin octobre 2025, la <strong>CODA</strong> — l'association japonaise de distribution des contenus à l'étranger — adresse une lettre à OpenAI au nom de ses membres, dont <a href="https://www.journaldugeek.com/2025/11/04/ghibli-et-lia-les-japonais-tapent-du-poing-sur-la-table-pour-faire-retirer-leurs-oeuvres-de-sora-2-et-dall-e/">Ghibli, Square Enix, Bandai Namco, Sony Music, Toei Animation et Kadokawa</a>, demandant le retrait de leurs œuvres de Sora 2 et de DALL·E.</p>
<p>L'argument juridique est le bon, et il est spécifiquement japonais : <strong>le droit japonais exige une autorisation préalable.</strong> Il ne connaît pas le mécanisme de l'opt-out, où l'on se met en règle après coup en cessant l'usage sur demande. Retirer ensuite ne répare pas.</p>
<p>Ce n'est donc pas une querelle d'artistes contre les machines. C'est une industrie qui négocie ses conditions avec une autre — et il faut le dire ainsi, parce que Sony et Kadokawa ne sont pas des ateliers d'aquarelle.</p>
<h2>Points faibles : quatre objections</h2>
<p><strong>Ma thèse de la « preuve de travail » est de la nostalgie déguisée en analyse.</strong> Le lien entre l'apparence d'une image et le travail qu'elle a coûté était déjà rompu bien avant 2025 : sous-traitance de l'intervallage en Asie du Sud-Est depuis des décennies, filtres, assets réutilisés. Et l'immense majorité des spectateurs n'a jamais su faire la différence. Je décris peut-être la fin d'une illusion plutôt que celle d'un signal.</p>
<p><strong>Je traite Ghibli comme un bloc.</strong> Les chiffres de <em>Mononoké</em> sont ceux d'un film exceptionnel, pas la méthode ordinaire du studio — et c'est justement à partir de ce film que Ghibli a commencé à utiliser des images de synthèse. Prendre le cas le plus extrême pour illustrer une règle générale est un procédé que je critique ailleurs.</p>
<p><strong>Protéger le style serait une catastrophe, et mon article flirte avec cette idée.</strong> Tout artiste apprend en imitant. Un droit qui protégerait « l'esthétique Ghibli » aurait interdit Ghibli, qui doit énormément à Paul Grimault et à la bande dessinée européenne. Sur ce point précis, le droit japonais a raison et l'indignation a tort.</p>
<p><strong>Et j'écris ceci avec un outil génératif.</strong> C'est la troisième fois que je le note en quinze jours, ce qui commence à ressembler à une clause de style plutôt qu'à une gêne — mais la position extérieure n'existe toujours pas.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>La bonne question n'est pas « faut-il protéger le style ». Non, il ne faut pas : ce serait fermer la porte par laquelle tout le monde est entré, Miyazaki compris.</p>
<p>La bonne question est : <strong>que fait-on quand une image cesse de porter l'information de sa propre fabrication ?</strong></p>
<p>Et la réponse n'est pas un droit de plus, c'est une provenance. Ce qui manque n'est pas une interdiction de ressembler, c'est de savoir ce qu'on regarde. Une image générée n'a rien d'illégitime ; une image générée qu'on ne peut pas distinguer d'un objet qui a coûté trois ans de vie, si.</p>
<p>Quant à la frontière juridique, elle est déjà écrite, et pas en Europe : <strong>entraîner pour analyser est libre, entraîner pour refaire ne l'est pas.</strong> C'est la distinction de l'article 30-4, elle est claire, elle est opposable, et elle vient du pays qu'on croyait victime.</p>
<p>Et si tu te sens indigné en lisant ça, ou au contraire enthousiaste devant ce que la machine sait faire, <a href="https://simoncourtois.com/journal/spinoza-a-l-epreuve-de-l-ia/">souviens-toi que c'est le même affect</a>, né de la même image incertaine de l'avenir. Les 80 000 dessins, eux, ont réellement été faits.</p>
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      </content:encoded>
      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Sun, 30 Aug 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>La farine du boulanger : ton gain se compte, ton coût ne se compte pas</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/la-farine-du-boulanger/</link>
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      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        Un boulanger qui passe à une farine moins chère gagne environ 6 000 € par an. Le pain reste bon. Personne ne tombe malade, personne ne se plaint, aucune loi n'est enfreinte. Et pourtant quelque chose a été pris à quelques milliers de personnes. C'est le seul dilemme moral qui compte vraiment, parce que c'est le seul qu'on ne voit pas.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>Une baguette de tradition pèse 250 grammes et demande <a href="https://www.letribunaldunet.fr/argent/pourquoi-baguette-tradition-si-chere-vrai-cout-fabrication.html">environ 160 grammes de farine</a>. Une bonne farine coûte autour de <strong>0,60 € le kilo</strong> — soit un peu moins de 10 centimes de farine dans une baguette vendue 1,30 €. Environ 7 % du prix.</p>
<p>Un boulanger qui passe à une farine à 0,40 € économise <strong>3,2 centimes par baguette</strong>. À 600 baguettes par jour, six jours sur sept, ça fait 186 000 baguettes dans l'année, et <strong>5 952 euros</strong>.</p>
<p>Six mille euros. Des vacances. Le reste à charge d'une opération. Un an de cantine pour deux gosses.</p>
<p>De l'autre côté, il y a quoi ? Un pain légèrement moins bon, tous les jours, pour quelques milliers de personnes qui n'en sauront jamais rien. Personne ne tombe malade. Personne ne porte plainte. Aucune loi n'est enfreinte. Aucun client ne pourra jamais dire : <strong>voilà, c'est ça qu'on m'a pris.</strong></p>
<p>Voilà le dilemme. Pas celui du salaud qui vole, pas celui du dirigeant cynique — celui du type bien, qui améliore un peu sa vie en retirant à des milliers d'autres quelque chose de trop petit pour porter un nom. Et je suis convaincu que c'est le seul qui compte vraiment, parce que c'est le seul dont on ne parle jamais.</p>
<p>Cet article n'a pas de chiffres à te vendre. Il n'a qu'une question : <strong>est-ce que le mal dilué est encore du mal ?</strong></p>
<h2>Un philosophe a réglé la question, et la réponse est oui</h2>
<p>Il y a une expérience de pensée qui décrit exactement la farine du boulanger, et elle date de 1984.</p>
<p>Dans <em>Reasons and Persons</em>, Derek Parfit imagine <a href="https://www.philosophy.ox.ac.uk/files/defenceagainstparfitstorturerspdf"><strong>mille tortionnaires</strong> et <strong>mille victimes</strong></a>. Chaque tortionnaire dispose d'un bouton. Chaque bouton envoie à chacune des mille victimes une décharge électrique <strong>strictement imperceptible</strong> — trop faible pour être ressentie, trop faible pour être détectée.</p>
<p>Chaque tortionnaire peut donc affirmer, en toute honnêteté : <em>personne ne sent ce que je fais, donc je ne fais de mal à personne.</em></p>
<p>Sauf qu'ils appuient tous. Et mille décharges imperceptibles, ça fait huit heures de torture pour chacune des mille victimes.</p>
<p>La conclusion de Parfit est sèche : <strong>chacun de ces mille hommes agit aussi mal qu'un tortionnaire ordinaire</strong> qui infligerait mille décharges à une seule personne. Aucun n'a causé d'effet perceptible. Tous ont torturé.</p>
<p>Ce que ça démontre tient en une phrase, et je voudrais que tu la relises deux fois : <strong>l'imperceptibilité de ta contribution est un fait sur la perception, pas un fait sur le tort.</strong> Que personne ne puisse sentir ce que tu as retiré ne dit rien du tout sur ce que tu as retiré. Ça dit seulement où tu te trouves par rapport à l'addition.</p>
<p>Le boulanger n'est pas un tortionnaire, évidemment. Mais il est dans la même position logique, et c'est cette position qui m'intéresse — pas la gravité du geste.</p>
<h2>L'asymétrie qui truque le calcul avant même que tu commences</h2>
<p>Voilà, je crois, le vrai mécanisme moral. Il n'a rien à voir avec la faiblesse de caractère.</p>
<p>Reprends les deux plateaux de la balance du boulanger.</p>
<p>D'un côté : <strong>5 952 euros</strong>. Concentrés sur une personne, disponibles cette année, libellés en euros, vérifiables au centime près, et directement convertibles en choses qu'il peut nommer — des vacances, une opération, une cantine.</p>
<p>De l'autre : un tort réel, mais <strong>étalé sur des milliers de personnes</strong>, différé sur des années, libellé en rien du tout, non attribuable, et impossible à convertir en quoi que ce soit de nommable.</p>
<p><strong>Ces deux grandeurs ne sont pas comparables.</strong> Et c'est exactement ce qui fait pencher la balance, parce qu'on ne compare jamais un nombre à un autre nombre : on compare un nombre à une absence de nombre. Et le nombre gagne. Pas parce qu'il est plus grand. Parce que c'est un nombre.</p>
<p>C'est pour ça qu'il n'y a besoin d'aucun cynisme pour que l'opération se fasse. Le boulanger n'a pas décidé que son confort valait plus que le pain de ses clients. Il a fait un calcul honnête avec les seules données dont il disposait — et la moitié des données manquait par construction.</p>
<p>C'est la même structure que celle que je décrivais <a href="https://simoncourtois.com/journal/argent-public-personne-ne-controle/">à propos de l'argent public</a> : il n'y a pas besoin de voleur pour que l'argent s'évapore. Ici, il n'y a pas besoin de salaud pour que la qualité s'évapore.</p>
<p>D'où la seule règle que je tire de tout ça, et je la donne telle quelle : <strong>quand ton gain est précis et que le tort que tu causes est flou, le flou n'est pas une propriété du tort. C'est une propriété de ta position.</strong></p>
<h2>Maintenant compte de l'autre côté</h2>
<p>Il y a une deuxième chose qu'on ne fait jamais, et elle change tout.</p>
<p>Tu es le boulanger <strong>une fois</strong>. Une seule. Dans ton métier, sur ton poste, dans le domaine où tu as la main.</p>
<p>Et tu es le client <strong>quelques milliers de fois</strong>. Ton dentiste, ton assureur, ton bailleur, le type qui a coulé ta dalle, celui qui a écrit le logiciel de ta voiture, celui qui a validé le composant de ta chaudière, celui qui a rédigé le contrat que tu as signé sans lire. Chacun d'eux a eu, une fois, son moment de farine à 0,40 €. Chacun avait un gain précis d'un côté et un tort flou de l'autre. Chacun a fait le même calcul honnête avec les mêmes données manquantes.</p>
<p>Fais la somme sur toi. <strong>Tu encaisses un gain concentré, et tu absorbes quelques milliers de torts dilués.</strong></p>
<p>C'est la position que je décrivais <a href="https://simoncourtois.com/journal/la-guerre-est-une-operation-fonciere/">dans l'article sur la guerre</a>, en infiniment moins spectaculaire et en infiniment plus fréquent : celle du coût variable. La ligne qu'on ajuste, parce qu'elle ne proteste pas.</p>
<p>C'est la version comptable du vieux test moral « et si tout le monde faisait pareil » — sauf que ce n'est pas une hypothèse. Tout le monde fait pareil. Et l'addition est déjà faite : tu vis dans le résultat.</p>
<p>À l'échelle du pays, pour rester sur le pain : la France consomme <a href="https://modelesdebusinessplan.com/blogs/infos/nombre-baguettes-vendues-par-jour-france">autour de <strong>28 millions de baguettes par jour</strong></a>. Trois centimes de qualité en moins sur chacune, ça fait à peu près <strong>900 000 euros par jour</strong> transférés des mangeurs vers les fabricants. Trois cent vingt-sept millions d'euros par an, dont personne n'a conscience, et qui n'apparaissent dans aucun bilan sous ce nom-là.</p>
<p>Ce n'est pas un argument moral, c'est un argument d'intérêt bien compris — et il va dans le même sens que l'argument moral, ce qui n'arrive pas si souvent. <strong>Le troc généralisé rend presque tout le monde perdant net</strong>, parce que chacun gagne une fois et paie n fois. C'est mathématique et ça ne demande aucune vertu pour être admis.</p>
<h2>Une seule vie, et ce que l'argent ne rachète pas</h2>
<p>Tu poses la question de l'impact sur soi, et c'est là qu'il faut être précis, parce qu'on raconte beaucoup de bêtises sur ce sujet.</p>
<p>Le boulanger ne va pas souffrir du mal qu'il fait. Il ne le rencontrera jamais. Il ne verra aucun client tousser, aucune victime, aucun reproche. Le tort qu'il cause est, pour lui, littéralement inexistant : c'est le principe même de l'opération.</p>
<p>Ce qu'il paie est ailleurs, et c'est plus simple et plus grave. <strong>Il ne peut plus penser à son métier sans détourner un peu le regard.</strong></p>
<p>C'est ça, le coût réel, et il ne se compte pas non plus. Ce que tu gagnes dans ce troc est de l'argent — fongible, remplaçable, regagnable l'an prochain. Ce que tu dépenses, c'est du temps et l'estime que tu te portes, et ni l'un ni l'autre ne se rachète avec ce que tu as gagné en le dépensant. C'est ton « une seule vie » : <strong>le seul terme de l'échange qui n'a pas de deuxième exemplaire.</strong></p>
<p>Et ce n'est pas un sentiment décoratif. Pouvoir se regarder comme l'auteur de sa propre vie, c'est ce qui rend une vie tenable de l'intérieur. C'est porteur, pas ornemental. Une société qui organise méthodiquement l'érosion de ça chez des millions de gens ne produit pas des remords : elle produit de l'usure, et l'usure a des effets qu'on retrouve dans les statistiques de santé.</p>
<p>Un point important, et je le dis sans détour. <strong>Si quelqu'un va assez mal pour que sa propre vie lui paraisse insupportable, ce n'est pas un problème de morale et ce texte ne lui est pas destiné.</strong> La détresse n'est pas une facture éthique, ce n'est pas la punition d'un renoncement, et personne ne l'a méritée. C'est un problème de santé, il se soigne, et il y a un numéro à la fin de cet article.</p>
<p>Je tenais à séparer les deux, parce que les confondre serait exactement le genre de faute morale que cet article prétend décrire : trouver une cause propre et satisfaisante à quelque chose dont on ne voit qu'une petite partie.</p>
<h2>Points faibles : quatre objections</h2>
<p><strong>Le boulanger n'a peut-être pas le choix.</strong> Entre la farine à 0,40 € et la fermeture, avec deux salariés qui ont eux aussi une seule vie, le dilemme n'est plus du tout celui que j'ai décrit. Faire la morale à quelqu'un pris dans une contrainte que d'autres ont fixée, depuis une chaise où l'on ne risque rien, c'est le sport le moins coûteux du monde. Je le pratique ici.</p>
<p><strong>L'argument de Parfit prouve trop.</strong> Si tout effet imperceptible compte, alors ton trajet, ton téléphone, ton kilowatt, chacun de tes achats te rend contributeur d'un tort dilué, et tu es coupable en permanence — ce qui est une morale inutilisable, donc une mauvaise morale. Il faut un seuil quelque part. Je n'en ai pas proposé, et je ne sais pas où le mettre.</p>
<p><strong>Mon calcul du perdant net suppose des positions symétriques.</strong> Il est faux pour ceux qui trichent à grande échelle et consomment peu : celui qui est le boulanger dix mille fois et le client dix fois gagne, très largement. <strong>L'arithmétique favorise les puissants, donc mon argument est le plus faible exactement là où on en aurait le plus besoin.</strong> C'est la concession la plus lourde de cet article.</p>
<p><strong>Et je n'ai jamais eu à payer pour mes principes.</strong> Écrire sur le courage quand on n'a pas été mis à l'épreuve par le besoin, ça vaut ce que ça vaut, et le lecteur qui, lui, a dû choisir a le droit de trouver ça facile.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>Ta question était : que se passerait-il si on arrêtait de tronquer ses principes et le sens commun pour de l'argent.</p>
<p>On la pose toujours comme si la réponse était « on serait plus pauvres mais plus purs ». Les deux moitiés sont fausses.</p>
<p>Plus purs, non : il n'existe pas de seuil au-dessous duquel tu ne contribues à rien, et se croire au-dessus de la mêlée est précisément le confort que cet article essaie de retirer. Plus pauvres, pas nécessairement non plus : chacun gagne une fois et paie n fois, donc l'arrêt général enrichirait presque tout le monde.</p>
<p>Ce qui reste, c'est une règle utilisable, et elle ne demande aucun héroïsme.</p>
<p>Ne te demande pas si tu es quelqu'un de bien — tu répondras oui, tout le monde répond oui, et cette réponse n'a jamais rien empêché. Demande-toi, devant n'importe quel arbitrage, dans n'importe quel métier : <strong>est-ce que je peux nommer qui paie ?</strong></p>
<p>Si tu peux chiffrer ton gain au centime près et que tu ne peux nommer personne en face, tu es le boulanger. <strong>Ça ne fait pas de toi un monstre, ça fait de toi quelqu'un qui a cessé de voir la moitié de la transaction</strong> — et la bonne foi n'y change rien, parce que c'est justement la bonne foi qui rend l'autre moitié invisible.</p>
<p>Spinoza avait l'image trois siècles avant : <a href="https://simoncourtois.com/journal/spinoza-a-l-epreuve-de-l-ia/">la pierre qui se croit libre</a> est consciente de son mouvement et ignorante de ce qui l'a lancée. Tu es parfaitement conscient de tes 5 952 euros. C'est le reste que ta position te cache.</p>
<p>Le pain du boulanger reste bon. C'est tout le problème. <strong>On ne renonce jamais à ses principes ; on améliore un peu sa vie, et on retire à quelques milliers de gens quelque chose de trop petit pour être nommé.</strong> Fait quelques millions de fois par jour, ça porte un nom : c'est le monde dans lequel tu vis, et il n'a été voulu par personne.</p>
<hr>
<p><em>Le <strong>3114</strong> est le numéro national de prévention du suicide : gratuit, 24 h/24 et 7 j/7, ouvert aussi aux proches, avec des infirmiers et des psychologues formés au bout du fil. Un numéro d'écoute ne remplace pas une prise en charge — c'est un point de départ, un médecin traitant est la suite.</em></p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Fri, 28 Aug 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>Tuto : cinq ans de plus pour le PC dont Windows 11 ne veut pas</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/cinq-ans-de-plus-pour-ton-pc/</link>
      <guid isPermaLink="false">https://simoncourtois.com/journal/cinq-ans-de-plus-pour-ton-pc/</guid>
      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        Sur les opérations qui font vraiment le ressenti d'une machine, un disque dur plafonne à 1,7 Mo/s et un SSD monte à 250. Facteur cent soixante-dix. Le procédé pour rallonger la vie d'un PC tient en deux achats et une décision — et j'avais annoncé ce calcul sans jamais le faire.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>Voici les deux nombres qui décident de tout, et ce ne sont pas ceux qu'on cite d'habitude.</p>
<p>Sur les <strong>opérations aléatoires de petits fichiers</strong> — celles qu'un système enchaîne par milliers au démarrage et à l'ouverture d'une application —, un disque dur classique délivre <a href="https://www.avg.com/fr/signal/ssd-hdd-which-is-best">entre 0,1 et 1,7 Mo/s, contre 50 à 250 Mo/s pour un SSD SATA</a>. En prenant les milieux de fourchette, le rapport est de <strong>cent soixante-dix</strong>.</p>
<p>Sur les gros fichiers séquentiels — le chiffre que tout le monde met en avant —, l'écart tombe à un facteur vingt environ. <strong>On compare donc systématiquement sur le critère qui compte le moins.</strong></p>
<p>J'ai écrit il y a deux semaines qu'<a href="https://simoncourtois.com/journal/ce-qui-tue-ton-ordinateur/">un SSD et de la mémoire repoussent l'échéance de plusieurs années</a>, puis je suis passé à autre chose sans donner la marche à suivre. La voici, dans l'ordre où il faut la suivre.</p>
<h2>Étape 0 : diagnostiquer avant d'acheter</h2>
<p>La faute classique est d'acheter un composant parce qu'on a lu que c'était le bon. Commence par regarder ce qui bloque réellement chez toi.</p>
<p>Ouvre le gestionnaire de tâches — <code>Ctrl + Maj + Échap</code> — puis l'onglet Performance, et travaille normalement pendant dix minutes. Tu cherches lequel des trois indicateurs sature.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Ce que tu observes</th>
<th>Ce qui limite</th>
<th>Ce qu'il faut</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Disque à 100 % pendant que le processeur est à 20-30 %</td>
<td>Le stockage</td>
<td>Un SSD</td>
</tr>
<tr>
<td>Mémoire au-dessus de 80 % en usage normal, disque qui s'agite</td>
<td>La RAM</td>
<td>Des barrettes</td>
</tr>
<tr>
<td>Processeur à 100 % de façon soutenue</td>
<td>Le processeur</td>
<td>Rien à faire, ou changer de machine</td>
</tr>
<tr>
<td>Tout est bas mais c'est lent quand même</td>
<td>Le logiciel</td>
<td>Voir plus bas</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p><strong>Le troisième cas est rare sur un usage bureautique et web.</strong> Un processeur de 2015 est encore largement suffisant pour un navigateur, une suite bureautique et de la visio. Le premier cas, lui, est écrasant sur les machines livrées avec un disque dur mécanique.</p>
<h2>Le SSD, seul achat qui change vraiment quelque chose</h2>
<p>C'est le levier numéro un, et de très loin. Trois précisions pratiques.</p>
<p><strong>Le format.</strong> Sur une machine d'avant 2016, ce sera très probablement du <strong>SATA 2,5 pouces</strong> — le même format que le disque dur qu'il remplace. Les SSD NVMe montent à 3 500 Mo/s en séquentiel, mais ils exigent un port M.2 que ta carte mère n'a peut-être pas. Ne paie pas pour du NVMe si le connecteur n'existe pas, et surtout : <strong>même un SATA d'entrée de gamme te donne l'essentiel du gain</strong>, puisque celui-ci vient de l'accès aléatoire et non du débit maximal.</p>
<p><strong>La capacité.</strong> Prends au moins la taille de ton disque actuel. Un SSD coûte environ deux fois plus cher au gigaoctet qu'un disque dur, ce qui reste sans commune mesure avec le prix d'une machine.</p>
<p><strong>La durée de vie.</strong> L'objection « les SSD s'usent » est datée. Les deux technologies tiennent une dizaine d'années en usage normal, et les SSD sont en pratique remplacés 25 % moins souvent que les disques durs.</p>
<p>Ce que ça change : le démarrage, l'ouverture des applications, la réactivité générale, la fin des blocages où tout se fige pendant que le disque gratte. Ce que ça ne change pas : la vitesse de calcul brute, l'encodage vidéo, les jeux limités par le processeur ou la carte graphique.</p>
<h2>La RAM, deuxième levier</h2>
<p>Le symptôme est facile à reconnaître : la mémoire dépasse durablement 80 %, le système commence à écrire sur le disque ce qu'il ne peut plus garder en mémoire, et tout ralentit d'un coup.</p>
<p>Deux règles simples. <strong>En dessous de 8 Go, l'ajout se justifie presque toujours</strong> pour un usage moderne avec un navigateur qui garde vingt onglets. Au-dessus de 16 Go, l'ajout ne se justifie que si tu fais tourner des machines virtuelles, de la retouche lourde ou des modèles en local.</p>
<p>Avant d'acheter, vérifie trois choses sur la fiche de ton modèle : le type — DDR3 ou DDR4, ils ne sont pas interchangeables —, le nombre d'emplacements libres, et le maximum supporté par la carte mère. Un portable de 2014 plafonne parfois à 8 Go quoi que tu fasses.</p>
<h2>Est-ce que Windows 11 veut de ta machine ?</h2>
<p>C'est là que se joue la décision, parce qu'un SSD dans un PC dont le système ne sera plus mis à jour ne règle qu'un demi-problème.</p>
<p><a href="https://lecrabeinfo.net/guides/windows-11-quelle-est-la-configuration-minimale-requise/">La configuration requise</a> est nettement plus restrictive que ce que la puissance brute exigerait :</p>
<ul>
<li><strong>Processeur</strong> : Intel de 8ᵉ génération ou plus récent, AMD Ryzen 2000 ou plus récent — et il doit figurer sur la liste officielle de Microsoft, ce qui exclut des puces parfaitement capables.</li>
<li><strong>TPM 2.0</strong>, obligatoire.</li>
<li><strong>Secure Boot</strong> et firmware <strong>UEFI</strong> — un BIOS classique ne suffit pas.</li>
<li>4 Go de RAM, 64 Go de stockage libre, DirectX 12.</li>
</ul>
<p>Pour vérifier le point qui bloque le plus souvent, tape <code>tpm.msc</code> dans la boîte d'exécution : la console t'indique si un module TPM est présent et dans quelle version. Beaucoup de machines en ont un désactivé par défaut dans le firmware, sous un nom peu évident — « PTT » chez Intel, « fTPM » chez AMD. <strong>Vérifie ça avant de conclure que ton PC est exclu</strong>, ça se règle parfois en trois clics dans le BIOS.</p>
<p>Et garde l'échéance en tête : le support de Windows 10 s'est arrêté le 14 octobre 2025, et le programme de mises à jour de sécurité étendues court jusqu'au <strong>12 octobre 2027</strong>. Après cette date, une machine restée sous Windows 10 ne recevra plus de correctifs.</p>
<h2>Si Windows 11 ne veut pas : quelle distribution</h2>
<p>C'est le moment où la question devient celle que je posais en défendant <a href="https://simoncourtois.com/journal/pourquoi-preferer-linux-a-windows/">Linux contre Windows</a> : non pas lequel est meilleur, mais qui décide de la date de mort de ta machine.</p>
<p>Voici les configurations minimales réelles des distributions adaptées au matériel ancien.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Distribution</th>
<th>RAM mini</th>
<th>Stockage</th>
<th>Bureau</th>
<th>Pour qui</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td><strong>Linux Mint XFCE</strong></td>
<td>2 Go</td>
<td>20 Go</td>
<td>Xfce</td>
<td>Quelqu'un qui vient de Windows</td>
</tr>
<tr>
<td>Ubuntu MATE</td>
<td>1-2 Go</td>
<td>10 Go</td>
<td>MATE</td>
<td>Machine correcte, envie de moderne</td>
</tr>
<tr>
<td>Linux Lite</td>
<td>1 Go</td>
<td>20 Go</td>
<td>Xfce adapté</td>
<td>Débutant non technique</td>
</tr>
<tr>
<td>Lubuntu</td>
<td>1 Go</td>
<td>10 Go</td>
<td>LXQt</td>
<td>Habitué d'Ubuntu, matériel juste</td>
</tr>
<tr>
<td>antiX</td>
<td>512 Mo</td>
<td>5 Go</td>
<td>IceWM/Fluxbox</td>
<td>Recyclage extrême</td>
</tr>
<tr>
<td>Puppy Linux</td>
<td>512 Mo</td>
<td>clé USB</td>
<td>JWM</td>
<td>Tourne en mémoire, très vieux PC</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p><strong>Si tu ne veux pas réfléchir, prends Linux Mint XFCE.</strong> C'est l'interface la plus proche de ce qu'un utilisateur Windows connaît, la documentation francophone est abondante, et 2 Go de RAM suffisent — ce qui couvre à peu près tout ce qui a été vendu depuis 2010.</p>
<p>Descends dans le tableau seulement si la machine est vraiment limite. antiX démarre avec 256 Mo, mais tu paieras cette légèreté en confort et en temps de configuration.</p>
<p>Et fais toujours la même chose avant de t'engager : <strong>teste en session live depuis une clé USB, sans rien installer.</strong> Tu vérifies en vingt minutes que le wifi, le son, la webcam et l'imprimante fonctionnent. C'est le seul test qui compte.</p>
<h2>L'ordre des opérations, en une liste</h2>
<ol>
<li><strong>Diagnostiquer</strong> dix minutes au gestionnaire de tâches.</li>
<li><strong>Sauvegarder</strong> sur un disque externe — non négociable avant de toucher au matériel.</li>
<li><strong>Vérifier le TPM</strong> avec <code>tpm.msc</code>, et le réactiver dans le firmware s'il est simplement désactivé.</li>
<li><strong>Tester une distribution en live USB</strong> si Windows 11 est hors d'atteinte.</li>
<li><strong>Acheter</strong> le SSD, et la RAM seulement si le diagnostic la désigne.</li>
<li><strong>Installer</strong> le système sur le SSD neuf, en gardant l'ancien disque intact quelques semaines.</li>
</ol>
<p>Ce dernier point vaut de l'or : tant que tu n'as pas effacé l'ancien disque, tout est réversible.</p>
<h2>Points faibles : ce que ce tuto ne règle pas</h2>
<p><strong>Les chiffres de débit sont des ordres de grandeur.</strong> Les fourchettes que j'utilise viennent d'une source de vulgarisation, pas d'un banc d'essai que j'aurais conduit. Le rapport de 170 sur l'accès aléatoire est robuste dans son ordre de grandeur, il n'est pas une mesure de ta machine.</p>
<p><strong>Certains portables sont soudés.</strong> Une part croissante des machines depuis 2018 a la RAM soudée à la carte mère et parfois le stockage aussi. Dans ce cas, ce tuto ne s'applique pas, et le seul levier restant est le système.</p>
<p><strong>Un SSD ne répare pas un logiciel obèse.</strong> Si le ralentissement vient d'un antivirus tiers, de dix programmes lancés au démarrage ou d'un profil navigateur saturé, tu vas payer du matériel pour masquer un problème gratuit à régler.</p>
<p><strong>Et changer de système a un coût réel</strong> que je ne vais pas minimiser : réapprendre des habitudes, retrouver des équivalents logiciels, et accepter que certaines applications métier ou certains périphériques exotiques ne suivront pas. C'est un arbitrage, pas une évidence.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>Le calcul complet tient en une comparaison. D'un côté, un SSD, éventuellement des barrettes de RAM, et une soirée de manipulation. De l'autre, une machine neuve — et les 182 kgCO2e de fabrication que je chiffrais dans l'article précédent, plus le prix.</p>
<p>Ce n'est pas un choix serré. <strong>Le seul cas où remplacer se justifie, c'est le troisième diagnostic</strong> : un processeur réellement saturé en usage normal, sur une machine dont la RAM est soudée. Partout ailleurs, tu paies un renouvellement pour un problème de stockage.</p>
<p>Et c'est exactement le raisonnement que l'État français vient d'appliquer à ses propres postes, comme je le relevais <a href="https://simoncourtois.com/journal/veille-eu-os/">dans la veille sur EU OS</a> : quand le système bloque avant le matériel, on change de système. Il n'y a aucune raison qu'un particulier fasse l'inverse.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>TUTO</category>
      <pubDate>Fri, 28 Aug 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>Veille : EU OS, la distribution européenne bâtie sur Fedora</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/veille-eu-os/</link>
      <guid isPermaLink="false">https://simoncourtois.com/journal/veille-eu-os/</guid>
      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        Un projet de distribution Linux pour le secteur public européen, censé le libérer de sa dépendance américaine — et qui repose sur Fedora, sponsorisée par Red Hat, filiale d'IBM. L'ironie saute aux yeux. Elle est trompeuse, et comprendre pourquoi règle une bonne partie du débat sur la souveraineté.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>EU OS est un projet de distribution Linux destinée aux administrations publiques de l'Union européenne, né d'une pétition déposée au Parlement européen. Son objectif affiché est de sortir le poste de travail public de sa dépendance à Windows.</p>
<p>Il repose sur <strong>Fedora</strong>, avec un environnement de bureau <strong>KDE Plasma</strong>. Fedora est une distribution américaine, sponsorisée par Red Hat, elle-même filiale d'IBM.</p>
<p>L'ironie est immédiate, et <a href="https://linux.developpez.com/actu/370435/EU-OS-vise-a-liberer-la-filiere-desktop-du-secteur-public-de-l-Union-europeenne-de-la-dependance-a-Windows-en-s-appuyant-sur-une-distribution-Linux-americaine/">elle a été relevée dès l'annonce</a> : se libérer des Américains en s'appuyant sur les Américains. Sauf que cette lecture est fausse, et démonter pourquoi règle à peu près tout le débat sur la souveraineté numérique.</p>
<h2>Ce que c'est, précisément</h2>
<p>Le projet en est au stade de la <strong>preuve de concept</strong>. Ce n'est pas un produit qu'on installe dans un ministère, c'est une démonstration que la chose est faisable.</p>
<p>Son intérêt technique tient à son architecture en couches. Un socle commun, sur lequel viennent s'empiler une couche nationale, une couche régionale, puis une couche sectorielle. L'idée est qu'une préfecture française, un hôpital allemand et une commune polonaise partagent 80 % de leur système et personnalisent le reste, plutôt que de maintenir chacun sa distribution.</p>
<p>S'y ajoutent un environnement de bureau standardisé et une gestion commune des utilisateurs et des données. Rien de spectaculaire techniquement. Ce n'est pas le but : <strong>l'innovation visée est organisationnelle, pas logicielle.</strong></p>
<h2>Pourquoi ça devient concret maintenant</h2>
<p>Ce projet aurait pu rester une curiosité. Une décision française du printemps le rend nettement plus intéressant.</p>
<p>Le 8 avril 2026, lors d'un séminaire interministériel, <a href="https://linux.developpez.com/actu/382064/La-DINUM-quitte-officiellement-Windows-pour-Linux-et-impose-a-chaque-ministere-francais-un-plan-de-souverainete-numerique-avant-l-automne-2026-L-Etat-ne-peut-plus-se-contenter-de-constater-sa-dependance/">la DINUM a annoncé sa migration de Windows vers Linux</a>, et surtout imposé quelque chose de plus contraignant : <strong>chaque ministère et chaque opérateur public doit formaliser son propre plan de souveraineté numérique avant l'automne 2026.</strong></p>
<p>Ces plans doivent couvrir sept axes : poste de travail, outils collaboratifs, antivirus, intelligence artificielle, bases de données, virtualisation et équipements réseau.</p>
<p>En parallèle, l'État pousse « La Suite », sa plateforme collaborative interministérielle — Tchap pour la messagerie, Visio pour la visioconférence, FranceTransfert pour les fichiers, Grist pour les tableurs, ce dernier étant open source. Et la migration de la plateforme nationale des données de santé vers une solution souveraine est attendue pour la fin 2026.</p>
<p>La citation qui accompagne l'annonce vaut d'être lue en entier, parce qu'elle date le changement de ton : « L'État ne peut plus se contenter de constater sa dépendance […] nous devons nous désensibiliser des outils américains », déclare David Amiel, ministre de l'Action et des Comptes publics.</p>
<p>Un projet européen de poste de travail public et une obligation française de plan de souveraineté à la même échéance : les deux calendriers se croisent, et c'est ce qui rend EU OS digne d'une veille plutôt que d'un signet.</p>
<h2>L'ironie Fedora, et pourquoi c'est le bon choix</h2>
<p>Revenons à l'objection. Bâtir la souveraineté européenne sur une distribution américaine, est-ce absurde ?</p>
<p>Non, et pour une raison que j'ai développée <a href="https://simoncourtois.com/journal/open-weight-ou-open-source/">en distinguant open-weight et open source</a> : <strong>ce qui détermine ta dépendance n'est pas la nationalité du fournisseur, c'est la licence du code.</strong></p>
<p>Fedora est du logiciel libre. Le code est disponible, modifiable et redistribuable par n'importe qui. Si Red Hat décidait demain d'arrêter le projet, de le fermer, ou d'en restreindre l'usage à certains pays, <strong>rien ne disparaîtrait</strong> : le code existant reste utilisable, forkable et maintenable par quiconque a les compétences. C'est précisément ce qui différencie une dépendance technique d'une dépendance juridique.</p>
<p>Compare avec ce que la France quitte. Un contrat Microsoft ne te donne aucun droit sur le code, s'arrête à la date que l'éditeur choisit, et t'impose ses conditions de renouvellement. C'est le mécanisme que je décrivais en écrivant que <a href="https://simoncourtois.com/journal/ce-qui-tue-ton-ordinateur/">ton ordinateur meurt du logiciel</a> : la fin de vie est décidée par celui qui tient le calendrier.</p>
<p>Sur Fedora, personne ne tient le calendrier de manière opposable. C'est une différence de nature, pas de degré — et c'est le vrai fond de <a href="https://simoncourtois.com/journal/pourquoi-preferer-linux-a-windows/">mon plaidoyer pour Linux</a>, qui n'a jamais porté sur la supériorité technique d'un système.</p>
<p>Et l'alternative — construire une distribution européenne à partir de rien — serait une faute stratégique complète. Ça reviendrait à réinvestir des centaines de millions pour reproduire, moins bien, ce qui existe déjà sous licence libre, en repartant vingt ans en arrière. La bonne question n'est pas « qui a écrit le code » mais « qui peut m'empêcher de m'en servir ».</p>
<h2>Ce qui manque pour qu'un ministère s'en serve</h2>
<p>Reste que preuve de concept ne veut pas dire produit. Voici ce qu'il faudrait, honnêtement, avant qu'une administration puisse s'y engager.</p>
<ul>
<li><strong>Un support contractuel.</strong> Une préfecture ne peut pas dépendre d'un forum. Il faut quelqu'un à appeler à 3 h du matin, avec un engagement écrit.</li>
<li><strong>Une certification matérielle.</strong> Les parcs publics sont hétérogènes, avec des pilotes de périphériques exotiques — badgeuses, imprimantes de titres, lecteurs de cartes agents.</li>
<li><strong>Les applications métier.</strong> C'est le point dur, et de très loin. Un ministère fait tourner des dizaines d'applications spécifiques, dont certaines très anciennes, conçues pour Windows.</li>
<li><strong>Des gens.</strong> Une migration de poste de travail se pilote pendant plusieurs années par des équipes internes qui restent.</li>
</ul>
<p>Ce dernier point est celui qui décide de tout, et l'histoire l'a déjà démontré.</p>
<h2>Munich, et ce que son échec dit vraiment</h2>
<p>Le contre-exemple obligatoire s'appelle LiMux. La ville de Munich a migré environ <strong>15 000 postes</strong> vers Linux, avec un pic en 2013, avant d'annoncer son retour à Windows en 2017 — déploiement à partir de 2020, achevé en 2023.</p>
<p>C'est l'argument qu'on te sortira systématiquement. Il mérite d'être lu correctement.</p>
<p>D'abord sur les chiffres, qui ne prouvent rien : le comité informatique de Munich estimait 20 millions d'euros d'économies, tandis qu'une étude de Hewlett-Packard <strong>financée par Microsoft</strong> annonçait 43 millions de surcoût. Deux nombres, deux commanditaires, aucune conclusion.</p>
<p>Ensuite sur les causes. <a href="https://www.developpez.com/actu/172612/LiMux-le-directeur-de-la-FSFE-revient-sur-les-problemes-du-passage-de-Munich-vers-Linux-et-les-lecons-a-en-tirer-pour-les-migrations-a-venir/">Le directeur de la FSFE, Matthias Kirschner, a analysé le dossier</a> et son verdict est net : <strong>les problèmes étaient organisationnels et politiques, pas techniques.</strong></p>
<p>Le détail le plus parlant : la ville maintenait <strong>quinze versions de systèmes d'exploitation différentes</strong> selon les services. Le support était centralisé alors que l'organisation informatique ne l'était pas. Les applications métier sont restées dépendantes de Windows sans aucune stratégie de migration. Et LiMux est devenu le bouc émissaire universel — jusqu'à des pannes de serveur mail qui n'avaient rien à voir avec le poste de travail.</p>
<p>Kirschner ajoute une observation politique qui vaut avertissement : le nouveau maire avait tranché avant d'examiner, « la ville examine des options quand tout est déjà scellé ».</p>
<p><strong>Munich n'a pas prouvé que Linux ne marche pas en administration. Munich a prouvé qu'une migration sans gouvernance unifiée, sans plan pour les applications métier et sans soutien politique constant échoue</strong> — ce qui aurait été vrai dans n'importe quel sens de migration.</p>
<p>Et regarde maintenant les sept axes exigés par la DINUM : poste de travail, outils collaboratifs, antivirus, IA, bases de données, virtualisation, réseau. C'est exactement la liste des endroits où Munich s'est fragmenté. Que ce soit intentionnel ou non, l'exigence française attaque le bon problème.</p>
<h2>Points faibles : quatre réserves</h2>
<p><strong>C'est une preuve de concept, et je l'ai traitée comme une nouvelle.</strong> EU OS n'a, à ma connaissance, aucun déploiement en production, aucun budget public annoncé, aucun engagement d'État. Une veille sur un projet à ce stade est un pari, et il faut le dire.</p>
<p><strong>Mon argument sur la licence a une limite réelle.</strong> Le droit de forker n'est utile que si quelqu'un a les moyens de forker. Une distribution est maintenue par des centaines de personnes à temps plein ; si Red Hat se retirait, l'Europe hériterait du droit de reprendre un travail qu'elle n'a pas les équipes pour assumer. La liberté juridique est une condition nécessaire, pas suffisante.</p>
<p><strong>Le rythme reste décidé ailleurs.</strong> Fedora avance à la cadence que Red Hat lui donne — versions, choix d'architecture, arbitrages techniques amont. On ne dépend pas d'un contrat, mais on suit un tempo qu'on ne fixe pas.</p>
<p><strong>Enfin, je n'ai pas testé.</strong> Cette veille repose sur des annonces et des analyses, pas sur une installation. Je ne peux rien dire de l'ergonomie réelle, des performances ni de la qualité du travail d'intégration.</p>
<h2>Ce qu'il faut en retenir</h2>
<p>EU OS n'est pas encore un produit, et son mérite principal n'est pas technique : c'est de poser la bonne architecture de partage entre administrations européennes, au moment précis où la France oblige chacun de ses ministères à produire un plan avant l'automne.</p>
<p>Et la controverse sur Fedora est le meilleur cadeau du dossier, parce qu'elle force à énoncer clairement ce que veut dire souveraineté : <strong>une licence libre chez un éditeur américain protège mieux qu'un contrat propriétaire chez un éditeur français.</strong> Le drapeau ne dit rien, le fichier LICENSE dit tout.</p>
<p>Reste la question que Munich a réglée pour tout le monde, et qu'aucun choix de distribution ne remplacera : <strong>combien de personnes, en interne, seront payées pour faire tourner ça dans cinq ans ?</strong> Si la réponse tient dans une prestation externalisée, on connaît déjà la fin — et elle ne sera pas la faute de Linux.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>VEILLE</category>
      <pubDate>Thu, 27 Aug 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>La Chine fondait au coke en 1078 : pourquoi ça n'a rien donné</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/la-chine-fondait-au-coke-en-1078/</link>
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      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        À la fin du XIe siècle, les hauts fourneaux chinois abandonnent le charbon de bois pour le coke — le geste technique exact d'Abraham Darby, sept siècles avant lui. Ce qui manquait n'était donc pas l'invention. Et le rattrapage d'aujourd'hui passe précisément par là où la Chine était déjà forte en 1078.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>Vers la fin du XIe siècle, les hauts fourneaux chinois cessent d'utiliser du charbon de bois et passent au <strong>coke</strong>. C'est-à-dire exactement le geste technique qu'Abraham Darby réalisera à Coalbrookdale en 1709, et qu'on présente universellement comme l'acte de naissance de la métallurgie industrielle.</p>
<p>Sept siècles d'avance. Et il ne s'est rien passé.</p>
<p>Je suis parti d'une vidéo qui pose la question dans ces termes — pourquoi la Chine n'a pas inventé la révolution industrielle vers 1100 — et j'ai voulu vérifier ce que les données disent réellement. La réponse déplace le problème : <strong>il n'a jamais manqué d'invention à la Chine.</strong> Il lui manquait autre chose, et ce quelque chose éclaire aussi son rattrapage actuel.</p>
<h2>Ce que les Song avaient déjà</h2>
<p>Prenons la mesure de ce qu'était la Chine des Song, entre 960 et 1279.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Ce qui existe</th>
<th>Chiffre</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Population</td>
<td>de ~50 millions sous les Tang à ~100 millions</td>
</tr>
<tr>
<td>Production de fer, 1078</td>
<td>~125 000 tonnes par an (estimation Hartwell)</td>
</tr>
<tr>
<td>Croissance du fer par habitant, 806-1078</td>
<td>×6</td>
</tr>
<tr>
<td>Monnaie de cuivre frappée, 1085</td>
<td>6 milliards de pièces par an</td>
</tr>
<tr>
<td>Idem sous les Tang, 742-755</td>
<td>327 millions par an</td>
</tr>
<tr>
<td>Première monnaie de papier</td>
<td>Sichuan, 1024</td>
</tr>
<tr>
<td>Argent collecté en taxes, 1120</td>
<td>18 millions d'onces</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Ajoute les innovations techniques : la charrue en acier pour terres humides, les roues à aubes d'irrigation, les écluses sur canaux dans les années 1020-1030, et donc le passage au coke. La poudre, l'imprimerie et la boussole sont du même monde.</p>
<p>Une précision d'honnêteté qui compte : <strong>le chiffre de 125 000 tonnes vient de l'historien Robert Hartwell, et sa méthodologie est contestée par Donald Wagner.</strong> Je le donne parce qu'il est la référence du débat, pas parce qu'il est établi. Un repère plus solide, parce que local et documenté : dans le Shaanxi, la production passe de 60 tonnes dans les années 1040 à 360 tonnes dans les années 1110. Un facteur six en soixante-dix ans.</p>
<p>Multiplier par six la frappe monétaire, sextupler le fer par habitant, inventer le papier-monnaie et passer au coke : ce n'est pas le portrait d'une société qui manque d'idées.</p>
<h2>La thèse la plus solide est géologique</h2>
<p>L'explication de référence est celle de Kenneth Pomeranz dans <em>Une grande divergence</em>, et elle a le mérite d'être matérielle plutôt que culturelle.</p>
<p>Son point de départ est un constat qui dérange les récits de supériorité européenne : vers 1750, <a href="https://laviedesidees.fr/Le-charbon-et-l-Empire">le delta du Yangzi et l'Angleterre présentent des niveaux de développement comparables</a> — consommations similaires de tissus, de thé, de sucre, de biens manufacturés. La divergence n'est donc pas un long processus qui remonterait au Moyen Âge. C'est un décrochage tardif et rapide.</p>
<p>Deux facteurs, chez Pomeranz, expliquent ce décrochage.</p>
<p><strong>Le charbon, et surtout sa position.</strong> L'Angleterre a du charbon sous ses villes et ses zones industrielles. La Chine en a aussi, mais loin des grands centres de consommation — dans le Nord, tandis que l'activité s'est déplacée vers le Sud. Une même ressource, deux coûts de transport, deux économies.</p>
<p><strong>Les « hectares fantômes ».</strong> Les colonies du Nouveau Monde fournissent à l'Angleterre l'équivalent de terres cultivables supplémentaires — le coton en particulier — ce qui libère son agriculture d'une contrainte qui aurait bloqué l'industrialisation. La Chine n'a pas de périphérie comparable : elle doit intensifier le travail agricole chez elle.</p>
<p>C'est une thèse de géographie et de chance, pas de génie. Elle a l'avantage d'expliquer pourquoi la divergence arrive <strong>à ce moment-là</strong> plutôt qu'au XIe siècle.</p>
<h2>Et pourquoi cette thèse est contestée</h2>
<p>Il faut donner les objections, parce qu'elles sont sérieuses.</p>
<p>Broadberry et Gupta contestent les estimations de productivité de Pomeranz en mobilisant d'autres séries de prix, et concluent à un écart antérieur et plus large qu'il ne le dit. La comparaison entre économies aux institutions radicalement différentes pose des problèmes méthodologiques que personne n'a réglés. Et <strong>Pomeranz reconnaît lui-même que son traitement du progrès scientifique européen antérieur est insuffisant</strong> — ce qui est une concession de taille, puisque c'est précisément l'objection principale.</p>
<p>Autrement dit : la thèse géologique explique bien le timing, moins bien la nature du basculement. C'est le genre de dossier où <a href="https://simoncourtois.com/journal/pourquoi-agregateur-actualite-scientifique/">aller lire les sources primaires plutôt que les synthèses</a> change tout : selon l'auteur qu'on ouvre, la divergence commence en 1750 ou trois siècles plus tôt.</p>
<h2>L'hypothèse la plus économe : il manquait une pénurie</h2>
<p>Voici ce que je retire de tout ça, et c'est un renversement.</p>
<p>On cherche ce que la Chine n'avait pas — une science, une bourgeoisie, un État concurrentiel, un capitalisme. Mais si on regarde les Song, elle avait le charbon, le coke, la sidérurgie de masse, le crédit, le papier-monnaie et un marché intérieur de cent millions de personnes. <strong>La liste des ingrédients manquants se vide à mesure qu'on la vérifie.</strong></p>
<p>Ce qui manquait est de l'autre côté : <strong>une contrainte.</strong> Une révolution industrielle n'est pas une accumulation d'inventions, c'est une substitution — on remplace du travail humain par de l'énergie fossile, parce que le travail humain est devenu cher et l'énergie fossile bon marché.</p>
<p>L'Angleterre du XVIIIe siècle réunit ce couple : des salaires élevés et un charbon accessible sous les pieds. Mécaniser y rapporte immédiatement.</p>
<p>La Chine réunit l'inverse. Une main-d'œuvre nombreuse, donc peu chère, et une énergie fossile éloignée, donc chère. <strong>Dans ces conditions, la machine à vapeur est un mauvais investissement — non pas parce qu'on est incapable de la concevoir, mais parce qu'elle ne rembourse pas.</strong> La rationalité économique locale conduit à intensifier le travail plutôt qu'à le remplacer, ce que les historiens appellent parfois le piège de l'équilibre de haut niveau : un système très performant, très optimisé, et sans aucune raison de changer.</p>
<p>C'est le même type de raisonnement que celui que je faisais <a href="https://simoncourtois.com/journal/jour-du-depassement-mix-electrique/">sur le jour du dépassement</a> : le facteur qu'on cherche dans les intentions se trouve presque toujours dans la géographie et les prix relatifs.</p>
<h2>Le rattrapage, et par où il est réellement passé</h2>
<p>Passons au deuxième volet de ta question. Voici où en est la Chine, en chiffres vérifiables.</p>
<p><strong>Les brevets.</strong> Selon les données 2024 de l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, la Chine a reçu <a href="https://www.wipo.int/web-publications/ip-facts-and-figures-2025/fr/patents-and-utility-models.html">environ 1,8 million de demandes, soit 49,1 % du total mondial</a>, contre 34,6 % dix ans plus tôt. Les États-Unis en comptent 501 831, soit 16,2 %. La croissance chinoise reste de +9,3 % sur la seule année 2024.</p>
<p><strong>L'énergie et l'industrie.</strong> D'après l'Agence internationale de l'énergie, la Chine contrôle <a href="https://www.revolution-energetique.com/actus/le-monopole-chinois-sur-les-panneaux-solaires-et-batteries-est-plus-fort-que-celui-des-pays-de-lopep-sur-le-petrole/">entre 60 % et 85 % des capacités mondiales de production</a> de panneaux solaires, batteries, éoliennes, pompes à chaleur et électrolyseurs. Elle assure 85 % des cellules photovoltaïques et des anodes de batteries, et plus de 70 % du lithium, du cobalt, du graphite et des terres rares.</p>
<p>Mets ça en perspective avec le monopole énergétique le plus commenté de l'histoire récente : <strong>les treize pays de l'OPEP produisent 33 % du brut mondial et 15 % du gaz.</strong> La concentration chinoise sur les technologies bas carbone est deux à trois fois supérieure à celle de l'OPEP sur le pétrole — et elle est le fait d'un seul pays.</p>
<h2>Ce que le rattrapage a de commun avec 1078</h2>
<p>Regarde maintenant ce que ces chiffres décrivent réellement, parce que ce n'est pas ce qu'on en dit d'habitude.</p>
<p>On raconte le rattrapage chinois comme une histoire d'innovation. Les données racontent autre chose : <strong>une domination de la fabrication.</strong> Le photovoltaïque, la batterie, l'éolienne, l'électrolyseur n'ont pas été inventés en Chine. Ils y sont produits, à une échelle et un coût que personne d'autre n'atteint.</p>
<p>C'est exactement la compétence des Song. Sextupler la production de fer, frapper six milliards de pièces par an, standardiser, faire baisser les coûts unitaires. La Chine n'a jamais eu de problème d'invention et n'a jamais eu besoin d'en avoir : <strong>son avantage historique est le passage à l'échelle, et c'est précisément l'avantage qu'elle exerce aujourd'hui.</strong></p>
<p>La différence avec le XIe siècle tient en une ligne, et c'est celle de la contrainte. Après 1978, le pays choisit délibérément de s'insérer dans une économie mondiale où le travail chinois était bon marché <strong>par rapport aux autres</strong> — la comparaison ne se fait plus entre le travail et la machine à l'intérieur d'un empire fermé, mais entre le travail chinois et le travail étranger. Le rendement de l'industrialisation redevient positif, et le mécanisme se remet en marche là où il s'était arrêté.</p>
<h2>Points faibles : quatre réserves</h2>
<p><strong>Le chiffre de 125 000 tonnes est contesté et je l'ai mis en tête d'article.</strong> Hartwell est la référence, Wagner l'attaque sur la méthode, et je n'ai pas les moyens de trancher. Si Wagner a raison, la sidérurgie Song reste remarquable mais l'écart avec l'Europe médiévale se réduit, et une partie de mon effet d'accroche avec elle.</p>
<p><strong>« Il manquait une contrainte » est élégant et invérifiable.</strong> C'est une reconstruction rétrospective : elle explique ce qui s'est passé sans permettre de prédire quoi que ce soit. Toute explication de la grande divergence souffre du même défaut, y compris celle de Pomeranz, mais c'est une raison de la présenter comme une hypothèse et pas comme un résultat.</p>
<p><strong>J'ai sauté sept siècles.</strong> Entre les Song et 1978, il y a l'invasion mongole, le repli Ming, les traités inégaux, les guerres de l'opium, la République, la guerre civile, le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle. Ces épisodes ont un poids considérable dans la trajectoire, et un article qui va directement de 1078 à aujourd'hui les traite comme un intervalle vide. Ils ne le sont pas.</p>
<p><strong>Et « fabriquer plutôt qu'inventer » vieillit peut-être mal.</strong> Cette lecture est solide sur les technologies bas carbone. Elle l'est déjà moins sur les modèles d'IA ouverts, où plusieurs équipes chinoises publient des travaux originaux. Décrire la Chine comme un atelier qui exécute est un raccourci confortable pour un lecteur occidental, et il pourrait se révéler faux d'ici peu.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>La question de départ — pourquoi la Chine n'a pas fait la révolution industrielle en 1100 — contient une hypothèse implicite qu'il faut retirer : celle qu'une société qui invente devrait mécaniquement industrialiser.</p>
<p>Les Song démontrent le contraire. On peut avoir le coke, le charbon, l'acier, le crédit, l'imprimerie et cent millions d'habitants, et ne pas basculer, parce que <strong>basculer n'est pas rentable quand la main-d'œuvre est abondante et l'énergie lointaine.</strong> Ce n'est pas un échec de la Chine, c'est un calcul juste dans les conditions de l'époque.</p>
<p>Et le corollaire vaut pour nous, ce qui rend l'histoire moins exotique. <strong>Quand on se demande pourquoi une technologie disponible ne se déploie pas — et c'est une question qu'on se pose beaucoup en ce moment —, la bonne réponse n'est presque jamais l'ignorance ni la résistance culturelle. C'est le prix relatif de ce qu'elle remplace.</strong></p>
<p>Cherche la contrainte avant de chercher le génie. En 1078 comme aujourd'hui, c'est elle qui décide.</p>
<p>Et si tu veux une raison de te méfier de ta première réaction devant ce dossier — admiration ou inquiétude —, elle est <a href="https://simoncourtois.com/journal/spinoza-a-l-epreuve-de-l-ia/">chez Spinoza</a> : l'enthousiasme et la crainte devant la Chine sont le même affect, né de la même image incertaine du futur. Les chiffres, eux, sont vérifiables.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>SCIENCE</category>
      <pubDate>Wed, 26 Aug 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>Open-weight ou open source : la différence qui t'engage</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/open-weight-ou-open-source/</link>
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      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        La section 3.2 des conditions de Gemma autorise Google à restreindre l'usage du modèle à distance. Sur quelque chose qu'on te présente comme ouvert. Depuis le 2 août 2025, confondre poids ouverts et open source n'est plus une question de vocabulaire : ça décide de tes obligations légales.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>Les conditions d'utilisation de Gemma contiennent une section 3.2 par laquelle Google <strong>se réserve le droit de restreindre l'usage du modèle, à distance ou autrement</strong>. Sur un modèle que tu as téléchargé, que tu fais tourner sur ta machine, et qu'on te présente partout comme « ouvert ».</p>
<p>Ce n'est pas un scandale caché : c'est écrit dans le contrat que tu as accepté en cliquant. Mais ça résume assez bien le problème. <strong>Un modèle dont on te donne les poids n'est pas un modèle libre</strong>, et depuis le 2 août 2025, cette distinction a des conséquences juridiques directes sur ce que tu as le droit de construire.</p>
<p>J'ai publié <a href="https://simoncourtois.com/journal/tuto-stack-ia-locale/">un tuto pour monter une stack IA locale</a> en listant des modèles à télécharger sans jamais regarder leurs licences. Voilà la réparation.</p>
<h2>Trois familles, et une seule mérite le mot</h2>
<p>Il faut d'abord poser des définitions précises, parce que le vocabulaire est saturé de marketing.</p>
<p><strong>Open source, au sens strict.</strong> L'Open Source Initiative — l'organisation qui définit le terme depuis 1998 — a publié <a href="https://opensource.org/ai/open-source-ai-definition">sa définition de l'IA open source, l'OSAID 1.0, le 28 octobre 2024</a>. Elle exige quatre libertés : utiliser sans demander la permission, étudier le fonctionnement, modifier pour n'importe quel but, partager modifié ou non. Et elle exige trois composants réunis :</p>
<ol>
<li><strong>Les informations sur les données</strong> — assez détaillées pour qu'« une personne compétente puisse construire un système substantiellement équivalent ».</li>
<li><strong>Le code source complet</strong> utilisé pour entraîner et faire tourner le système.</li>
<li><strong>Les paramètres</strong>, c'est-à-dire les poids.</li>
</ol>
<p>Note un point que la plupart des commentateurs ratent : <strong>l'OSI n'exige pas la publication des données brutes.</strong> Elle exige leur description complète, leur provenance et les procédures — une exigence de reproductibilité, pas de mise à disposition. Le compromis a été critiqué des deux côtés, il est explicite.</p>
<p><strong>Open-weight.</strong> On te donne les poids. Rien d'autre n'est garanti : ni le code d'entraînement, ni les informations sur les données, ni une licence permissive. C'est la catégorie de l'écrasante majorité des modèles qu'on appelle « open » dans la presse.</p>
<p><strong>Propriétaire.</strong> Tu passes par une API et tu ne possèdes rien.</p>
<p>La confusion entretenue est entre les deux premières. Elle est commode : elle permet de récolter le crédit symbolique de l'open source en gardant le contrôle juridique d'un produit propriétaire.</p>
<h2>Pourquoi Llama n'est pas open source, selon ceux qui définissent le mot</h2>
<p>L'OSI a publié <a href="https://opensource.org/blog/metas-llama-license-is-still-not-open-source">une position sans ambiguïté le 18 février 2025</a>, et elle liste trois violations de l'Open Source Definition :</p>
<ul>
<li><strong>La liberté 0</strong> — utiliser le modèle pour n'importe quel usage — n'est pas respectée.</li>
<li><strong>Le point 5 de l'OSD</strong>, qui interdit toute discrimination entre personnes ou groupes, est violé.</li>
<li><strong>Le point 6</strong>, qui interdit de restreindre les champs d'activité, est violé aussi.</li>
</ul>
<p>L'OSI emploie le mot <em>open washing</em>. Ce n'est pas un détail de vocabulaire pour puristes : ces trois points sont exactement ceux qui déterminent si tu peux construire un produit dessus sans dépendre du bon vouloir de l'éditeur.</p>
<h2>Le comparatif des clauses qui te concernent vraiment</h2>
<p>Voici ce que disent réellement les trois licences les plus répandues, <a href="https://blog.promise.legal/open-weight-ai-license-trap-startups/">d'après une analyse juridique publiée à destination des startups</a>.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th></th>
<th>Llama</th>
<th>Mistral (Apache 2.0)</th>
<th>Gemma</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Vraie licence OSI</td>
<td>Non</td>
<td><strong>Oui</strong></td>
<td>Non — conditions maison</td>
</tr>
<tr>
<td>Politique d'usage restrictive</td>
<td>Oui</td>
<td>Non</td>
<td>Oui</td>
</tr>
<tr>
<td>Seuil commercial</td>
<td>700 M d'utilisateurs actifs mensuels</td>
<td>—</td>
<td>Aucun</td>
</tr>
<tr>
<td>Attribution imposée</td>
<td>« Built with Meta Llama 3 », et le nom du dérivé doit commencer par « Llama 3 »</td>
<td>NOTICE standard</td>
<td>Fichier notice</td>
</tr>
<tr>
<td>Restriction par métier</td>
<td>Finance, santé, droit</td>
<td>Non</td>
<td>—</td>
</tr>
<tr>
<td>Sorties réutilisables pour entraîner un autre modèle</td>
<td><strong>Non</strong> — clause 1(b)(v)</td>
<td>Oui</td>
<td>Définition large des « dérivés », distillation incluse</td>
</tr>
<tr>
<td>Coupure à distance</td>
<td>Non</td>
<td>Non</td>
<td><strong>Oui — section 3.2</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>Répercussion sur tes clients</td>
<td>Oui</td>
<td>Oui (Apache 2.0)</td>
<td>Oui, opposable</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Trois lignes méritent qu'on s'y arrête.</p>
<p><strong>La clause 1(b)(v) de Llama</strong> interdit d'utiliser les sorties du modèle pour améliorer un autre modèle. Si ta stratégie consiste à générer des données synthétiques pour entraîner un modèle maison plus petit — ce qui est une pratique courante et efficace — tu es en violation.</p>
<p><strong>Les restrictions par métier.</strong> La licence Llama exclut l'exercice non autorisé de professions réglementées en finance, santé et droit. Formulée largement, cette clause couvre une partie considérable des cas d'usage professionnels sérieux.</p>
<p><strong>Et la répercussion.</strong> Ces restrictions ne s'arrêtent pas à toi : tu dois les rendre opposables à tes propres clients. Tu ne transmets donc pas un logiciel, tu transmets une chaîne de contraintes dont tu deviens responsable.</p>
<h2>Le critère que personne ne cite : la non-monétisation</h2>
<p>Voilà la partie qui a changé le 2 août 2025, et c'est celle qui rend la question urgente plutôt qu'académique.</p>
<p>L'AI Act européen prévoit une exemption pour les modèles à usage général publiés en libre et open source. Mais <a href="https://huggingface.co/blog/yjernite/eu-act-os-guideai">cette exemption repose sur trois conditions cumulatives</a>, et la troisième est presque toujours oubliée :</p>
<ol>
<li>Une <strong>licence libre</strong> permettant accès, usage, modification et redistribution. Les licences « recherche seulement » ou « usage non commercial » ne qualifient pas.</li>
<li>La <strong>publication des paramètres</strong>, de l'architecture et des informations d'utilisation.</li>
<li><strong>L'absence de monétisation.</strong> Le modèle ne doit pas être fourni contre paiement, ni empaqueté avec un service payant, ni accompagné de publicité, ni conditionner l'accès à la collecte de données personnelles.</li>
</ol>
<p>Relis la troisième. <strong>Une licence Apache 2.0 impeccable ne suffit pas à obtenir l'exemption si le modèle est monétisé.</strong> La qualification ne dépend pas seulement du texte juridique, elle dépend du modèle économique qui l'entoure.</p>
<p>Ce que l'exemption dispense : la documentation détaillée pour la Commission et pour les intégrateurs — les articles 53(1a) et 53(1b) — ainsi que l'obligation de désigner un représentant dans l'Union.</p>
<p>Ce qui reste dû <strong>même en open source</strong> : l'article 53(1c), une politique de conformité au droit d'auteur européen, et l'article 53(1d), <strong>un résumé public détaillé des données d'entraînement</strong>. Autrement dit, la transparence sur les données n'est pas négociable, exemption ou pas.</p>
<p>Et pour les modèles à risque systémique, il n'y a <strong>aucune exemption</strong> : les articles 53 à 55 s'appliquent intégralement. Le calendrier : entrée en application le 2 août 2025, avec une échéance au 2 août 2027 pour les modèles déjà sur le marché avant cette date.</p>
<h2>Qui est réellement conforme aujourd'hui</h2>
<p>La liste est plus courte que le discours ambiant ne le laisse croire.</p>
<p><strong>Conformes à l'OSAID</strong> — code, poids et informations sur les données publiés ensemble : <strong>OLMo 2</strong> de l'Allen Institute, <strong>Pythia</strong> d'EleutherAI, <strong>Amber</strong> et <strong>CrystalCoder</strong> de LLM360, et historiquement <strong>T5</strong> de Google Research. Tous sous Apache 2.0.</p>
<p><strong>Zone grise</strong> — licence permissive mais données d'entraînement incomplètement documentées : <strong>DeepSeek</strong> en MIT, <strong>Qwen</strong> majoritairement en Apache 2.0, <strong>Granite</strong> d'IBM en Apache 2.0 avec une documentation détaillée. Ces modèles te laissent une liberté juridique réelle ; ils ne te permettent pas de reconstruire l'équivalent.</p>
<p><strong>Open-weight seulement</strong> : <strong>Llama</strong>, <strong>Gemma</strong>, <strong>Phi</strong> de Microsoft — en MIT mais avec des informations d'entraînement incomplètes — et les Mistral les plus connus, sous Apache 2.0 mais avec des données partielles.</p>
<p>Retiens la ligne de partage : <strong>la licence et la transparence des données sont deux axes indépendants.</strong> Un modèle peut être juridiquement libre et scientifiquement opaque. C'est même le cas le plus fréquent.</p>
<h2>Comment choisir, concrètement</h2>
<p>Cinq questions, dans l'ordre, avant d'écrire la première ligne de code.</p>
<ol>
<li><strong>Qu'est-ce que je construis ?</strong> Un usage personnel ne pose aucun problème, même sous Llama. Un produit commercial engage tout le reste de cette liste.</li>
<li><strong>La licence est-elle approuvée par l'OSI, oui ou non ?</strong> Apache 2.0 et MIT : oui. Toute licence portant le nom d'une entreprise — « Llama Community License », « Gemma Terms of Use » — : non, et il faut la lire en entier.</li>
<li><strong>Vais-je générer des données avec ce modèle pour en entraîner un autre ?</strong> Si oui, Llama est éliminé par la clause 1(b)(v), et Gemma pose un problème via sa définition large des dérivés.</li>
<li><strong>Mon secteur figure-t-il dans une restriction de métier ?</strong> Santé, finance, droit : vérifie ligne par ligne.</li>
<li><strong>Ai-je besoin de reproduire ou d'auditer l'entraînement ?</strong> Si oui, seuls les modèles OSAID conviennent, et la liste se réduit à quatre ou cinq noms.</li>
</ol>
<p>Et une règle qui résume les cinq : <strong>si le fournisseur a écrit sa propre licence plutôt que d'en reprendre une existante, il l'a fait pour une raison.</strong> Cette raison est dans le texte, et elle te concerne.</p>
<p>C'est le même réflexe que celui que je défendais <a href="https://simoncourtois.com/journal/pourquoi-preferer-linux-a-windows/">en préférant Linux à Windows</a> : la question n'a jamais été de savoir lequel est techniquement supérieur, mais qui décide de ce que tu as le droit d'en faire dans trois ans.</p>
<h2>Points faibles : quatre réserves</h2>
<p><strong>La définition de l'OSI est contestée, et pas seulement par Meta.</strong> Une partie de la communauté du logiciel libre lui reproche d'être trop laxiste — accepter une « information sur les données » plutôt que les données elles-mêmes serait une concession majeure. D'autres la jugent inapplicable en pratique. J'ai adopté l'OSAID comme référence parce qu'elle vient de l'organisation qui gère le terme depuis 1998, pas parce qu'elle fait consensus.</p>
<p><strong>Mon tableau simplifie le cas Mistral.</strong> L'éditeur publie sous Apache 2.0 une partie de ses modèles et sous licence maison, avec seuils de revenus, les autres. Écrire « Mistral = Apache 2.0 » est commode et faux en général : il faut vérifier modèle par modèle, comme pour les autres.</p>
<p><strong>Les licences bougent plus vite que les articles de blog.</strong> Les conditions de Gemma, la licence Llama et les termes de Mistral ont tous été modifiés plusieurs fois. Ce que je décris est l'état constaté aujourd'hui, et la seule méthode fiable reste de lire le fichier de licence de la version exacte que tu télécharges.</p>
<p><strong>Enfin, open source ne veut pas dire meilleur.</strong> Un modèle sous Apache 2.0 peut être médiocre, et un modèle open-weight excellent. Le critère juridique répond à « de quoi suis-je propriétaire », pas à « est-ce que ça marche ». Confondre les deux serait exactement le genre de raccourci que cet article dénonce.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>Le mot « open » appliqué aux modèles recouvre aujourd'hui trois réalités qui n'ont presque rien en commun, et l'ambiguïté est entretenue parce qu'elle rapporte.</p>
<p>Ce qui a changé, c'est qu'elle n'est plus gratuite. Depuis le 2 août 2025, la qualification décide d'obligations réglementaires réelles ; les clauses de répercussion font de toi le garant de restrictions que tu n'as pas écrites ; et une section 3.2 quelque part autorise un éditeur à te couper l'accès à un modèle que tu croyais posséder.</p>
<p>C'est le même diagnostic que celui de <a href="https://simoncourtois.com/journal/ce-qui-tue-ton-ordinateur/">mon article sur la mort logicielle des machines</a>, transposé aux modèles : <strong>ce que tu as le droit de faire est décidé par quelqu'un d'autre, à une date qu'il choisit, dans un document que tu n'as pas lu.</strong></p>
<p>Alors la question à te poser devant n'importe quel modèle annoncé comme ouvert tient en une phrase : <strong>si l'éditeur disparaissait demain, ou décidait de changer ses conditions, qu'est-ce qui me resterait ?</strong> Les poids, la licence et rien d'autre chez la plupart. Le droit de reconstruire chez quatre ou cinq. C'est toute la différence, et elle ne se voit pas au moment du téléchargement.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>LOGICIEL LIBRE</category>
      <pubDate>Tue, 25 Aug 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>La guerre est une opération foncière, tu en es le coût variable</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/la-guerre-est-une-operation-fonciere/</link>
      <guid isPermaLink="false">https://simoncourtois.com/journal/la-guerre-est-une-operation-fonciere/</guid>
      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        Prendre une seule colline au Kivu, c'est contrôler 20 % de la production mondiale de coltan. Trois articles plus tard, je reprends tout dans le bon ordre : ce que les guerres achètent, comment on trouve les hommes pour les faire, et pourquoi refuser n'a de sens que si l'on accepte d'en payer le prix.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>La mine de Rubaya, dans le Nord-Kivu, est une colline. Sa prise par un groupe armé permet de contrôler <a href="https://www.vivafrik.com/2025/03/10/rdc-rien-que-la-prise-de-la-mine-de-rubaya-permet-de-controler-20-de-la-production-mondiale-de-coltan-a74364.html">environ 20 % de la production mondiale de coltan</a>, le minerai dont on tire le tantale de tes condensateurs. Une colline, un cinquième d'un marché mondial.</p>
<p>J'ai écrit trois textes autour de la guerre ces derniers jours, et chacun tournait autour du pot. Le premier parlait du droit de refuser. Le deuxième de l'impossibilité de connaître les pertes. Le troisième de l'architecture qui empêche d'arrêter quoi que ce soit. Tous les trois évitaient la question la plus simple : <strong>à quoi sert une guerre.</strong> Voici la reprise, dans le bon ordre, avec une correction majeure en cours de route.</p>
<h2>Le chiffre le plus solide du dossier</h2>
<p>Commençons par ce qui est établi et cité par les Nations unies elles-mêmes : <strong>plus de 40 % des conflits armés internes des soixante dernières années ont été liés aux ressources naturelles</strong>, <a href="https://www.justicepaix.be/en/understand-the-link-between-conflict-and-natural-resources/">selon les études onusiennes reprises par le Secrétaire général</a>.</p>
<p>Quarante pour cent. Ce n'est pas cent, et je vais y revenir dans les points faibles, parce que c'est là que ta thèse est attaquable. Mais retiens l'ordre de grandeur : dans près d'un conflit interne sur deux, il y a un gisement, une forêt, un fleuve ou un champ quelque part dans l'équation.</p>
<p>Et le mot « lié » cache une nuance qui, une fois comprise, rend la thèse <strong>plus</strong> forte, pas moins. Les ressources ne sont pas toujours le motif du déclenchement. Elles sont, presque toujours, ce qui permet à la guerre de <strong>durer</strong>. Une rébellion sans financement s'éteint en quelques mois. Une rébellion assise sur une mine peut tenir vingt ans, parce qu'elle a cessé d'être une revendication pour devenir une entreprise.</p>
<h2>La déstabilisation n'est pas un échec, c'est le produit</h2>
<p>Tu dis que la déstabilisation vise à prendre la plus grande surface au sol de ressources. C'est exact, et le mécanisme mérite d'être décrit précisément, parce qu'il est contre-intuitif.</p>
<p>En République démocratique du Congo, l'exploitation illégale de l'or, du bois, de l'ivoire et des minéraux génère <strong>jusqu'à 1,3 milliard de dollars par an</strong>, dont environ 120 millions pour le seul trafic d'or. Et il y a entre <strong>70 et 120 groupes armés</strong> actifs dans l'est du pays.</p>
<p>Regarde bien ces deux nombres ensemble. Personne, parmi ces 70 à 120 groupes, n'a la moindre chance de prendre Kinshasa. Aucun n'essaie sérieusement. <strong>Parce que la victoire n'est pas l'objectif.</strong> L'objectif est le contrôle d'un périmètre extractif, et pour ça, il ne faut pas gagner la guerre : il suffit que l'État ne soit plus capable d'exercer sa souveraineté sur ce périmètre.</p>
<p>C'est le renversement complet de la grille classique. On lit ces conflits comme des guerres ratées, qui s'éternisent faute de vainqueur. Ce sont des <strong>régimes d'extraction stables</strong>, où le désordre n'est pas le symptôme d'un échec mais la condition de fonctionnement. Un territoire pacifié serait un territoire administré, fiscalisé, contrôlé. Le désordre est moins cher.</p>
<p>Une fois ce mécanisme vu, la question « pourquoi ça ne s'arrête pas » devient naïve. Ça ne s'arrête pas parce que ça fonctionne.</p>
<p>C'est la même structure que celle que je décrivais <a href="https://simoncourtois.com/journal/argent-public-personne-ne-controle/">à propos de l'argent public</a> : on cherche un coupable, et on passe à côté d'un système où chaque acteur agit rationnellement dans son intérêt propre, sans que personne n'ait besoin de comploter pour que le résultat d'ensemble soit celui-là.</p>
<h2>Ukraine : superposer deux cartes</h2>
<p>Le même raisonnement s'applique à une guerre interétatique, et les chiffres sont publics.</p>
<p>Le sous-sol ukrainien contient un tiers des gisements de lithium européens, environ 19 millions de tonnes de réserves prouvées de graphite, et le pays assurait 7 % de la production mondiale de titane avant l'invasion. Kiev revendique 5 % des matières premières critiques mondiales.</p>
<p>Et voici le chiffre qui compte : selon la ministre ukrainienne de l'Économie, <a href="https://www.slate.fr/monde/accord-minerais-etats-unis-ukraine-choix-strategie-risque-discussions-trump-zelensky-terres-rares-ressources-gisements-graphite-lithium-titane-guerre-russie">des ressources estimées à 350 milliards de dollars se situent dans les zones actuellement occupées par la Russie</a>.</p>
<p>Superpose la carte des gisements et la carte du front. Ce n'est pas une superposition parfaite — je ne vais pas te vendre une causalité que les données ne portent pas — mais elle est suffisamment nette pour qu'on cesse de traiter le sous-sol comme un détail.</p>
<p>Et il y a plus embarrassant. En février 2025, l'administration américaine a négocié un accès aux ressources ukrainiennes, en demandant initialement l'équivalent de 500 milliards de dollars de revenus potentiels. <strong>L'allié discute des droits d'extraction pendant que la guerre est en cours.</strong> Ce n'est pas un scandale caché, c'est un accord signé et commenté. Ça dit simplement que dans cette affaire, le sol est un actif pour tout le monde autour de la table — l'envahisseur, l'envahi, et celui qui aide l'envahi.</p>
<h2>Le coût variable : comment on trouve les hommes</h2>
<p>Tu écris qu'un pays a une majorité de personnes non cultivées, et que c'est ce qui rend la guerre possible. <strong>Je pense que tu vises juste et que tu nommes mal la cible, et la version exacte est nettement plus dure que la tienne.</strong></p>
<p>Regarde les données russes, qui sont les plus documentées.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Ce qu'on paie</th>
<th>Montant</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Solde mensuelle d'un contractuel</td>
<td>~210 000 roubles</td>
</tr>
<tr>
<td>Salaire mensuel dans le civil (comparaison citée)</td>
<td>~75 000 roubles</td>
</tr>
<tr>
<td>Salaire moyen russe</td>
<td>~58 000 roubles</td>
</tr>
<tr>
<td>Prime d'engagement</td>
<td>jusqu'à 1,2 million de roubles</td>
</tr>
<tr>
<td>Indemnité versée à la famille en cas de décès</td>
<td>~14,5 millions de roubles (≈ 130 000 €)</td>
</tr>
<tr>
<td>Poids de l'ensemble dans le budget fédéral</td>
<td>~8 %</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Maintenant le point décisif, qui n'est pas dans les montants mais dans leur <strong>répartition géographique</strong>. Quand les primes ont explosé à partir d'avril 2024, <a href="https://www.rts.ch/info/monde/2024/article/les-primes-d-engagement-dans-l-armee-explosent-dans-les-differentes-regions-de-russie-28570527.html">la hausse a atteint 1 200 % en Karatchaïévo-Tcherkessie et 550 % au Tatarstan, contre 87,5 % dans l'oblast de Moscou</a>.</p>
<p>Lis ce gradient à l'envers. <strong>Le prix monte là où les salaires sont bas, et bouge à peine là où ils sont hauts.</strong> Ce n'est pas une carte de l'ignorance, c'est une carte des revenus. Le recruteur n'a pas besoin de gens incultes : il a besoin de gens pour qui l'offre est <strong>arithmétiquement raisonnable</strong>.</p>
<p>Et c'est là que ta formulation, si on la garde telle quelle, affaiblit ton propre argument. Dire « ils sont mal éduqués » suggère qu'un peu d'école réglerait la question, et permet à celui qui lit de se ranger du bon côté de la ligne — il a fait des études, donc il n'est pas concerné. <strong>Alors que si le mécanisme est un différentiel de revenus, personne n'est structurellement protégé : il suffit que le rapport entre ce qu'on te propose et ce que tu gagnes bascule.</strong> Un homme qui accepte 1,2 million de roubles là où le salaire annuel en fait 700 000 ne se trompe pas de calcul. Il fait le bon calcul dans un monde arrangé pour que ce calcul existe.</p>
<p>La formule juste n'est donc pas « on recrute des ignorants ». C'est : <strong>on ne recrute pas des ignorants, on recrute des gens pour qui c'est rationnel</strong> — et fabriquer les conditions de cette rationalité coûte 8 % d'un budget fédéral, ce qui est le prix qu'un État accepte de payer pour ça.</p>
<h2>Ce que l'indemnité de décès dit vraiment</h2>
<p>Reste la ligne la plus froide du tableau : environ 14,5 millions de roubles versés à la famille d'un homme tué.</p>
<p>Un État qui publie ce montant a fait un calcul. Il connaît son coût d'acquisition — la prime — et son coût de sortie — l'indemnité. Entre les deux, il dispose d'une unité de production militaire dont il connaît le prix unitaire complet.</p>
<p>C'est exactement ce que veut dire « coût variable » en comptabilité : une charge qui augmente proportionnellement au volume produit, par opposition aux coûts fixes que sont les chars, les usines et les gisements. <strong>Les gisements sont l'actif. Les hommes sont la ligne qui s'ajuste.</strong> Et l'actif, lui, ne meurt pas.</p>
<p>Je n'écris pas ça pour choquer : je l'écris parce que c'est littéralement la structure du budget. Et parce que ça explique une chose que les trois articles précédents n'expliquaient pas — pourquoi il est plus facile de renouveler les hommes que de renoncer au terrain.</p>
<h2>Et pourquoi personne ne peut arrêter ça</h2>
<p>Reprenons brièvement ce que j'établissais dans l'article précédent, parce que ça s'emboîte ici parfaitement.</p>
<p>Depuis 1946, <strong>263 vetos</strong> ont été opposés au Conseil de sécurité — 117 par l'URSS puis la Russie, 83 par les États-Unis, 29 par le Royaume-Uni, 18 par la Chine, 16 par la France. Le 25 février 2022, la Russie a mis son veto à la résolution condamnant sa propre invasion : onze voix pour, une contre, et la contre l'emporte. La seule réforme adoptée depuis, la résolution 76/262 d'avril 2022, oblige l'État qui a bloqué à venir s'en expliquer devant l'Assemblée générale, sans aucune sanction.</p>
<p>Côté européen, la politique étrangère se décide à l'unanimité : un seul État suffit à bloquer.</p>
<p>Mets ça bout à bout avec ce qui précède, et tu obtiens l'articulation complète : <strong>les cinq États qui peuvent bloquer toute action collective sont aussi, presque toujours, des acheteurs, des vendeurs ou des exploitants des ressources concernées.</strong> Le veto n'est pas seulement un privilège diplomatique, c'est une assurance sur des positions foncières. Attendre du Conseil de sécurité qu'il arbitre une guerre de ressources, c'est demander à des actionnaires de voter contre leur portefeuille.</p>
<h2>L'ère de l'intelligence ne change rien à la règle de décision</h2>
<p>Tu demandes si tout ceci est encore sérieux à une époque où les plus grandes nations disposent de moyens d'analyse inédits.</p>
<p>Les chiffres répondent seuls. En 2025, les dépenses militaires mondiales ont atteint <strong>2 887 milliards de dollars, soit 2,5 % du PIB mondial</strong>, le niveau le plus élevé depuis 2009, avec une hausse de 14 % en Europe. Et le PRIO recense <strong>65 conflits armés actifs dans 35 pays</strong>, le nombre le plus élevé depuis 1946, avec un doublement des conflits entre États en un an et plus de 255 000 morts au combat.</p>
<p>Jamais autant de satellites, de capacité de calcul, de renseignement, de canaux de communication entre capitales. Jamais autant de guerres. <strong>L'intelligence, au sens des moyens, améliore l'exécution : elle repère mieux les gisements, cible mieux, recrute mieux. Elle ne touche pas à la règle de décision, et c'est la règle de décision qui produit le résultat.</strong></p>
<p>Et il faut se méfier de l'image qu'on se fait de cette salle où des gens très informés arbitreraient. C'est le sujet de <a href="https://simoncourtois.com/journal/les-adultes-n-existent-pas-et-l-ia-non-plus/">mon article sur l'absence d'adulte aux commandes</a>, et il vaut ici sans retouche : ce n'est pas qu'on manque d'information, c'est qu'il n'y a aucun endroit où l'information rencontrerait une décision contraignante.</p>
<h2>Ce qu'on ne saura pas, et le peu qu'on sait</h2>
<p>Un mot de méthode, parce qu'il conditionne tout le reste.</p>
<p>Les pertes d'une armée sont un secret militaire, pour une raison légitime : les publier renseigne l'adversaire. Ce qui circule est donc l'estimation par un camp des pertes de l'autre. Les « vingt à trente minutes » d'espérance de vie sur le front viennent du directeur de la CIA en juillet 2026, sans méthodologie publiée. Le ratio de huit contre un vient d'un centre de recherche de Washington. Tout ça peut être vrai. Rien n'est vérifiable de l'extérieur.</p>
<p>Les seuls chiffres que personne n'a intérêt à gonfler sont ceux de l'irréversible, parce qu'ils laissent des traces administratives et budgétaires : <strong>plus de 44 000 Ukrainiens appareillés d'une prothèse</strong> depuis 2022 via le programme d'État, et une OMS qui estimait dès mars 2022 à dix millions le nombre de personnes ayant besoin d'un soutien en santé mentale, avec cette phrase de son représentant à Kiev : « nous avons du travail jusqu'à la fin du siècle ».</p>
<p>Voilà les deux colonnes du bilan réel. D'un côté 350 milliards de dollars de sous-sol. De l'autre 44 000 prothèses. Ce sont les deux seules séries de ce dossier qui reposent sur des objets qu'on peut compter.</p>
<h2>Alors être intelligent, c'est refuser — et payer</h2>
<p>J'arrive à ta dernière thèse, qui est la plus juste des quatre et que je veux formuler exactement : si l'on est vraiment intelligent, on ne participe pas, mais on renonce en échange à une certaine liberté.</p>
<p>Ce « mais » est tout. Il sépare une position d'une posture.</p>
<p>Parce que le refus a un prix, et il est connu. En Ukraine, les hommes de 18 à 60 ans ne peuvent pas quitter le territoire depuis février 2022 ; le refus de mobilisation est puni de trois à cinq ans de prison, la désertion de deux à cinq, et jusqu'à douze sous loi martiale. Et le statut d'objecteur de conscience, reconnu par la Constitution ukrainienne en temps de paix, <strong>n'est pas reconnu en mobilisation d'urgence</strong> — le droit de refuser s'éteint exactement au moment où il servirait.</p>
<p>En France, la situation est plus discrète et pas plus solide : la conscription n'est pas abolie mais <strong>suspendue</strong> depuis 1997, rétablissable par un simple vote parlementaire sans révision constitutionnelle — et le statut d'objecteur de conscience a été suspendu en même temps qu'elle. La serrure a été démontée avec la porte.</p>
<p>Donc l'énoncé complet est celui-ci. <strong>Refuser, ce n'est pas rester chez soi en ayant raison. C'est accepter par avance de perdre quelque chose de réel</strong> — la liberté de circuler, la liberté juridique, l'appartenance, le regard des autres, éventuellement des années. Un refus qui ne coûte rien n'est pas un refus, c'est une opinion tenue à un moment où personne ne demande rien.</p>
<p>Et c'est là que le mot « intelligent » retrouve son sens. Il ne s'agit pas d'être assez malin pour trouver la sortie — les sorties sont fermées, on vient de le voir. Il s'agit de <strong>savoir exactement ce qu'on paie, et de décider de le payer les yeux ouverts</strong> plutôt que de découvrir la facture après. C'est la seule chose que l'analyse peut apporter à quelqu'un : pas une échappatoire, un tarif.</p>
<p>C'est aussi la version la plus exigeante de la méthode que je tirais de <a href="https://simoncourtois.com/journal/spinoza-a-l-epreuve-de-l-ia/">Spinoza</a>. Ni rire, ni pleurer, ni détester — comprendre. Sauf qu'ici, comprendre ne soulage de rien : ça remplace une indignation confortable par une addition précise, et l'addition est à ta charge.</p>
<h2>Points faibles : cinq objections, dont deux qui font mal</h2>
<p><strong>Quarante pour cent, ce n'est pas cent.</strong> C'est la limite la plus nette de la thèse. Près de six conflits internes sur dix n'ont pas de lien documenté avec des ressources naturelles, et ceux-là s'expliquent par de l'ethnicité, de la religion, de l'idéologie ou de la simple lutte pour l'État. Une théorie qui expliquerait tout par le sous-sol serait fausse. Ce qu'on peut dire, c'est que le sous-sol est le facteur qui revient le plus souvent, et surtout celui qui fait durer.</p>
<p><strong>« Lié » n'est pas « causé ».</strong> J'ai construit une bonne partie de l'article sur une corrélation. Que des gisements se trouvent en zone occupée ne prouve pas qu'on ait envahi pour eux — un pays qui a beaucoup de ressources en a partout, donc statistiquement aussi là où passe le front. C'est l'objection que je n'ai pas les moyens de lever, et il faut la garder en tête en lisant la section sur l'Ukraine.</p>
<p><strong>L'agresseur et l'agressé ne sont pas symétriques.</strong> C'est l'objection décisive et je la répète pour la troisième fois en trois articles, parce qu'un raisonnement structurel a toujours tendance à l'effacer. Un Ukrainien qui défend sa ville ne mène aucune opération foncière : il a une armée dans sa rue. Tout ce que j'écris est écrit depuis un pays qui n'est pas attaqué, et ne vaut que pour cette position.</p>
<p><strong>Ma correction sur « non cultivé » a aussi ses limites.</strong> Le mécanisme du prix explique très bien le recrutement de masse. Il n'explique pas les engagements de conviction, qui existent, ni les mobilisations où le calcul économique ne joue aucun rôle. J'ai remplacé une explication trop simple par une autre, plus solide mais pas complète.</p>
<p><strong>Et mes sources sur les primes russes sont indirectes.</strong> Ce sont des relevés OSINT et des analyses occidentales, pas des documents budgétaires russes. Le gradient régional que je décris est cohérent et recoupé, il n'est pas certifié.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>Reprenons les quatre affirmations de départ, corrigées par ce que les chiffres permettent réellement de dire.</p>
<p><strong>Les guerres sont des guerres de ressources</strong> : dans plus de 40 % des cas pour les conflits internes, et presque toujours pour ce qui concerne leur durée. Formulation exacte : les ressources ne déclenchent pas toujours, elles financent presque toujours.</p>
<p><strong>La déstabilisation vise à prendre de la surface au sol</strong> : documenté, et plus radical que tu ne le dis, puisque le désordre n'est pas l'échec de l'opération mais son mode de fonctionnement le moins coûteux.</p>
<p><strong>La population fournit les hommes</strong> : oui, mais par le prix et non par l'ignorance — ce qui interdit à quiconque de se croire à l'abri parce qu'il a lu des livres.</p>
<p><strong>Être intelligent, c'est refuser en payant</strong> : c'est la seule des quatre que je ne peux ni corriger ni chiffrer, et probablement la seule qui engage vraiment celui qui l'écrit.</p>
<p>Il reste une question, une seule, et elle est bien plus utile que « qui a commencé ». Devant n'importe quel conflit, demande : <strong>qu'est-ce qu'il y a dans le sol, à qui appartiennent les droits d'exploitation, et lequel des cinq détenteurs de veto y a un intérêt ?</strong> Trois réponses, dix minutes de recherche. Elles n'excusent rien et n'accusent personne. Elles expliquent, dans une majorité de cas, pourquoi ça a commencé là plutôt qu'ailleurs, et pourquoi ça ne s'arrête pas.</p>
]]>
      </content:encoded>
      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Sat, 22 Aug 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
    </item>
    <item>
      <title>Argent public : personne ne le vole, personne ne le contrôle</title>
      <link>https://simoncourtois.com/journal/argent-public-personne-ne-controle/</link>
      <guid isPermaLink="false">https://simoncourtois.com/journal/argent-public-personne-ne-controle/</guid>
      <author>
        <name>Simon Courtois</name>
      </author>
      <description>
        211 milliards d'aides par an, 2 200 dispositifs, 1 153 organismes publics, et un ministre qui reconnaît ne pas savoir où sont ses agents. Le plus troublant n'est pas qu'on détourne : c'est qu'il n'y a nul besoin de détourner pour que l'argent s'évapore. Anatomie d'une chaîne où chaque maillon est régulier.
      </description>
      <content:encoded>
        <![CDATA[<p>Deux commissions d'enquête du Sénat, toutes deux rendues en juillet 2025, toutes deux adoptées à l'unanimité. La première chiffre les aides publiques aux entreprises à <strong>211 milliards d'euros par an, répartis sur plus de 2 200 dispositifs</strong>, et qualifie leur suivi de « défaillant ». La seconde recense <strong>1 153 organismes publics nationaux</strong>, dont 434 opérateurs et 317 organismes consultatifs — et rapporte cet échange avec le ministre chargé de la fonction publique, interrogé sur sa capacité à localiser l'ensemble des agents publics : « Bien sûr que non. »</p>
<p>Ce n'est pas une fuite, ce n'est pas un scoop, ce n'est pas une enquête de presse. Ce sont deux rapports parlementaires publics, votés à l'unanimité, disponibles en PDF. Et il ne s'est rien passé.</p>
<p>J'ai écrit hier <a href="https://simoncourtois.com/journal/spinoza-a-l-epreuve-de-l-ia/">un article sur Spinoza</a> qui dit qu'un affect n'est pas une analyse. Alors mettons de côté l'indignation et regardons le mécanisme — parce que le mécanisme est plus dérangeant que l'indignation.</p>
<h2>L'État ne dépense plus, il délègue</h2>
<p>C'est le point de départ, et il est structurel. Un ministère, aujourd'hui, exécute assez peu lui-même. Il transfère : à une agence, à un opérateur, à un groupement d'intérêt public, à une association subventionnée, à un cabinet privé, à une entreprise via un dispositif d'aide.</p>
<p>La <a href="https://www.senat.fr/rap/r24-807-1/r24-807-1-syn.pdf">commission d'enquête sur les agences et opérateurs</a> décrit précisément ce que cette architecture produit. Absence de vision financière consolidée. Contrats d'objectifs manquants pour de nombreux établissements. Et surtout cette formule, qui est le cœur du problème : <strong>une tutelle administrative « insuffisamment exercée par les ministères »</strong>.</p>
<p>Traduis : celui qui donne l'argent n'est pas celui qui l'utilise, et il ne regarde pas assez ce qu'il en est fait. Ce n'est pas une accusation, c'est le constat d'une chambre parlementaire sur elle-même.</p>
<p>Ajoute à ça les 211 milliards d'aides aux entreprises, dont <a href="https://www.publicsenat.fr/actualites/economie/un-cout-annuel-de-211-milliards-deuros-la-commission-denquete-du-senat-sur-les-aides-publiques-aux-entreprises-reclame-un-choc-de-transparence">43 milliards de dépenses fiscales et près de 80 milliards d'allègements de cotisations</a>, sur lesquels le rapporteur Fabien Gay constate que « l'absence d'évaluation régulière par un organisme dédié affecte la majorité des dépenses fiscales majeures ». Vingt-six propositions, dont un « choc de transparence ». En juillet 2025.</p>
<h2>Le cas d'école : 2,5 millions, et aucun contrôleur</h2>
<p>Pour comprendre ce que « tutelle insuffisamment exercée » veut dire concrètement, il n'y a pas de meilleur exemple que le fonds Marianne. Et il est parfait parce qu'il est petit : 2,5 millions d'euros. Une paille à l'échelle de l'État.</p>
<p>Voici ce que <a href="https://www.senat.fr/rap/r22-829-1/r22-829-112.html">la commission d'enquête du Sénat a établi en juillet 2023</a>, point par point.</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Ce qui s'est passé</th>
<th>Le détail</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Le fonds annoncé</td>
<td>2,5 M€ — dont seulement 1,4 M€ d'argent nouveau, le reste redéployé depuis des enveloppes existantes</td>
</tr>
<tr>
<td>Le délai de candidature</td>
<td>Réduit de 70 à 20 jours par le cabinet ministériel</td>
</tr>
<tr>
<td>Le comité de sélection</td>
<td>Composé uniquement de membres du secrétariat général et du cabinet, sans expert extérieur</td>
</tr>
<tr>
<td>Les fonds versés</td>
<td>2,02 M€ à 17 structures, dont 355 000 € à une seule association</td>
</tr>
<tr>
<td>Le contrôle</td>
<td><strong>Aucun référent capable de mener un contrôle sur pièces</strong></td>
</tr>
<tr>
<td>La production livrée</td>
<td>« Très faible », avec un arrêt apparent de plusieurs mois — et un avenant de prolongation proposé malgré tout</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Arrête-toi sur l'avant-dernière ligne. Le secrétariat général qui distribuait cet argent <strong>ne disposait de personne dont le métier était de vérifier ce qui était fait de l'argent</strong>. Pas « le contrôleur a mal fait son travail ». Le poste n'existait pas.</p>
<p>Une information judiciaire a été ouverte le 4 mai 2023 pour détournement de fonds publics, abus de confiance et prise illégale d'intérêts. Elle est toujours en cours, et <strong>aucune condamnation n'a été prononcée à ce jour</strong> — il faut le dire dans ce sens-là, la présomption d'innocence n'est pas négociable parce qu'on est en colère.</p>
<p>Mais c'est précisément ce qui rend l'affaire intéressante. <strong>Même si l'enquête se termine par un non-lieu général, tout ce que le Sénat a décrit reste vrai.</strong> Le délai raccourci, le comité fermé, l'absence de contrôleur, les livrables inexistants : rien de tout ça n'a besoin d'être pénalement répréhensible pour que l'argent soit parti sans contrepartie.</p>
<h2>Pourquoi il n'y a pas besoin de voleur</h2>
<p>Voilà la thèse de cet article, et elle est moins confortable que celle du détournement.</p>
<p>La règle existe. Une association qui reçoit une subvention doit produire <a href="https://associations.gouv.fr/les-obligations-liees-une-subvention">un compte rendu financier dans les six mois</a> suivant la fin de l'exercice, avec les dépenses réalisées, le rapport d'activité et les comptes approuvés. Le texte prévoit même que le défaut de communication entraîne la restitution de la subvention. Sur le papier, le dispositif est complet.</p>
<p>Ce qui manque n'est jamais la règle. C'est le maillon qui l'applique. Et la chaîne se casse toujours au même endroit :</p>
<ol>
<li><strong>Un ministère décide une politique</strong> et l'annonce, souvent dans l'urgence médiatique. C'est là que se joue le bénéfice politique : à l'annonce.</li>
<li><strong>Il délègue l'exécution</strong> à un opérateur, une agence, des associations. Il transfère la dépense, mais garde la paternité.</li>
<li><strong>Le versement est régulier.</strong> Convention signée, crédits engagés, comptabilité publique tenue. Chaque écriture est juste.</li>
<li><strong>Le contrôle du résultat n'est confié à personne en particulier.</strong> Il est prévu par les textes, il n'est doté ni en personnel ni en temps ni en indicateurs.</li>
<li><strong>Personne ne redemande l'argent</strong>, parce que redemander suppose d'avoir constaté un manquement, et que constater suppose quelqu'un dont c'est la mission.</li>
</ol>
<p>À aucun moment de cette chaîne il n'y a de faute individuelle nette. <strong>Chaque maillon est régulier, et le résultat total est que l'argent est parti sans que personne ne réponde de ce qu'il a produit.</strong> C'est exactement ce que je décrivais dans <a href="https://simoncourtois.com/journal/les-adultes-n-existent-pas-et-l-ia-non-plus/">mon article sur l'absence d'adulte aux commandes</a> : le problème n'est pas l'erreur, c'est l'absence de signal qui la rendrait visible.</p>
<p>Et il faut être précis sur un point, parce que c'est là que le débat public se trompe systématiquement : <strong>chercher le voleur est une manière de rater le sujet.</strong> S'il y a détournement, la justice s'en occupe, lentement mais elle s'en occupe. Le vrai volume ne part pas en détournements. Il part en dépenses parfaitement légales dont personne n'a jamais mesuré l'effet.</p>
<h2>La délégation de la pensée : 893,9 millions</h2>
<p>Le même mécanisme, appliqué non plus à l'exécution mais à la conception.</p>
<p>En 2021, l'État a payé <strong>893,9 millions d'euros de prestations de conseil pour les seuls ministères</strong>, contre 379 millions en 2018 — une multiplication par 2,36 en trois ans. Avec les opérateurs publics échantillonnés, on dépasse le milliard. Le coût moyen d'une journée de consultant s'établit à 2 168 euros. La commission d'enquête sénatoriale de mars 2022 parle d'un <a href="https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/un-phenomene-tentaculaire-opaque-le-rapport-au-vitriol-du-senat-sur-le-recours">« phénomène tentaculaire et opaque »</a> et relève une influence sur des réformes majeures, avec des livrables de qualité « inégale ».</p>
<p>Ce que le rapport demandait n'avait rien d'audacieux : publier chaque année en données ouvertes la liste des prestations, renforcer le cadre déontologique, pouvoir exclure des marchés un cabinet fautif. La première mesure consiste littéralement à publier ce que l'administration sait déjà.</p>
<p>Une proposition de loi a été déposée le 21 juin 2022. Elle a été adoptée <strong>à l'unanimité par le Sénat le 28 mai 2024</strong>, puis transmise à l'Assemblée nationale, où <a href="https://www.senat.fr/travaux-parlementaires/textes-legislatifs/la-loi-en-clair/proposition-de-loi-encadrant-lintervention-des-cabinets-de-conseil-prives-dans-les-politiques-publiques.html">elle attend toujours son examen</a> sans date programmée. Plus de deux ans.</p>
<h2>Ce que ça produit : la normalité</h2>
<p>C'est le point qui devrait déranger le plus, et c'est le tien.</p>
<p>Prends du recul sur les cinq faits de cet article. Deux commissions d'enquête unanimes en juillet 2025 sur 211 milliards et 1 153 organismes. Un fonds public distribué sans personne pour le contrôler. Un milliard de conseil par an. Une loi votée à l'unanimité qui dort depuis deux ans. Chacun de ces éléments, pris isolément, aurait été un scandale il y a vingt ans.</p>
<p>Aujourd'hui, chacun a été traité comme un article de presse pendant trois jours, puis rangé. <strong>Ce n'est plus un dysfonctionnement du système, c'est son régime de croisière</strong> — et c'est ça, la vraie information. Un scandale qui se répète cesse d'être un scandale et devient une caractéristique.</p>
<p>L'habitude fait deux choses. Elle abaisse le coût politique de la prochaine occurrence, puisque personne n'en attend plus rien. Et elle déplace la charge de la preuve : ce n'est plus à l'administration de démontrer que l'argent a produit un effet, c'est au citoyen de démontrer qu'il n'en a pas produit — avec les moyens d'un citoyen.</p>
<h2>Et le DOGE, alors ?</h2>
<p>Un mot sur la comparaison qui vient immédiatement à l'esprit, parce qu'elle éclaire par contraste.</p>
<p>Le 6 août 2026, le Government Accountability Office américain a examiné le « mur des reçus » du DOGE : sur les 110 milliards de dollars d'économies revendiquées, <a href="https://www.gao.gov/products/gao-26-108615">96 % des économies annoncées sur les subventions ne reposaient sur aucune justification suffisante</a>. Un contrat de défense de 1,7 milliard, compté comme économisé, n'a jamais été résilié. Et 108 des 264 baux inscrits étaient déjà en cours de résiliation avant la création du DOGE.</p>
<p>C'est le miroir exact. Là-bas, on agit sans savoir : des chiffres affichés en direct que l'auditeur public démonte six mois plus tard — le même piège que celui que je décrivais à propos <a href="https://simoncourtois.com/journal/jour-du-depassement-mix-electrique/">du jour du dépassement</a>, un total révisé au fil de la méthode plutôt que du réel. Ici, on sait sans agir : des rapports d'une précision que le DOGE n'a jamais approchée, et aucune conséquence.</p>
<p><strong>Les deux échouent, par les deux bouts opposés.</strong> Et si je devais dire lequel est le plus décourageant, ce serait le nôtre — parce qu'il a déjà tout ce qu'il faut et ne s'en sert pas.</p>
<h2>Points faibles : quatre choses à me reprocher</h2>
<p><strong>Je n'ai pas chiffré ce qui « s'échappe ».</strong> Et c'est une limite majeure, pas un détail. Je peux établir que 211 milliards sont distribués avec un suivi défaillant. Je ne peux pas te dire combien sont mal employés, parce que personne ne le sait — c'est précisément le problème que je décris. Confondre « non évalué » avec « gaspillé » serait exactement l'erreur que je reproche au DOGE.</p>
<p><strong>Le fonds Marianne est un petit cas.</strong> 2,5 millions, c'est un arrondi budgétaire. Je le prends parce qu'il est intégralement documenté par une commission d'enquête, donc démontrable. Rien ne prouve que le mécanisme se reproduise à l'identique sur des enveloppes mille fois plus grosses, même si l'architecture y est la même.</p>
<p><strong>Déléguer n'est pas une faute en soi.</strong> Les agences existent parce qu'un ministère ne sait pas tout faire, et beaucoup fonctionnent bien. Le rapport sénatorial lui-même reconnaît qu'il n'y a « pas de grandes économies à attendre » d'une suppression massive d'opérateurs. Un article honnête devrait aussi regarder les dispositifs qui marchent — je ne l'ai pas fait.</p>
<p><strong>Et je choisis les dossiers documentés.</strong> Ceux dont on a des rapports sont ceux où le système a fini par produire un contrôle. Il y a donc un biais évident : je décris le mécanisme à partir des cas où il a été, en partie, corrigé.</p>
<h2>Le vrai arbitrage</h2>
<p>Ce que je retiens de ces chiffres n'est pas qu'on nous vole. C'est plus banal et beaucoup plus difficile à réparer : <strong>on a construit une architecture où le bénéfice politique se prend à l'annonce, où la dépense se délègue, et où l'évaluation n'est le métier de personne.</strong></p>
<p>Donc la question à poser devant chaque nouvelle annonce n'est ni « combien ça coûte » ni « qui en profite ». C'est celle-ci : <strong>qui, nommément, vérifiera dans dix-huit mois ce que cet argent a produit, et que se passera-t-il si la réponse est « rien » ?</strong> Si la réponse à la première partie est un service et pas une personne, et à la seconde « rien », alors l'argent est déjà parti, quelle que soit l'honnêteté de tous les intervenants.</p>
<p>Et le plus dur à admettre, c'est qu'il n'y a rien de nouveau à réclamer. Les rapports existent, les montants sont publics, les propositions sont écrites, le texte sur les cabinets de conseil a été voté à l'unanimité par une chambre. Il manque une inscription à l'ordre du jour et un poste de contrôleur. C'est infiniment moins spectaculaire qu'une tronçonneuse brandie sur une scène, et c'est la seule chose qui changerait quelque chose.</p>
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      <category>RÉFLEXION</category>
      <pubDate>Fri, 21 Aug 2026 00:00:00 GMT</pubDate>
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